SES DISPOSITIONS MYSTIQUES
paix que la paix éternelle de la tombe. Incapable de travailler, j'ai beaucoup souffert ces deux derniers jours. Quand je considère cette disposition toujours croissante à une mélancolie aride et sombre, l'avenir m'effraye; de quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois qu'un horizon menaçant, de noires et pesantes nuées s'en détachent de temps en temps et dévastent tout sur leur passage; il n'y a plus pour moi d'autre saison que la saison des tempêtes. »
Et tout de suite, comme par une sorte de brusque retour sur lui-même, il laisse échapper cet accent de joyeuse confiance, comme on en trouvera tant plus tard, sous sa plume tour à tour tendre et irritée, dans ses plus sombres poèmes :
(( Au reste, Dieu est toujours Père, même quand il frappe : tout a sa mesure comme tout a son terme, et le petit oiseau jeté par les vents sur une plage stérile et déserte, n'a pas, du moins, longtemps à y regretter les frais abris et les doux aliments de la terre natale. »
On le voit ainsi payer son tribut à la maladie morale du commencement du siècle. Il se sent végéter plutôt que vivre; il traîne ses rêves dans la langueur et l'ennui; il doute de lui-même et de son génie.
(( Je ne peux pas dire que je m'ennuie, dit-il, dans une de ses lettres ; je ne peux pas dire que je m'amuse ; je ne peux pas dire que je sois oisif; je ne peux pas dire que je travaille. Ma vie se passe dans une sorte de milieu vague entre toutes ces choses, avec un penchant très fort à une indolence d'esprit et de corps triste, amère, fatigante, plus qu'aucuns travaux et néanmoins presque insurmontable. Quelquefois, dit Fénelon, la mort me consoleroit. »
Et reparaissent aussitôt ses inquiétudes sur sa vocation ecclésiastique qu'il ne découvrait pas aussi ferme, aussi décidée qu'il l'aurait voulue :
(( Je suis habituellement, écrit-il à son frère, dans l'état que les Anglais appellent despondency, où l'âme est sans ressort et comme accablée d'elle-même. Peutêtre se relèveroit-elle un peu, si j'étois plus éclairé sur ma destinée. Cette pauvre âme languit et s'épuise entre deux vocations incertaines qui s'attirent et se repoussent tour à tour. Il n'y a point de martyre comme celui-là. Ce qui me plaît dans le parti pour lequel je m'étois décidé, c'est qu'il finiroit tout, et qu'après l'avoir pris je ne vois pas quels sacrifices il me resteroit encore à faire ; mais cela même n'est peutêtre qu'une illusion et qu'un désir produit par un retour subtil de l'esprit de propriété et l'ennui de la souffrance. »
Quelles douleurs morales! et pourtant rien d'irrévocable encore n'était survenu dans la vie de Lamennais! Ce doute de soi-même et de sa propre volonté, cette inquiétude de l'emploi à donner à son intelligence, cette désolation désespérée, Lamennais a connu toutes ces souffrances, non pas comme un héros de roman, fabriqué de toutes pièces par l'imagination d'un poète, comme un René ou un Obermann, mais comme un homme vivant, fait de chair, de sang et de nerfs, comme une créature excitable, nerveuse, maladive et clouée au plus haut degré du sentiment des misères de la condition humaine. Qui pourrait lui refuser les vives sympathies que tant de tortures éveilleront jusqu'à la fin dans les âmes compatissantes?
(( Dis-moi sincèrement ce que tu penses de moi, écrit-il à son frère. Je ne me connais plus. Depuis quelques mois je tombe dans un état d'affaissement incompréhensible. Rien ne me remue, rien ne m'intéresse, tout me dégoûte. Si je suis assis, il me faut faire un effort presque inouï pour me lever. La pensée
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me fatigue. Je ne sais sur quoi porter un reste de sensibilité qui s'éteint; des désirs, je n'en ai plus; j'ai usé la vie. ...»
Et, une autre fois, avec un accent plus déchirant encore :
a 11 me semble que le jour ne se lève que pour me convaincre de plus en plus de ma parfaite ineptie. Je ne saurois ni étudier, ni composer, ni agir, ni ne rien faire. Cette incapacité absolue me tranquillise un peu sur l'inutilité de ma vie; je ne puis enfouir ni faire valoir un talent que je n'ai point reçu. A quoi suis-je bon? A souffrir; ce doit être là ma façon de glorifier Dieu. Il ne faut pas gémir sur ce partage, il est encore assez beau. »
Ainsi, il ne croyait même pas à son talent; mais qui se connaît jamais bien soi-même? Ce talent se formait, grandissait chaque jour en force et en éclat, et déjà l'écrivain supérieur commence à se montrer dans les pages émues et émouvantes que l'on vient de lire. Toutefois, comme il n'est pas dans la puissance du doute de posséder un homme tout entier et qu'il reste toujours quelque point par où cet homme, à de certaines heures peut se ressaisir, Lamennais, venant à Paris pour y surveiller l'impression et la publication du livre sur la Tradition de l'institution des évêques, y apporta la résolution de se consacrer définitivement à la défense des intérêts de l'Église, sans se considérer comme tenu d'entrer dans les ordres. Il prit logis dans une pauvre maison du pays latin, dans le quartier Saint-Sulpice, et se mit à travailler pour vivre, s'occupant à composer des livres de piété populaire et à traduire des ouvrages de haute spiritualité. En ce genre, il avait déjà publié une traduction du Guide spirituel de Louis de Blois; il continua pai* celle de Y Imitation de Jésus- Christ, mais ce n'était pas
là ce qu'il visait. Dès cette époque, il avait le projet de fonder un grand journal catholique. Les impressions de son premier voyage à Paris en 1796 s'étaient ranimées; il croyait à la puissance de la presse et méditait d'en faire l'organe d'un apostolat nouveau : vue de génie qui lui appartient en propre, qu'il sut appliquer lui-même, après la révolution de juillet 1830, avec une autorité sans égale, et qui a largement contribué, en dépit de bien des résistances, à imprimer à toute l'Église catholique le mouvement qui l'emporte aujourd'hui vers des destinées nouvelles.
Avec cela, nulle connaissance, nulle expérience, pas même le souci du monde, du milieu ambiant, de cette société qu'il se proposait de convertir et de ramener à la religion. Lamennais ne voit rien de ce qui se passe autour de lui. L'Empire, ses guerres, son administration ; la France nouvelle créée par la Révolution, avec des intérêts, des passions, une littérature, des arts tout différents de ceux de l'ancien régime, avec des mœurs, des opinions, des préjugés, enfin tout ce qui constitue précisément la vie morale d'une nation : rien ne l'intéresse, ne l'appelle, ni ne le charme; il est absorbé par ses propres idées, qui toutes se rapportent au même objet, la situation diminuée de l'Église, l'autorité et l'influence qu'il s'agit de lui rendre. Il ne compte, pour mener à bonne fin sa tâche, que sur ses études personnelles et acharnées, et aussi sur les conseils de son frère, l'abbé Jean, dont il ne peut plus se passer, ayant pris l'habitude de travailler avec lui.
A l'heure qu'il est, Jean de La Mennais est devenu, malgré son jeune âge, vicaire général de l'évêché de Saint-Brieuc ; il est tout à ses devoirs, il a de son côté ses projets personnels, ses vues propres, et il médite déjà les établissements qu'il fondera plus tard. Féli-