‹ LamennaisChapitre 36 sur 101 · IL HÉSITE SUR SA VOCATION · texte numérisé non relu

IL HÉSITE SUR SA VOCATION

parlé de Ja célèbre Compagnie, alors proscrite, en termes élogieux, rappelant ses services et répétant, après de Bonald, qu'elle ne serait jamais remplacée que par elle-même. L'abbé Jean n'aurait pas vu avec trop de déplaisir son frère s'engager dans la milice de Loyola, ni l'abbé Teysseyrre non plus : tous les deux comptaient sur la forte discipline des Exercices spirituels pour assouplir et dompter cette nature irascible, tempétueuse et indépendante! Mais dans cette résolution à prendre et qui, semble-t-il, devait tant coûter à son caractère ombrageux Lamennais ne voyait qu'une voie ouverte au libre cours de sa ferveur religieuse. Las du monde et de la vie, il espérait trouver la paix au fond d'un monastère. « Les asiles semblent faits pour moi. Je n'aurai de paix que quand je pourrai dire : aufugi fugiens et mansi in soliludine. » Plus tard, au plus fort de la crise la plus douloureuse de sa vie, il se retrouvait dans le même ordre d'idées, en visitant le couvent des Camaldules à Mondragone :

« Nous concevons très bien, écrit-il dans les Affaires de Rome, le genre d'attraits qu'a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil? qui n'a pas, plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? »

Mais à ce moment l'esprit nouveau a passé sur lui, et Lamennais retrouve à son tour, sous sa plume d'or, la grande pensée qui anima l'existence entière de Voltaire :

(( Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme : il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il

doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude, n'est-ce pas à l'amour qu'elle est proposée? »

Le P. Mercier, dans la Revue des PP. Jésuites, n'hésite pas à faire application à son Institut, de ces dernières paroles de Lamennais, écrites en un temps où l'auteur avait rompu avec ceux qui s'appellent eux-mêmes les rameurs de la barque de Saint-Pierre et qu'il appelait, après les avoir vus monter la garde autour du Vatican, « les grenadiers de la folie ». Il est clair que l'auteur des Affaires de Rome entendait l'action dans la vie tout autrement que le Jésuite et que, s'il avait dit comme lui : amor ubi est, labor non sentitur, il n'entendait plus travailler à la même tâche. Quoi qu'il en soit, le projet de F. de La Mennais qui souriait à ses amis, n'eut pas même un commencement d'exécution. Il eût fallu débuter par un noviciat au Gesù de Rome; Lamennais demeura à Paris sans faire de théologie. Il est trop évident qu'il allait à la prêtrise, beaucoup plus par entraînement irréfléchi que par vocation sacerdotale.

L'abbé Carron, qui le voyait repris de ses tristesses, lui écrivait :

« Mon bon ami, je suis inquiet de votre santé qui nous est si chère, mais je le suis encore plus de l'état actuel de votre âme. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils : Paix, confiance, abandon à la volonté divine; douce assurance du secours du ciel, souvenir précieux des promesses que nous a faites le Père céleste. Vous êtes, mon ami, présent devant Dieu, à tous les moments, et je le conjure de vous combler de sa grâce. »

Deux mois après, l'accès semble passé et la souffrance de l'âme calmée; mais le pieux et candide directeur, redoutant toujours l'effet dangereux de ces mélancolies, lui écrit encore pour le soutenir,

le consoler, l'exhorter, le fortifier dans sa résolution.

(( Que votre lettre m'a fait de bien, mon tendre fils! comme elle m'a fait verser de douces larmes! Je bénis de toute mon âme notre cher et divin maître des dispositions qu'il met en votre âme, et je le conjure de les y conserver.... Il n'y a pas eu de jour, je dirai mieux de moment depuis votre départ (F. de La Mennais était retourné en Bretagne) où je n'aie prié de toute mon âme pour mon bien-aimé fils en Jésus-Christ.... Pourquoi, mon Féli, cette vilaine mélancolie? Est-ce que la vie du bon chrétien n'est pas comme un festin continuel? Est-ce que le souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie? Memor fui Dei, et delectatus sum. »

Et puis on appelle à la rescousse, qui? l'abbé Teysseyrre lui-même, le mathématicien devenu mystique. C'est lui qui verse, non pas le baume dans la plaie, mais l'huile sur le feu.

(( J'adore, cher ami, écrit Teysseyrre, à la date du 27 février 1816, les desseins de miséricorde du Seigneur sur votre âme. Je vous félicite de ce qu'il vous prive de tout bonheur en ce monde, en sorte que vous n'éprouviez pas même la douceur de son amour, et que vous ne ressentiez pas môme la gloire du sacerdoce. Vous allez à l'ordination comme une victime au sacrifice. Le saint autel est dépouillé pour vous de ses ornements, le calice enivrant a perdu ses délices, et, nu, vous embrassez et suivez la croix toute nue. Nudus nudam crucem sequor. Qn'avez-vous donc fait au Père céleste pour qu'il daigne ainsi . vous traiter comme son fils bien-aimé? Par où avez-vous mérité ce partage qui fut l'objet des vœux des plus grandes âmes? Hélas! pauvres êtres imparfaits que nous sommes, nous avons célébré notre première

messe sur le Thabor; pour vous, il vous sera donné de la célébrer sur le Calvaire. Votre âme y sera peutêtre comme celle de Jésus dans l'agonie, triste jusqu'à la mort. »

Le 8 juin suivant, l'abbé Jean écrivait à Brute :

(( Féli a été fait diacre à Saint-Brieuc dans la première semaine de carême, et il a été ordonné prêtre à Vannes, quinze jours après, le 9 mars. Il lui a singulièrement coûté pour prendre sa dernière résolution. M. Carron d'un côté, moi de l'autre, l'avons entraîné; mais sa pauvre âme est encore ébranlée de ce coup. »

La victime était montée à l'autel et le sacrifice était consommé.

Ce dernier pas franchi, Félicité de La Mennais avait quitté le siècle où il ne devait rentrer que dixsept années plus tard, dix-sept années remplies de travail et de gloire, d'épreuves et de luttes, de tourments et d'orages. Dès qu'il fut ordonné prêtre, il se hâta d'accourir auprès de l'abbé Carron, pour se replacer sous sa direction spirituelle. Il dit sa première messe aux Feuillantines, au milieu de ces femmes de tous rangs et de tous âges que l'abbé Carron avait rassemblées, à son retour d'exil, et dont Lamennais s'habitua peu à peu à faire sa société habituelle.

Il fut longtemps à la dire.

Un des assistants, M. Ange Carron, rapporta plus tard à son neveu, M. Jules Carron, que le malheureux officiant était d'une pâleur livide et qu'à un moment son visage parut se couvrir d'une sueur froide.

Est-ce à cette angoisse douloureuse que Lamennais faisait un jour allusion, quand, dans un moment d'épreuve, il dit à l'un de ses premiers disciples, l'abbé de Salinis, mort depuis archevêque d'Auch : « Vous savez que je ne suis pas crédule, mais je puis vous assurer que ce qui m'arrive ne me surprend pas. Le

jour où je dis ma première messe, j'entendis très distinctement une voix intérieure qui me disait : Je t'appelle à porter ma croix, rien que ma croix, ne l'oublie pas. » Les écrivains catholiques ont voulu voir dans ces paroles de visionnaire un avertissement d'en haut. Hélas ! Pourquoi le ciel n'a-t-il point averti ceux qui ont poussé Félicité de La Mennais vers un état qui ne devait pas être le sien?

Il n'y a plus à douter, en effet, que la vocation de Lamennais n'ait été surprise par le zèle trop indiscret de ceux à qui il avait donné sa confiance. Il ne se sentait pas né pour être prêtre, et il a résisté à le devenir aussi longtemps que les forces de sa pauvre âme troublée le lui ont permis. Qui s'étonnerait donc maintenant que, trouvant l'occasion de libérer cette âme rivée à un joug si obstinément imposé à sa faiblesse, il ait brisé sa chaîne et rompu ses engagements avec une Église qui le condamnait sans l'entendre? Qui pourrait le blâmer, et qui se refuserait à le plaindre? Certes les intentions de personne ne sont à incriminer ici, ni celles de Teysseyrre, ni celles de Garron, encore moins celles de l'entêté Breton que fut Jean de La Mennais, et qui, prêtre luimême, croyait, en l'entraînant dans le sacerdoce, assurer l'avenir matériel de son frère en ce monde en même temps que son salut éternel dans l'autre. Mais n'est-ce pas le cas de répéter avec saint Paul : Spiritus flat ubi vult : L'inspiration divine a fait défaut à tous ceux qui se sont mêlés de cette affaire. Sans doute à cette époque F. de La Mennais n'avait pas encore donné les preuves du génie que sa destinée l'appelait à mettre au service de l'Église; si on le fit prêtre, c'est qu'il avait déjà montré un talent vigoureux dont on jugea bon de s'emparer pour la plus grande gloire de la religion. Mais le talent, le génie

même ne sont pas des marques de vocation certaine, et, si l'on suit bien l'Église dans ses traditions comme dans sa doctrine, il est des talents qu'il faut savoir tenir éloignés du sacerdoce. Qui ne savait, parmi ceux qui l'avaient approché, que F. de La Mennais était né avec un esprit plus puissant que juste, avec une imagination rebelle , dans son extraordinaire essor, à toute règle comme à toute contrainte, avec un tempérament débile et porté à cette noire mélancolie qui accompagne presque toujours une santé chancelante, avec une prédisposition marquée à la tristesse, à la misanthropie, à l'amer dégoût des hommes et des choses? Ce ne sont pas là les caractères du vrai prêtre tel que le veut l'Église, du prêtre humble, de sens rassis, d'humeur douce, paisible et toujours égale, et surtout d'un cœur plein de cette allégresse qui porte au dévouement et à la charité.

Une grave erreur fut ainsi commise, et par des gens de foi, par des prêtres catholiques. Ne semble-t-il pas qu'il y ait Là pour l'Église, et pour tous ceux qui trop souvent parlent en son nom, toutes raisons de montrer plus de réserve et moins d'arrogance dans les anathèmes que l'on jette à la mémoire d'un homme qui a tant souffert à cause de l'Église et pour elle?

Peu de temps s'écoula dans cette fatale année 1816, avant que F. de La Mennais ressentit le besoin de s'expliquer à cœur ouvert avec son frère Jean sur sa situation morale, si douloureuse. En post-scriptum d'une lettre que lui adressait l'abbé Garron, il lui écrivit :

(( Quoique M. Garron m'ait plusieurs fois recommandé de me taire sur mes sentiments, je crois pouvoir et devoir m'expliquer avec toi une fois pour toutes. Je ne suis et ne puis qu'être désormais extraordinairement malheureux. Qu'on raisonne là-dessus tant qu'on voudra, qu'on s'alambique l'esprit pour

me prouver qu'il n'eu est rien ou qu'il ne tient qu'à moi qu'il en soit autrement, il n'est pas fort difficile de croire qu'on ne réussira pas sans peine à me persuader un fait personnel contre l'évidence que je sens. Toutes les conclusions que je puis recevoir se bornent donc au conseil banal de faire de nécessité vertu.... Je n'aspire qu'à l'oubli dans tous les sens, et plût à Dieu que je pusse m'oublier moi-même. La seule manière de me servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune façon. Je ne tracasse personne; qu'on me laisse en repos de mon côté; ce n'est pas trop exiger, je pense. Il suit de tout cela qu'il n'y a point de correspondance qui ne me soit à charge. Écrire m'ennuie mortellement et, de tout ce qu'on peut me marquer, rien ne m'intéresse. Le mieux est donc de part et d'autre de s'en tenir au strict nécessaire en fait de lettres. J'ai trente-quatre ans écoulés, j'ai vu la vie sous tous ses aspects, et ne saurois dorénavant être la dupe des illusions dont on essayeroit de me bercer encore. Je n'entends faire de reproches à qui que ce soit, il y a des destins inévitables; mais si j'avois été moins confiant ou moins faible, ma position seroit différente. Enfin, elle est ce qu'elle est, et tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne, heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil. »

Par cette lettre qui contient toute son âme, F. de La Mennais se reprend tout entier, avec toute l'âpre énergie qui était le fond de son caractère; mais- cette lettre laisse voir aussi à quel point il se sentait à la fois diminué et blessé. Ce sont là les révélations dont parle M. Foisset dans la Vie du R. P. Lacordairc et qui ont appris à cet écrivain, autrefois disciple lui-même

de Lamennais, qu'aux approches de l'ordination des scrupules terribles avaient agité son âme. « Suivant moi, dit M. Foisset, il n'y a aucune induction à tirer de cette crise passagère ; beaucoup d'excellents prêtres ont passé par là. Lamennais a reçu le sous-diaconat à trente-trois ans, la prêtrise à trente-quatre. Longtemps il a été un bon prêtre. » Ces quelques mots, d'une étrange dureté, ne font-ils pas frémir? Seraitil vrai que nombre de prêtres à la veille de la redoutable épreuve de l'ordination, fussent exposés à de pareilles angoisses, à d'aussi intolérables tourments? Ah ! qu'une telle pensée doit inspirer de prudence à ceux qui font des prêtres, aux pères de famille qui les donnent aux séminaires comme aux évêques qui les y reçoivent! Et quelle sympathique pitié ne doivent pas inspirer à leur tour les infortunées victimes des fausses vocations!

F. de La Mennais demanda au travail les seules consolations qu'il pût trouver désormais. S'il écrivait à sa sœur, Mme Blaize, pour lui parler de détails de ménage poussés parfois jusqu'à la minutie, il écrivait à son père, en homme de courage qui a pris sa résolution.

ce La chose la plus essentielle est de mettre sa conscience à l'abri. Il n'y a que cela de solide et de durable. Tout le reste passe, et bien tristement, et bien vite. Plus je vis et plus je réfléchis, plus je me confirme dans la conviction qu'il n'existe ici-bas de sagesse et de bonheur que dans un christianisme pratique. Hors de là, je ne vois que folie et misère sans ressource. J'espère rendre ceci sensible pour tout homme de bonne foi dans un ouvrage auquel je travaille depuis un an. »

Cet ouvrage, c'était le livre de YEssai sur Vindifférence en matière de religion.

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