IL HESITE SUR SA VOCATION
bien-aimé Féli; il ne m'échappera pas; l'Église aura ce qui lui appartient. »
Et Lamennais lui-même se sent peu à peu comme engagé; il va même jusqu'à se plaindre d'avoir différé si longtemps d'entrer au service de Dieu, pour réparer ce qu'il appelle ses fautes et ses crimes; il écrit à son frère, à la fin d'août 1815 :
« Me voici donc maintenant, grâce à mon bon et tendre père (l'abbé Carron), irrévocablement décidé. Jamais je ne serois sorti de moi-même, de mes éternelles irrésolutions; mais Dieu m'avoit préparé en ce pays le secours dont j'avois besoin; sa Providence, par un enchaînement de grâces admirables, m'a conduit au terme où elle m'attendoit; pleine d'amour pour un enfant rebelle, pour le plus indigne des pécheurs, elle m'arrache à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à ce fantôme de repos que je m'épuisois à poursuivre, et m'amène aux pieds de son ministre pour y confesser mes égarements et m'y déclarer ses volontés. Gloire à Dieu, à son ineffable tendresse, à son incompréhensible bonté, à cet amour adorable qui, entre toutes ses créatures, lui fait choisir la plus indigne pour en faire un ministre de son Église, pour l'associer au sacerdoce de son Fils! Mais honte, confusion, humiliation profonde au misérable qui a si longtemps fui devant son divin Maître, et avec une si horrible fascination s'est refusé au bonheur de le servir! Hélas! en ce moment même, je ne le sens que trop, si ma volonté tout entière n'étoit pas entre les mains de mon père bien-aimé, si ses conseils ne me souteuoient pas, si je n'étois pas complètement résolu à obéir sans hésiter à des ordres salutaires, oui, en ce moment même, je retomberois dans mes premières incertitudes, et dans l'abîme sans fond d'où sa main charitable m'a retiré. Combien cependant
n'est-il pas pressant que je répare tant d'années perdues, et plus que perdues, puisqu'elles ont été remplies des plus horribles offenses contre ce même Dieu qui m'appelle à lui avec une si touchante bonté. »
Lamennais quitta l'Angleterre et revint à Paris en novembre 1815. Une des premières personnes qu'il revit, ce fut l'abbé Teysseyrre, qui tout de suite le mit à la théologie^ se réservant de le faire entrer à Saint-Sulpice. Il se sentait peu de goût pour la métaphysique sacrée. « Le temps est court, il faut le ménager », disait-il. C'étaient là de singulières dispositions que des directeurs plus sages et plus prudents que les abbés Carron et Teysseyrre auraient certainement remarquées. Lamennais écrivait même à sa sœur, Mme Ange Blaize, à la date du 14 décembre 1815, une lettre qui prouve que ses irrésolutions étaient loin d'être vaincues :
« Ce n'est sûrement pas mon goût que j'ai écouté en me décidant à reprendre l'état ecclésiastique, mais enfin, il faut tâcher de mettre à profit pour le ciel cette vie si courte. Ce qu'on donne à Dieu est bien peu de chose, rien du tout, et la récompense est infinie. C'est samedi que commence la retraite! Elle durera hait jours. Je la ferai à Saint-Sulpice. »
Le 21 décembre, il reçut le sous-diaconat. « Cette démarche m'a prodigieusement coûté, écrit-il , Dieu veuille en retirer sa gloire! » Et en même temps, par une contradiction extraordinaire, il se déclarait prêt à procurer la gloire de Dieu, en servant l'Église dans le clergé séculier ou régulier, c'est-à-dire dans la Compagnie de Jésus. Au cours de l'année 1815 si féconde pour lui en événements mémorables, F. de La Mennais eut un instant la pensée de se faire jésuite. Dans son livre des Réflexions sur Vétat de VÉglise il avait