IL SENT LE BESOIN D ETRE DIRIGE
cité de La Mennais, au contraire, croit qu'il faut dès maintenant et sans plus tarder, parler de loin comme de haut dans l'intérêt de l'Église. Il veut une action centrale dont le journalisme sera l'instrument. Il appelle son frère pour l'aider dans la tâche qu'il se donne, mais celui-ci fait la sourde oreille, et refuse de venir.
d Je sens mieux que personne, écrit Félicité à l'abbé Jean, la force des liens qui t'attachent à l'évêque de Saint-Brieuc, et, quoi qu'il pût m'en coûter, je ne te conseillerai jamais une démarche qui pût blesser la délicatesse. Mais ne s'agit-il pas ici de choisir' entre deux engagements très nets l'un et l'autre? Quand tu es allé t' établir à Saint-Brieuc, n'espérions-nous pas nous y réunir? Qui t'a empêché de te lier à ce diocèse, si ce n'est la liberté que tu voulais te réserver de le quitter, encore que les événements m'appelassent ailleurs? Au fond, ne nous devons-nous pas plus mutuellement, que nous ne nous devons à qui que ce soit? Pourquoi donc sacrifierions-nous cette sorte de devoir réciproque et tout ensemble notre bonheur à des considérations étrangères? Il y a partout du bien à faire, et ici plus que nulle part. C'est ce que Teysseyrre ne cesse de me répéter. J'ajoute un motif d'un grand poids. J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui me soutienne, qui me relève; de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse dire absolument tout. A cela peut-être est attaché mon salut. Pèse cette dernière considération. »
(( J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige! » Sur cete parole, Sainte-Beuve s'écrie : « il a besoin d'un guide! ce mot donne la clef de Lamennais ». Et le rusé et subtil critique, après avoir dit assez cruellement à « ceux qui prirent à un certain moment Lamennais pour un maître et pour un guide » — Sainte-Beuve
a été lui-même de ceux-là et peut-être plus étroitement et plus fidèlement qu'à la fin de sa vie il ne voulait le laisser paraître, — qu'ils se sont bien trompés, rappelle malicieusement tous ceux dont l'illustre écrivain a subi l'influence, depuis l'abbé Jean, son frère, jusqu'à Béranger, en passant par Jean Reynaud, Charles Didier, George Sand et le pianiste Franz Liszt. Ce sont là des épigrammes spirituelles, mais sans grande portée. Pourquoi ne retiendrait-on pas l'aveu fait avec tant de candeur par F. de La Mennais dans sa lettre à son frère, comme la démonstration la plus frappante d'une modestie et d'une sincérité qui ne cadrent guère avec l'orgueil indomptable, et souvent qualifié de monstrueux et d'infernal, que ses ennemis se sont plu à lui attribuer? Qui d'ailleurs n'a pas besoin, dans les mêlées souvent atroces de la vie militante de la politique et de la polémique, d'avoir à côté de soi un homme qui soutienne le moral , quand il s'affaisse, et qui relève le courage, quand il s'abat? Qui n'a senti l'avantage d'avoir sous la main ce (( et quelqu'un à qui l'on puisse dire absolument tout »?
Quel était ce Teysseyrre dont parle Lamennais comme d'un ami qui lui prodigue les conseils?
Paul-Emile Teysseyrre, originaire de Grenoble et né dans une famille pieuse, était entré à l'École polytechnique en 1805, à l'âge de seize ans, avec toute la ferveur de sa foi religieuse; il s'y montra croyant, pratiquant, et bientôt animé d'une véritable fièvre de prosélytisme. L'École polytechnique, d'abord appelée École des travaux publics, était alors considérée comme le temple de l'esprit positif et scientifique, mais les catholiques comprirent de très bonne heure la grande importance du rôle politique et social réservé aux jeunes hommes qui en sortiraient pour
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occuper les premières places dans la France nouvelle de la Révolution ; et ils s'efforcèrent, dès que cela fut en leur pouvoir, d'y introduire ceux de leurs enfants qui leur donnaient les plus belles espérances.
« Dans cette École, a écrit plus tard le duc de Rohan — celui qui, entré dans les ordres, devint archevêque de Besançon et mourut cardinal de l'Église romaine, — l'élite de la jeunesse française, sortie à peine des horreurs de l'anarchie révolutionnaire, avait porté toute l'énergie que donnent les grandes secousses politiques, mais aussi toute l'immoralité qui accompagne d'ordinaire les révolutions. Le désir de la gloire y était devenu une frénésie; l'amour de la patrie y était dégénéré en fanatisme, parce que l'amour de Dieu, seul moteur des grands et nobles sentiments, trouvait tous les cœurs fermés ; la France semblait placer l'espoir de son bonheur dans cette jeunesse bouillante, tandis que la religion, pleurant sur les malheurs passés, tremblait sur les suites des triomphes qui s'annonçaient. »
Sous cette phraséologie quelque peu emphatique, on retrouve aisément ce parti pris de dénigrement qui a de tout temps distingué les écrivains catholiques, aussitôt qu'ils parlent des écoles qui ne sont pas dirigées par l'Église. Lamennais a donné l'un des premiers le triste exemple de ces accusations de libertinage et d'impiété dirigées contre l'Université. En cette année même de 1814 à laquelle nous sommes parvenus, il publia un pamphlet violent et haineux où, même après la chute de l'empire, il osait soutenir que l'Université « de toutes les conceptions de Buonaparte, la plus effrayante pour l'homme qui réfléchit, la plus profondément anti-sociale, en un mot la plus digne de lui » était « l'instrument exécrable d'une politique qui avait l'ignorance et la servilité du
peuple français pour but, en corrompant ses mœurs, en ne lui laissant que l'espoir et le goût de la vie de caserne, en brisant tout esprit de famille, tout sentiment d'honneur et de vertu dans les âmes des enfants livrées à l'enseignement public de la débauche et de l'athéisme ». On voit que les déclamations des pamphlétaires dévoués à l'Église ne sont pas nouvelles; ici encore Lamennais a été un maître qui a laissé de trop nombreux disciples.
Telle était sa passion que, sous la première Restauration, il n'admettait pas qu'il fût possible, même à un gouvernement royaliste, de corriger les vices de l'Université impériale. « Etudier le génie de Buonaparte dans les institutions qu'il forma, c'est sonder les noires profondeurs du crime et chercher la mesure de l'humaine perversité », écrit-il dans son pamphlet. Il semble qu'on ne puisse guère aller plus loin, mais voici ce qu'on lit dans une lettre à l'abbé Jean en date du 6 mars 1815, presque à la veille de la rentrée triomphale de Napoléon échappé de l'île d'Elbe : « Maudites soient la fille et la mère, l'ancienne et la nouvelle Université! Maudits soient les fabricateurs de cette infernale engeance! maudits soient ceux qui l'ont fait naître et qui contribueront à l'élever! Maudits les chefs! Maudits les subalternes! Maudite toute cette infâme canaille ! » On peut juger, par ces paroles dignes d'une misérable pitié, à quel besoin F. de La Mennais avait besoin d'un guide et d'un modérateur.
Un instant, l'abbé Jean, qui décidément ne voulait pas quitter sa chère Bretagne ni le vicariat général du diocèse de Saint-Brieuc, eut la pensée de placer son frère sous la direction de Teysseyrre. Ce jeune polytechnicien, après avoir essayé ses forces comme apôtre, en réunissant autour de lui après 1805, dans
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l'École même, plus de vingt de ses camarades qu'il avait ramenés à la religion, s'était d'abord affilié à la Congrégation instituée à Paris par le P. Bourdier Delpuits; et bientôt il s'était fait prêtre lui-même, en passant par le séminaire de Saint-Sulpice. Dans un de ses voyages à Paris, l'abbé Jean de La Mennais avait demandé son admission dans la Congrégation du P. Delpuits, et, de retour en Bretagne, il s'était occupé de fonder, pour sa part, deux succursales, l'une à Saint-Malo, l'autre à Bennes, avec le concours de l'abbé Gabriel Brute, cet ancien interne des hôpitaux de Paris, devenu séminariste sulpicien comme le polytechnicien Teysseyrre, son grand ami. C'est ainsi que l'abbé Jean connut l'abbé Teysseyrre.
Dans la Congrégation et dans le clergé de Paris on entourait l'abbé Teysseyrre d'une considération toute spéciale, à raison de son intelligence vive et ornée et des charmes d'une nature pleine d'onction et de douceur, mais surtout à cause de son origine. Un homme qui avait été élève et même répétiteur à l'École polytechnique ! C'était à cette époque pour le clergé une recrue qui n'était pas ordinaire, comme l'on dit aujourd'hui.
Mis en relation avec l'abbé Teysseyrre, F. de La Mennais subit la séduction comme les autres, et laissa prendre à son nouvel ami la plus grande influence sur son esprit et son cœur. Comment s'exerça cette influence, et de quel poids elle pesa, hélas! sur la vie tout entière du chimérique et malheureux Breton? on ne le verra que trop tôt.
Survint tout à coup Buonaparte, comme disait, à la mode royaliste du temps, F. de La Mennais : Buonaparte débarquant au golfe Juan, courant à travers la France, entraînant tout sur son passage, et revenant coucher sans coup férir dans le lit de Louis XVIII
aux Tuileries! L'arrivée subite de P « homme altéré de crimes » inspira à l'auteur de la Tradition de Vinstitulion des évêqucs et du pamphlet dirigé contre l'Université impériale, les craintes les plus vives, sinon les plus naturelles. Avec son imagination toujours débridée, sa tête se montait vite, et sa résolution fut bientôt prise. Il écrivit à son frère Jean, le 1er avril 1815 :
ce Je t'annonce, mon cher Jean, une nouvelle qui te surprendra peut-être; lorsque tu recevras cette lettre, je serai parti pour les colonies. Il m'a semblé que, dans les circonstances présentes, l'auteur de la Tradition ne pouvoit sagement demeurer en France. Comme j'ignore combien de temps durera mon absence, j'ai pris le parti de vendre à Ange (M. Blaize, son beau-frère) tout ce que je possède, afin d'emporter de quoi vivre. J'ai mieux aimé lui vendre qu'à un autre, afin que mon bien ne sortît pas de la famille. Ce n'est pas sans regrets que je me sépare de vous tous, mais comme je suis le seul qui puisse avoir quelque chose à craindre, j'ai voulu vous épargner des inquiétudes en m'en allant. Puissions-nous un jour nous revoir! c'est le vœu le plus ardent de mon cœur, qui ne cessera jamais de vous aimer.... Je serai obligé de passer par l'Angleterre, n'y ayant point ici (à Saint-Malo) de navire prêt à partir pour nos colonies. »
F. de La Mennais chez lady Jerningham. — L'abbé Carron devient son père spirituel. — Son amitié pour Henry Moorman. — Il entreprend sa conversion. — Théologie et théocratie de F. de La Mennais. — Il hésite sur sa vocation. — On le fait prêtre malgré lui.
De Saint-Malo, sa ville natale, F. de La Mennais, fuyant les rigueurs de la police impériale, passa dans l'île de Guernesey où, quarante ans plus tard, un autre de nos grands contemporains, Victor Hugo, qui fut à son heure sous la direction spirituelle de l'illustre prêtre, devait vivre dix-neuf années d'un exil glorieux, mais involontaire. Le séjour de Lamennais dans l'île normande ne paraît pas avoir été de longue durée. Il avait hâte d'arriver à Londres, comme pour s'y orienter vers d'autres destinées. On se rappelle que, dès le temps de sa jeunesse, il avait songé à partir pour les colonies, afin d'y conquérir l'indépendance qui accompagne la richesse. Avait-il, en arrivant en Angleterre, la pensée de reprendre ce projet? Il était déjà bien engagé dans les luttes religieuses. Il est plus probable qu'il nourrissait le dessein de porter son ardeur de propagande dans les colonies. Lamennais est un des premiers — en ceci comme en
tout — qui ait aperçu, reconnu et célébré la force d'expansion du catholicisme romain dans les pays du Nouveau-Monde, et particulièrement aux États- Unis. Voyant l'avenir du christianisme singulièrement compromis et entravé en Europe, il opposait dans son esprit la prospérité des missions au sein de la libre Amérique, à la langueur anémiée de l'Église de France sous le régime du Concordat.
(( Notre partage à nous, écrivait-il en 1812, est d'assister au lit de mort d'une chrétienté expirante, d'être témoin de ses angoisses et de mêler douloureusement nos sueurs aux sueurs stériles de sa dernière agonie. »
Mais Lamennais était pauvre, et à ce moment de sa vie, il éprouva plus amèrement que jamais toutes les difficultés qui naissent du défaut d'argent. Forcé par la gène rigoureuse où il se trouvait de se créer des ressources, il dut chercher à donner des leçons pour vivre. Il avait pris le nom assez transparent de Patrick Robertson (fils de Robert) et s'était mis en quête de se procurer un gagne-pain. Muni d'une lettre de recommandation pour lady Jerningham, sœur de lord Stafford, le futur tribun sacerdotal, il se présenta si pauvrement vêtu, et d'un air si humble et si misérable, qu'il fat mal reçu par les domestiques.
Sa mine chétive, sa mise peu soignée étaient telles qu'ayant été un jour invité à dîner dans une famille, les valets, le prenant pour quelque émigré famélique, lui dirent: « On ne donne rien aujourd'hui ». Plus tard, Lamennais aimait à raconter que, le jour de sa première entrevue avec lady Jerningham, il en avait reçu un accueil presque rebutant : il a l'air trop bête! aurait dit la grande dame anglaise.
Il fut bien heureux de trouver un asile auprès de l'un de ses compatriotes, l'abbé Carron, né à Rennes,
l'abbé cabbon devient son pèbe SPIBITUEL. 73
ecclésiastique d'une obligeance égale à ses autres vertus, et qui, émigré lui-même, avait fondé à Kensington un pensionnat pour les filles pauvres des Français émigrés. Cet homme respectable et vénéré offrit à Féli de La Mennais, avec la table et le logement, les fonctions de maître d'étude dans son établissement. Le maître d'étude ne passa guère que sept mois avec le directeur, mais ce fut assez pour enchaîner Lamennais dans les liens de la plus confiante affection et de la plus touchante reconnaissance. En 1818, rendant compte de l'un des ouvrages de l'abbé Garron, les Vies des Justes, Lamennais' écrivait : «M. l'abbé Carron a donc rendu un véritable service à la religion en publiant les Vies des Justes. Elles sont toutes éminemment propres à édifier, à instruire, à faire aimer et bénir la religion. Il en est une qui, si jamais elle est écrite, ne produira pas moins sûrement les mêmes effets. »
A peine la monarchie des Bourbons fut-elle rétablie, après la chute de Napoléon et de la France à Waterloo, que Lamennais désira rentrer. Il était, comme on le sait, passionnément royaliste; mais dans son exil, il n'oublia jamais le respect qu'il devait à la patrie humiliée, abîmée dans les désastres de la défaite, vouée à une inconsolable douleur.
(( C'est que la patrie, comme il l'a écrit plus tard dans \e Livre du 'peuple en termes magnifiques, c'est la commune mère, l'unité dans laquelle se pénètrent et se confondent les individus isolés; c'est le nom sacré qui exprime la fusion volontaire de tous les intérêts en un seul intérêt, de toutes les vies en une seule vie perpétuellement durable.... A la patrie donc tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez, votre cœur, vos bras, vos veilles, et vos biens et votre vie; qui hésite à mourir pour elle, celui-là est infâme à jamais. »
Il souffrit cruellement de cette deuxième invasion étrangère, amenée par la criminelle ambition de l'homme qu'il regardait comme le plus exécrable des tyrans.
« A quels temps, grand Dieu, nous étions réservés! Et l'horizon s'obscurcit tous les jours. Je ne prévois que calamités, révolutions et guerres interminables. L'infâme conduite des alliés n'est pas propre à ranimer l'espérance de tout homme qui voit un peu au delà du moment actuel. Ils travaillent, comme de concert, à détrôner le monarque qu'ils nous ont rapporté sur leurs sanglantes baïonnettes. Cette homme désormais ne peut plus être vu de la nation que comme l'instrument ou le prétexte de sa honte et de ses malheurs. L'acte de son rétablissement a été signé avec le sang français, à la lueur de nos villes et de h os hameaux incendiés. Une armée étrangère peut seule le maintenir sur le trône, et si cette armée reste en France, si le pillage régulièrement organisé continue ; en un mot, si l'on nous traite comme Buonaparte a traité l'Espagne, nous n'avons non plus qu'un exemple à suivre, celui des Espagnols, car il n'y a point de maux pour un peuple qui ne soient préférables à la perte de l'honneur et de l'indépendance. »
Gomme il ne voulait rentrer en France qu'avec l'abbé Carron, qui méditait d'y transporter son établissement, il n'avait pas encore quitté Londres, au mois de septembre 1815 :
ce Mille raisons les plus fortes m'attachent à M. Carron, écrit-il à son frère. Il m'aime comme un fils, je l'aime comme un père, comme un ami, comme l'instrument des desseins de Dieu sur moi. Mon sort désormais est lié au sien; je ne l'abandonnerai jamais, à moins que lui-même ne me montre loin de lui le lieu où Dieu m'appelle. Nous avons un mois de septem-
SON AMITIÉ POUR HENRY MOORMAN. 7o
bre superbe, mais il n'y a point de beau temps, loin de son pays. Je ne saurais penser à la France sans une tristesse profonde, et pourtant je ne fais autre chose du soir au matin. »
Son séjour en Angleterre resta marqué pour lui par deux événements qui ont singulièrement affecté sa vie morale, à la fois dans son intelligence et dans son cœur.
Il se lia d'amitié avec un jeune Anglais, Henry Moorman, dont il fit la connaissance probablement dans le salon de lady Jerningham. Ce jeune homme appartenait par sa naissance à l'Église anglicane, et manifestait le désir de rentrer dans le giron du catholicisme. Lamennais se crut appelé à ramener au bercail cette brebis égarée. Aussi s'attacha-t-il à convertir Henry Moorman avec ce zèle passionné que les catholiques romains déploient dès qu'il s'agit d'un Anglais.
Nulles autres conversions, en effet, ne les touchent davantage que celles des fils de cette Grande- Bretagne, qui fut autrefois appelée l'île des Saints, ce des fils de l'Angleterre, dit Montalembert, cette nation souveraine, héritière et rivale de l'ancienne Rome, par l'étendue de sa puissance, la durable majesté de ses institutions, l'énergie de sa politique, la persévérance de ses desseins, de l'Angleterre si longtemps chère et fidèle à l'Église, puis révoltée contre sa mère et au sein de son apostasie comblée de toutes les prospérités humaines ».
Henry Moorman paraît avoir été pour Lamennais un fils spirituel, tendrement préféré. Ce jeune Anglais était de nature humble et douce, plein de confiance et d'abandon. Toutefois, ce n'était pas avec l'agrément de sa famille qu'il se tournait vers le catholicisme romain : on intercepta souvent sa correspon-
dance avec Lamennais. Celui-ci lui écrivit jusqu'à seize lettres consécutives qui, ne parvenant pas à leur adresse, demeurèrent sans réponse. Ces obstacles ne firent qu'irriter le zèle apostolique de Lamennais, qui alla même jusqu'à pousser son jeune néophyte à prendre la fuite, à quitter sa famille, à passer en France, afin d'y consommer son abjuration entre les mains de Teysseyrre à qui il le recommanda. Comme on le pense bien, l'abbé polytechnicien ne s'épargna point, pour s'attacher le jeune protestant par les liens les plus étroits. Non content de le faire catholique romain, il le voulut faire prêtre.
(( Oh! cher ami, lui écrivait-il de son style le plus mystique, que de grandes choses viennent de se passer entre vous et N.-S. J.-C! que de mystères d'amour! Le sacerdoce est véritablement la région des miracles. Je suis curieux de savoir ce que notre bon maître vous aura dit au cœur pour la première fois où, au grand étonnement des anges, il est descendu des cieux, docile à votre voix, pour s'incarner de nouveau entre vos mains sacerdotales. »
Toute cette pieuse aventure finit par la rentrée de Henry Moorman au sein de sa famille qui, avec le sens pratique des Anglais, fit du nouveau converti un simple chemist, pharmacien utile à la société. Mais l'amitié exaltée de Lamennais pour Henry Moorman ne finit point pour autant. On les voit l'un et l'autre tout occupés de l'idée de se retrouver, de se réunir, de vivre en commun, liés par une étreinte si forte que la mort seule put les séparer. La mort vint, hélas! pour le pauvre Moorman, plus tôt que l'on ne devait s'y attendre à un âge aussi peu avancé. Lamennais en éprouva une douleur inconsolable, et qui ne finit qu'avec lui.
Telle est du moins l'opinion que semble expri-