SON AMITIE POUR HENRY MOORMAN
mer E.-D. Forgues dans ses Notes et Souvenirs. L'éditeur des Œuvres posthumes est d'ailleurs le seul biographe de Lamennais qui ait cru devoir attacher à cet épisode de sa vie une importance que les autres écrivains, catholiques ou philosophes, ne paraissent pas lui avoir reconnue. Si E.-D. Forgues a voulu prouver que l'âme de Lamennais, toute pénétrée de tendresse, était ouverte à l'amitié, il y a réussi; mais d'autres preuves abondent, notamment dans la Correspondance qu'il a publiée. L'amitié a été, en effet, l'un des plus grands et des plus nobles sentiments que Lamennais, souvent misanthrope, ait reconnus comme l'apanage privilégié de la nature humaine. Il avait beaucoup lu Montaigne, et l'amitié du grand écrivain gascon pour Etienne de la Boëtie l'avait vivement frappé. Il y revenait sans cesse et ne se lassait pas de conseiller la lecture des pages admirables que Montaigne a consacrées à son ami. Dans un ordre plus mystique, qu'est-ce autre chose qu'un traité de l'amitié, que ce livre de Y Imitation de Jésus- Christ que Lamennais traduisit avec tant d'amour et d'onction et qu'il enrichit de Réflexions que l'on considère aujourd'hui comme le meilleur de ses ouvrages et même comme le seul qui soit appelé à lui survivre? Il n'était donc pas bien nécessaire de tant insister sur la liaison de cœur de Lamennais avec Henry Moorman, alors que le biographe avait à parler de l'amitié non moins passionnée que ce grand homme témoigna plus tard à ses jeunes disciples du cénacle de La Chênaie, et notamment à l'abbé Philippe Gerbet et au comte Charles de Montalembert.
Le point le plus intéressant peut-être à noter dans la rencontre inopinée de Lamennais avec Henry Moorman, c'est qu'elle s'est produite au moment précis où la pensée maîtresse de ce puissant esprit s'est révélée
complètement à lui-même, et décida de la direction de toute la première partie de sa carrière.
Ayant à ramener au catholicisme romain un protestant de l'Église anglicane, il lui proposait, avec une logique des plus serrées, toute une série de raison^ nements, en forme de sorites, qui mérite d'être rapportée, car c'est la clef de toutes les opinions de Lamennais à cette époque de sa vie.
Il disait à H. Moorman :
(( Tout rapport entre les êtres dérive nécessairement de leur nature, car s'il n'en dérivoit pas, ce ne seroit pas un rapport, ce ne seroit rien.
ce Donc les rapports entre Dieu et l'homme dérivent de la nature de l'homme et de Dieu.
« Ces rapports constituent ce que j'appelle la religion.
(( Mais de lui-même l'homme ne connoît ni la nature de Dieu, ni sa propre nature, l'une et l'autre éternellement inexplicables à sa raison.
(( Donc il falloit que Dieu suppléât à son impuissance, en lui révélant ce qu'il étoit nécessaire qu'il connût de sa propre nature et de celle du premier Etre.
(( Donc il n'est pas de vraie religion, ou cette religion est révélée.
(( La nature de Dieu comme la nature de l'homme étant immuables, les rapports qui en dérivent sont également immuables.
« Donc la religion, qui n'est au fond que l'expression de ces rapports, est immuable comme eux.
« Donc toute religion variable est une religion fausse, puisqu'elle n'a pu varier, sans cesse d'être, à une époque ou à l'autre de ses variations, l'expression des véritables rapports, des rapports nécessaires qui existent entre Dieu et l'homme.
« Donc l'homme ne peut se sauver que dans la