‹ LamennaisChapitre 30 sur 101 · SES DISPOSITIONS MYSTIQUES · texte numérisé non relu

SES DISPOSITIONS MYSTIQUES

secrète d'amour-propre qui languit dans l'obscurité, et expire faute de pâture dans le vide du parfait anéantissement. Oh! que nous ne sommes rien! s'écrioit Bossuet; et à mon tour, je m'écrierois volontiers : oh ! qu'il fait bon n'être rien! la belle! la sainte vocation! Mais qu'il est difficile d'y être fidèle! Puisse le bon Dieu me donner la force d'avancer dans cette voie, où j'ai refusé si longtemps d'entrer. »

Il ne se lasse point de s'épancher lui-même dans le sein de son frère, de verser dans cette àme qu'il croit plus robuste et plus courageuse que la sienne, le tropplein de sa tristesse. Il lui écrit, après une lecture de Fénelon :

(( Cette tristesse qui vous fait languir, m 'alarme et me serre le cœur, je la crains plus pour vous que toutes les douleurs sensibles. Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourroit lui donner du soulagement. Je suis encore à certaines heures dans cette disposition d'amertume générale; et je sens bien que, si elle y étoit sans intervalle, je ne pourrais y résister longtemps. »

« C'est Fénelon qui écrit ainsi à l'un de ses amis. Il ne faut pas se plaindre de souffrir ce que tant d'autres ont souffert. La fin d'ailleurs, quelle qu'elle soit, est toujours prochaine. Adhuc modicum. Je ne me sens aucun désir, ni de vie, ni de mort, ni de joie, ni de douleur. Tout m'est bon, parce que tout m'est, ce me semble, également indifférent. La vue de ces champs qui se flétrissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui siffle ou qui murmure, n'apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur aucun sentiment. Tout glisse sur un fond d'apathie stupide et amère. Cependant les jours passent, et les mois, et les années emportent la vie dans leur fuite rapide. Au milieu de ce

vaste océan des âges, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse au fond de sa petite nacelle, la laissant errer au gré des flots et attendant en paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais? Je sais bien que c'est là de la philosophie humaine, mais tout n'est pas erreur dans la sagesse de l'homme comme tout n'est pas folie dans sa raison. Au reste, tout ce qui est de réflexion n'est point de mon état habituel, qui me paroit être en ce moment une résignation sèche et tranquille. »

Un des plus anciens et des plus fidèles amis des Lamennais, cet abbé Yiel qui célébrait les messes sous la Terreur, au milieu de dangers si terribles, ne voyait pas cette tristesse de Féli, sans les plus vives appréhensions; il lui prêchait, en exemples et en paroles, le calme et la résignation. « Il faut que je vous parle à cœur ouvert, lui écrivait-il. Je crains que vous ne vous livriez trop à une certaine mélancolie qui vous dévore. En vain, cher ami, chercherions-nous le vrai bonheur sur la terre. Dieu nous a faits pour lui, et ce n'est qu'en lui que nous trouverons ce parfait repos, ce contentement parfait après lesquels nous soupirons sans cesse. »

A quoi Lamennais répondait dans une lettre à son frère, l'abbé Jean :

« J'envie M. Viel, bien plus que je ne le plains; cette paix me touche et m'est presque incompréhensible ; non que je ne conçoive, ce me semble, qu'on se mette par la foi au-dessus des douleurs du corps, que l'habitude d'ailleurs contribue à rendre supportables : mais les douleurs de l'âme ! mais la secrète angoisse d'un cœur malade, où les sentiments les plus doux s'aigrissent, et qui n'a de force que pour se tourmenter luimême, voilà ce qui ne peut s allier avec la tranquillité que nous admirons, et ce qui ne laisse espérer d'autre

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