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RÉFLEXIONS SUR L ETAT DE L EGLISE

A l'époque où parurent les Réflexions sur Vétat de V Église, tout cela était neuf et vivant; aujourd'hui, ce ne sont plus guère que des lieux communs qui ont traîné partout, défrayant cette littérature subalterne dont les défenseurs de la foi catholique ont tant abusé. On ne trouve dans le livre nulle critique, nulle discussion : ce sont de pures et simples affirmations, produites avec un éclat factice et déclamatoire dont on est vite lassé. Mais l'auteur a saisi dans ses causes encore cachées le mal dont souffre l'Église, et il croit en avoir trouvé le remède. Après l'immense cataclysme de la fin du xvin0 siècle, après la Révolution française et le nouvel ordre qu'elle a créé, il faut à l'Église un nouveau clergé. Ainsi, dès son premier écrit, Lamennais s'annonce comme réformateur. 11 n'a pas encore pris possession de toutes ses idées, mais il a déjà tous ses projets. Il se reporte au temps où le prêtre Bourdoise, sans cesser d'être intimement uni à la hiérarchie catholique, accomplit sa réforme. C'était après les commotions des guerres de religion, après la Ligue et la pacification momentanée des esprits que sut opérer le génie de Henri IV, aidé par les hommes du parti des politiques, « 0 Bourdoise! ou êtes-vous? » s'écrie F. de La Mennais et il semble en attendre, en préparer un autre, qui ne serait pas moins nécessaire. Il gémit hautement de l'insuffisance des études dans le clergé, surtout en ce qui touche l'exégèse biblique et les langues orientales. Bien plus, il réclame, dès cette époque où personne n'y songeait, le rétablissement des conciles provinciaux, les synodes diocésains, les retraites ecclésiastiques, les conférences doctrinales sous la présidence des curés doyens, la vie de communauté dans les presbytères, la restauration de l'instruction cléricale par des congrégations ensei-

gnantes, l'évangélisation des paroisses par des missionnaires, l'éducation confiée à des instituts religieux d'hommes et de femmes. Gomme le dit M. Foisset, dans sa Vie du R. P. Lacordaire, n'est-ce pas ce que nous avons vu tenter depuis, et encore fort incomplètement?

Il est en effet remarquable que, du premier coup, dans le premier en date de ses écrits, en deux ou trois pages, Lamennais ait tracé tout le plan de ce que l'on a appelé la renaissance catholique aux temps où nous sommes, et que ce plan ait été si bien conçu, si fortement et si justement établi que les princes de l'Église n'ont eu qu'à le suivre pour opérer la transformation à laquelle nous avons assisté et qui a rendu à l'Église catholique la situation à beaucoup d'égards prépondérante dont elle jouit parmi nous. Lamennais est sorti de l'Église après une éclatante condamnation ; et l'Église l'a, depuis cette rupture à jamais mémorable, traité avec la dernière rigueur, au moins par l'organe de ses écrivains et de ses prédicateurs. Mais l'Église, tout en condamnant Lamennais, n'a pas oublié ses conseils: elle a soigneusement conservé ses idées; elle a fait mieux, elle les a mises à l'épreuve.

Peu de temps après le coup d'État du Deux- Décembre, le comte Charles de Montalembert, autrefois disciple ardent de Lamennais, publiait une éloquente brochure intitulée Des Intérêts catholiques ati XIXe siècle, où, sans même rappeler le nom de son ancien maître, il retraçait les progrès de l'Église en France depuis le Concordat, et il en attribuait le mérite à la liberté politique dont l'Église avait pu jouir, comme tous les autres citoyens depuis la chute du premier Empire. Tenu à l'étroit par sa foi religieuse, M. de Montalembert ne pouvait peut-être pas

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rendre à Lamennais tout ce qui lui appartenait dans ;es prodigieux changements accomplis, sinon d'après ses conseils, tout au moins sous son inspiration. Mais 'historien, dégagé de tous liens dogmatiques, doit lire sans hésitation ni ménagements que Lamennais i été, dans cette transformation, le véritable précurfeur. L'épiscopat français l'a conspué, mais il n'a pas laissé de mettre à profit ses enseignements. A loup sûr, la liberté politique et ses institutions, la ribune et la presse, la chaire et la prédication, es œuvres pies, les congrégations, les assemblées innuelles des catholiques laïques, certainement tout ;ela compte et pour beaucoup; mais tout cela, ce ne ;ont que des moyens. Le but, qui l'a marqué, en ndiquant ce qui était à faire, non pas dans la vie kterne de l'Église, si l'on peut ainsi parler, mais dans <a vie intime, dans sa propre constitution? Lamenlais. C'est là ce qui ne doit pas être oublié, quand 1 s'agit de mesurer l'importance du rôle d'un tel ion une et son action sur son temps.

Le court écrit de 1808, les Réflexions sur Vétat de 'Église, mérite donc de rester placé, comme il l'a ;oujours été, dans la collection des Œuvres complètes le F. Lamennais. Au contraire, un autre livre égaement sorti de ia collaboration des deux frères, n'a ainais figuré dans cette collection, si ce n'est peut- Ére dans les éditions contrefaites en Belgique, bien }ue Féli de La Mennais en ait été le principal, sinon le seul rédacteur : c'est le traité de la Tradition de l'institution des évêques en France. « On doit supposer, dit M. E.-D. Forgues, l'éditeur testamentaire des Œuvres posthumes, que Féli ne se regardait pas comme x le principal auteur » de ce livre, d'une importance capitale à l'époque où il parut; mais on sait aujourl'hui, par la correspondance des frères Lamennais

avec leur ami Gabriel Brute, que Félicité de La Mennais donna tous ses soins à la publication de ce traité de la Tradition de l'institution des évêques, après l'avoir rédigé. « Je suis venu à Paris, écrit-il en 1814, pour l'impression de notre ouvrage la Tradition qui paraîtra sous trois semaines au plus tard » ; et plus tard, en 1815, il écrit encore : « La Tradition est mon ouvrage, l'ayant fait en entier sur des textes que Jean avait recueillis ». C'est bien ici la collaboration décrite par l'abbé Rohrbacher, avec la méthode de travail adoptée par les deux solitaires de La Chênaie.

La recherche patiente et opiniâtre de la tradition de l'Église, dans les écrits des Pères de l'Église et les décisions des Conciles, ne semble pas avoir amené tout d'abord les frères Lamennais à cet ultramontanisme hardi, dont le grand écrivain devait plus tard élever si fièrement le drapeau. Dans les Réflexions sur l'état de VÉglise en France Lamennais se garde bien d'attaquer le concordat ni même les articles organiques. Il voudrait tout simplement les éluder, au moyen des institutions qu'il préconise et dont il recommande l'adoption au clergé. Il n'oppose pas encore, comme il le fera si ouvertement plus tard, l'autorité temporelle à l'autorité spirituelle, pour les subordonner l'une à l'autre; il croit à l'alliance de fait, aux services mutuels, aux bons rapports possibles et même désirables; il va même jusqu'à donner un coup de chapeau à Napoléon, l'homme de génie « qui venait de « refonder » la morale et la religion et qui avait rendu à la France son bonheur ». On se demande dès lors ce qui put attirer à la brochure des Réflexions les rigueurs de la police. C'est que Lamennais avait lu, dans le rapport de Portalis l'ancien, présentant la loi du 18 germinal an X, cette affirmation si nette du principe même de la société laïque, en face des

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