TRADITION DE L'INSTITUTION DES EVEQUES
prétentions de l'Église : « La puissance publique n'est rien, si elle n'est tout; les ministres de la Religion ne doivent point avoir la prétention de la limiter ». Pour Lamennais, défenseur de ce qu'il considérait comme les droits de l'Église, ce fut le vrai trait de lumière. Les articles organiques ne permettaient pas la réunion des conciles provinciaux, et il en demandait la reprise traditionnelle; il écrivit dès lors que « ces assemblées ne sauraient inspirer de défiance raisonnable à un prince qui n'aurait pas le secret dessein d'envahir l'autorité spirituelle ». Il n'en fallut pas davantage pour faire saisir le livre, et telle fut l'origine du ressentiment que les frères Lamennais nourrirent contre Napoléon et sa dynastie. Cette haine survécut dans le cœur de l'abbé Jean, à travers toutes les révolutions, à tous les changements de règne avec une telle vivacité qu'en 1858, lors du voyage de l'empereur Napoléon III et de l'impératrice Eugénie, il refusa péremptoirement aux frères de la communauté spirituelle qu'il dirigeait, l'autorisation sollicitée par eux d'aller présenter leurs hommages aux hôtes couronnés de la Bretagne.
De jour en jour, les deux Lamennais se détachaient des doctrines du gallicanisme qui était à cette époque si fort en honneur. On peut même dire qu'ils furent les premiers des catholiques français qui virent et mesurèrent le coup mortel que le Concordat de 1801 avait porté à la Déclaration de 1682 et à ce que l'on nommait les libertés de l'Église gallicane. Mais c'était surtout le jansénisme, « cette hérésie sourde et traîtresse, qui dévorait les entrailles de l'Église », dont ils étaient alarmés comme d'un mal trop longtemps laissé sans remède. C'était le jansénisme qui avait abouti à la constitution civile du clergé, à la rupture avec la hiérarchie romaine, et ce mal pouvait toujours
.'il- LA JEUNESSE DE F. DE LA MENNAISj
renaître. La réunion du Concile de 1811 les décida à précipiter la publication de leurs longues et patientes recherches sur la Tradition de l'institution des évèques; mais le livre ne parut qu'en 1814, et, tout en produisant sur le public spécial pour lequel il était écrit une impression durable, il ne vint plus à son heure. A la vérité, mis en vente plus tôt, il n'eût peut-être pas été laissé longtemps dans la circulation.
Les auteurs remontent par la tradition jusqu'à la juridiction spirituelle de Pierre, dont la primauté sur ses frères, les apôtres, a été établie divinement par Jésus-Christ, fondateur de l'Église, et qui, en vertu de cette primauté, à laquelle est attaché le privilège de confirmer ses frères dans la foi, a le droit d'instituer les patriarches et les évèques catholiques. Ils s'efforcent de démontrer la suite ininterrompue de cette tradition, que d'ailleurs l'Église gallicane a de tout temps reconnue, et ce qui paraît être l'objet principal de leur livre, ils réfutent les écrivains jansénistes, les Ellie Dupin, les Tabaraud, qui l'ont contestée.
Les évèques qui gouvernaient alors les diocèses de la France étaient ceux qui avaient siégé au Concile impérial de 1811, et dont plusieurs s'étaient arrangés pour se passer du Pape, retenu prisonnier à Savone. En plaçant résolument l'autorité du Pontife romain au-dessus de toutes les autres dans l'Église, sans toutefois rudoyer encore ni courber les évèques sous le joug de Rome, Lamennais annonçait l'évolution qui n'allait pas tarder à s'accomplir dans ses idées. Par l'entraînement logique de son esprit enclin aux théories absolues, de la primauté il pousserait jusqu'à l'infaillibilité, et devancerait ainsi le comte Joseph de Maistre qui ne faisait alors que méditer, au milieu