LIVRE II
L'Essai sur l'Indifférence en matière de religion.
Ce livre qui a fait sa gloire, l'abbé de La Mennais le portait depuis longtemps dans sa pensée; mais avant d'être donné à la France et à l'Europe qu'il frappa d'étonnement et d'admiration, ce livre changea plusieurs fois de caractère. Après avoir eu pour la polémique religieuse un goût très marqué et que l'abbé Garron ne cessait d'exciter , l'abbé de La Mennais s'était tout à coup refroidi. Il calculait toutes les difficultés de l'entreprise matérielle d'une feuille catholique; il voyait surtout qu'un bon article de journal ne s'écrit pas avec la facilité d'une lettre, mais demande du temps et cause de la fatigue, les idées ne se présentant pas toujours à l'esprit du journaliste ni à point nommé ni à heure fixe.
C'est alors qu'il commença de s'appliquer « à un ouvrage de quelque étendue » ou bien « aux œuvres
d'une charité active ». On sait d'ailleurs que cet écrivain de génie, que l'on se plaît à représenter comme un monstre d'orgueil, doutait de son talent et souffrait mille maux à écrire. Néanmoins, il lui semblait qu'il y avait beaucoup à tenter dans les voies nouvelles d'une apologétique du christianisme différente de l'ancienne. Bien que fort attaché aux idées les plus rétrogrades, l'abbé de La Mennais était novateur par tempérament. Trois hommes diversement illustres étaient alors en possession de défendre la religion : M. de Bonald, esprit élevé et puissant, mais trop métaphysicien; M. de Maistre, écrivain original, vigoureux et d'une éloquence saisissante, mais peu connu, peu lu, et qui d'ailleurs à cette époque n'avait pas encore publié son grand livre du Pape; et enfin M. de Chateaubriand dont le Génie du christianisme, coïncidant avec le Concordat et le rétablissement du catholicisme en France, avait été pour les âmes pieuses, après la tempête révolutionnaire, un cordial si réconfortant et si généreux qu'il en était sorti comme une véritable renaissance religieuse. Toutefois, sous la Restauration, même après la publication des Martyrs, ce poème chrétien qui n'était pour ainsi dire que l'application pratique des principes et des idées du Génie du christianisme, le grand livre de M. de Cbateaubriand paraissait avoir perdu quelque chose de son empire; il ravissait toujours les imaginations, mais il n'entraînait plus les esprits. Félicité de La Mennais méditait de donner aux chrétiens de son temps un autre livre qu'il eût appelé Y Esprit du christianisme, et qui devait être pour l'intelligence et la raison ce que le Génie du christianisme avait été pour le cœur.
Il s'ouvrit de ce projet avec ses confidents habituels, son frère l'abbé Jean, et ses amis, les abbés
Gabriel Brute, Carron et Teysseyrre. Le biographe de ce dernier ecclésiastique, M. l'abbé Paguelle de Follenoy, va même jusqu'à prétendre que ce fut l'abbé Teysseyrre qui donna à Lamennais l'idée et le plan de cet ouvrage. C'était un travail très vaste et qui exigeait plusieurs années d'application : il s'agissait de composer un livre dans lequel les erreurs contemporaines seraient réfutées et les bases rationnelles de la vraie religion solidement établies. M. l'abbé de Follenoy veut bien dire que Teysseyrre comptait sur la puissance et la grandeur du style de Lamennais pour confondre l'incrédulité et pour réfuter J.-J. Rousseau, cette dangereuse sirène qui attirait à elle tant de jeunes âmes séduites par son génie d'écrivain. Teysseyrre ne manquait pas de coup d'œil ; mais à conclure de là que c'est l'abbé polytechnicien qui a conçu le plan de Y Esprit du christianisme, rassemblé les notes et documents, et poursuivi de déductions en déductions les idées qui forment le fond du premier volume de Y Essai sur l'indifférence, le seul auquel Teysseyrre aurait pu travailler, car il mourut en 1818, il y a loin. La distance est si grande que le biographe de l'abbé Teysseyrre aurait dû peutêtre y regarder à deux fois avant de la franchir. Mais on doit pardonner beaucoup à un auteur passionnément épris de son sujet. M. l'abbé Paguelle de Follenoy, supérieur du petit séminaire de Saint- Nicolas du Chardonnet, découvre Lamennais pour couvrir Teysseyrre : c'est péché véniel, car Teysseyrre, malgré ses vertus et ses mérites, est resté presque inconnu, tandis que Lamennais, en dépit de ses erreurs et de ses fautes et à rencontre de ses adversaires, n'a cessé de grandir dans l'histoire politique et sociale comme dans la littérature religieuse de son siècle.
(( Je voudrois faire mon Esprit du christianisme, écrivait en 4814 Féli de La Mennais à son frère Jean ; en d'autres mains, ce seroit un bien bel ouvrage. Mon travail n'empêcheroit pas que tu ne commençasses à préparer les matériaux de l'histoire ecclésiastique dont j'ai le plan dans la tête. » On sait que ce dernier ouvrage a été entrepris et mené à bonne fin par un des disciples de La Chênaie, l'abbé Rohrbacher , qui l'entreprit sous les yeux mêmes de Lamennais et qui l'exécuta selon le plan tracé par le maître.
Quant à Y Esprit du christianisme, il fut définitivement abandonné après la publication du premier volume de cet autre livre, qui prit le nom désormais glorieux d'Essai sur V indifférence en matière de religion et qui parut vers la fin de l'année 4817. Le premier volume seul fut donné au public, et bien avant que les autres fussent seulement commencés.
(( Les circonstances, dit l'abbé de La Mennais dans V Avertissement de la première édition, ont déterminé à publier séparément ce premier volume, car dans ce siècle des lumières, tout est de circonstance, les doctrines, les mœurs, les gouvernements même, et les lois; et les réflexions de la veille sont rarement applicables le lendemain. Quand tout étoit stable, les livres arrivoient toujours à temps. Aujourd'hui, il faut se hâter, parce que la société elle-même se hâte d'accomplir ses destins; il faut se presser de parler de vérité, d'ordre, de religion aux peuples, de peur de ressembler au médecin qui disserteroit sur la vie près d'un tombeau. »
Ce premier volume fut mis en vente sous le voile de l'anonyme; la couverture ne portait pas le nom de l'auteur; les journaux gardèrent le plus profond silence sur cette œuvre, qui traitait d'un sujet si austère, et
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qui était d'ailleurs inachevée, si bien que M. de Féletz, rendant compte dans le Journal des Débats de la seconde édition, put dire que, présentant au public un livre dont personne n'avait parlé, il révélait à la fois et l'ouvrage et l'auteur. Mais, comme on le voit, le premier volume de Y Essai sur l'indifférence n'en avait pas moins fait son chemin. Ce fut bientôt une acclamation universelle. Au sein d'une véritable léthargie de la foi chrétienne et de la pensée philosophique, une voix venait de s'élever tout à coup avec une force et un éclat extraordinaires : acre dans son éloquente ironie, violente dans ses invectives, irrésistible par l'ascendant d'une dialectique tour à tour forte et subtile et par les charmes d'une imagination à la fois séduisante et dominatrice. Cette voix était celle d'un prêtre, la veille encore inconnu, et qui, le lendemain, parut investi dans l'Église d'une puissance égale à celle de Bossuet. Enfin, il y avait donc un prêtre qui sût écrire ! Tout le clergé de France, et particulièrement le jeune clergé, celui des presbytères de village comme celui des grandes paroisses des villes les plus populeuses, tressaillit de joie et d'espérance, à la vue de ce champion qui descendait dans la lice, armé comme personne ne l'avait été depuis la mort du grand évèque de Meaux, et à qui l'on donna bientôt comme à Bossuet, ainsi qu'avait fait La Bruyère en pleine Académie française, le titre de dernier des Pères de l'Église.
Que pensait l'abbé de Lamennais, celui que l'on devait appeler, pendant plus de quinze ans, « le pieux auteur de l'Essai sur V indifférence », de tout ce fracas d'éloges? « Je sens combien tout cela est exagéré, écrivait-il à son frère. Dis-moi franchement ton opinion, elle ne sera certainement pas plus sévère que la mienne. » Au milieu des cris d'enthousiasme qui
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retentissent de toutes parts, il regrette le bonheur qui suit l'obscurité, la perte du repos, du seul vrai bien. Les suffrages flatteurs lui arrivent de tous côtés. Mais qu'est-ce que tout cela, dit-il encore, des mots, et rien de plus. Il ne se glorifie pas de cette domination qu'il exerce sur les esprits ; « c'est le propre des imaginations fortes, et on dit que j'en ai. Je me trouverais bien mieux loué par une seule conversion. » Telle était à cette époque l'âme de l'abbé de La Mennais : qui oserait l'accuser d'orgueil?
On n'y a pas manqué, cependant.
Il demandait . à son frère de lui faire connaître son opinion. Cette opinion, nous la connaissons par une lettre de Jean de La Mennais à Gabriel Brute. « Livre excellent, lui écrit-il, livre admirable, qui finit toutes nos controverses avec les philosophes, comme les ouvrages de Bossuet avaient fini celles de son temps; c'est un coup de massue donné d'un bras vigoureux, sur la tête de nos sages. Aussi frémissentils de colère, et jettent-ils de beaux cris. Quoi qu'il en soit, la première édition est vendue; la seconde le sera bientôt. Il semble que cette malheureuse France qu'on croyait perdue, soit affamée de religion. »
Le comte Joseph de Maistre, après avoir lu le premier volume de V Essai sur l'indifférence, et y avoir remarqué « des pensées fortes et profondes , de grandes vues », après y avoir trouvé, dans un style parfaitement adapté au sujet, la « rondeur » de Gicéron et la « pointe » de Sénèque, avait résumé son jugement en un mot qui avait fait grande fortune : « Ce fut, dit-il, un tremblement de terre sous un ciel de plomb ».
Parmi les philosophes, il y eut d'abord, à ce qu'il semble, comme un émoi véritable, dont ils ne tardèrent pas à se remettre, « les uns prenant, selon
la remarque de Sainte-Beuve, l'abbé de La Mennais pour un converti effervescent qui voulait faire du bruit; les autres, interprétant son livre comme un retour fougueux après une jeunesse orageuse. » Dans le haut monde politique, on n'admit pas aisément qu'un simple prêtre parlât sur ce ton aux puissances et qu'il se posât plus haut qu'elles avec une pareille audace. Pendant ce temps-là, le vieil épiscopat français se morfondait dans ses palais épiscopaux, se contentant de maudire la Révolution qui engendrait de semblables nouveautés.
Les premiers qui, dans l'Église, jetèrent un cri d'alarme furent les Jésuites.
Bien que l'abbé de La Mennais adoptât sur bien des points leurs opinions et leurs doctrines, il leur apparut comme un auxiliaire solitaire et indiscipliné, qui échappait à leur direction et qui les éclipsait par son génie; non contents de lui témoigner peu de bienveillance, jamais leur défiance ne se rendormit; et, dès ce jour, ils le comptèrent parmi ceux que l'esprit de leur Institut les appelle à combattre avec la plus grande énergie. La prudente compagnie de Saint- Sulpice ne se montra pas moins circonspecte.
Toutefois la vaillance et Ja résolution que l'abbé de La Mennais montra dans son attaque offensive à l'incrédulité firent reconnaître à l'abbé Frayssinous, évèque d'Hermopolis, dont les conférences à Notre- Dame, pourtant si admirées en ce temps-là, semblèrent désormais bien pâles, qu'un grand défenseur était né pour l'Église : « En voilà un, dit-il, qui va nécessairement grandir, pendant que moi je diminuerai : illum nccesse est crescere, me autem minui. Et comment n'en serait-il pas ainsi? Cet homme-là possède un genre d'éloquence qui réveillerait un mort! »
Ce qu'il y eut peut-être de plus curieux dans la
destinée du livre de Y Essai sur l'indifférence en matière de religion, c'est que la pensée principale de l'auteur n'en fut pas tout d'abord comprise. On a fait souvent à l'abbé de La Mennais un grand mérite d'avoir découvert et mis en lumière que le plus grand mal dont puisse souffrir la religion, c'est l'indifférence qu'on lui témoigne; et, par indifférence, on entend généralement l'état d'esprit de ceux qui n'ont aucune opinion dogmatique sur les questions religieuses ou qui , en ayant une , se conduisent dans la vie pratique comme s'ils n'avaient aucune croyance , ou enfin qui pratiquent leur religion , quand ils la pratiquent, sans aucune ferveur, mais par convenance sociale, par respect du « comme il fout » et pour ne point se ranger parmi les mécréants de basse qualité. Au xvnc siècle, Pascal et Bossuet avaient reconnu, combattu, flétri ces différentes sortes d'indifférence dont étaient affectés à leurs yeux ceux que l'on appelait alors du nom d' « esprits forts ». L'abbé de Lamennais les combat à son tour, et presque tout le premier volume de son livre est consacré à démontrer l'importance de religion par rapport à l'homme et par rapport à a société.
Mais ce n'est pas là sa thèse véritable.
Ce n'est pas tant à l'indifférence pratique des hommes qui vivent en dehors de la religion sans y croire ou même sans y penser, qu'à l'indifférence dogmatique de ceux qui, tout en ayant une religion, professent l'indifférence sur les dogmes essentiels, sur les vérités qui constituent la religion. Que l'on se reporte à la série de raisonnements proposés par Lamennais à cet Anglais protestant qu'il voulait convertir, et l'on se rendra aisément compte que ce qu'il avait le plus à cœur de prouver, c'est qu'il ne
peut y avoir de religion vraie que celle qui est confiée à la garde d'une autorité absolument et nécessairement infaillible, c'est-à-dire le catholicisme romain. Il y a donc des hommes qui peuvent considérer la religion comme utile, et même comme avantageuse aussi bien à l'homme qu'à la société, et qui, au jugement de l'abbé de Lamennais, n'en sont pas moins des indifférents qu'il faut combattre et ramener, pour peu qu'ils pensent qu'il n'y a pas d'intérêt à connaître et à pratiquer les vérités de foi que la seule religion divinement révélée et infailliblement gardée ordonne de croire. C'est là l'indifférence à laquelle s'attaque l'auteur de l'Essai, et c'est celle que le Syllabus promulgué par le pape Pie IX, a condamnée sous le nom d'indifférentisme ou de tolérance (indifferentismas, tolerantismus). C'est le principe même du monde moderne, en ce qui touche la liberté de conscience, que Lamennais veut réfuter et abolir. La tolérance, en effet, telle que la philosophie du xvnT siècle, confirmée par celle du xixc siècle, la comprend et la définit, consiste à considérer toutes les religions d'un point de vue supérieur à ces religions elles-mêmes, du point de vue de la conscience qui doit rester libre de croire ou de ne pas croire, au sein et sous la protection d'une société qui n'a pas à s'enquérir des croyances religieuses. Pour l'abbé de La Mennais, une pareille doctrine était la plus monstrueuse des erreurs : tolérer Dieu, c'était le plus grand des crimes, l'invention la plus satanique du génie du mal, le fléau le plus terrible qui eût encore été déchaîné sur la terre pour perdre l'humanité.
Et tout de suite, l'abbé de La Mennais passe de la tolérance dogmatique à la tolérance pratique, celle qui résulte de l'application des principes posés par la Révolution française et à laquelle la Restauration elle-
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loo l'abbé de la mennais dans l'église.
même était dans l'impossibilité de se soustraire et de se dérober. Cette tolérance pratique ne l'indignait pas moins que l'autre, et il croyait avec la sincérité la plus ingénue qu'il appartenait aux gouvernements de guérir les maux de l'indifférence. « L'autorité peut tout, pensait-il, pour le bien comme pour le mal. » Ou aperçoit ici, dans toute sa force, le principe erroné, qui a classé Lamennais parmi les utopistes du xixc siècle. Jamais il n'y eut d'homme plus étranger au concept de Ja vraie politique, concept essentiellement relatif. Pour lui, le pouvoir peut tout, et il lui demande tout. Il a tout demandé d'abord au Roi, puis au Pape, et enfin au Peuple : ni le peuple, ni le pape ni le roi, qui n'ont pas la puissance de réaliser un tel rêve, ne se sont trouvés en position de déférer à ses sommations. Il a porté ainsi sa chimère à travers les vicissitudes d'une existence pleine d'égarements, de misères et de fureurs, heureusement rachetés par la plus entière bonne foi et le plus admirable désintéressement.
En démontrant à sa manière, avec autant de logique dans le raisonnement que d'éloquence dans la passion, qu'en dehors de l'Église catholique, la seule autorité infaillible qui ait la garde de la vérité révélée, il ne peut y avoir que doute général et indifférence universelle, l'abbé de Lamennais présentait, aux applaudissements de ses amis et disciples, le catholinisme romain sous la forme la plus hardie et la plus hautaine qu'il eût encore revêtue. Mais ces aveugles admirateurs ne virent pas tout d'abord que, pour avoir raison de ses adversaires, l'auteur de YEssai avait été forcé de faire une autre table rase que celle du grand Descartes, et qu'il avait dû noyer la raison humaine dans le gouffre du scepticisme. Ils ne reconnurent le danger que deux ans plus tard, quand parut
le deuxième volume de YEssai sur V indifférence, où l'on voit l'abbé de La Mennais à la recherche d'un nouveau principe de certitude. Ce nouveau et sûr principe, il croyait l'avoir découvert dans ce qu'il appelle le sens commun, le consentement universel, la tradition non interrompue du genre humain : c'était l'application de la maxime bien connue dans l'Église depuis saint Vincent de Lérins, quod ab omnibus, quod ubique, quod semper.
Gomme l'a écrit l'abbé Lacordaire, « des hauteurs de la défense antique de la foi, M. de La Mennais était descendu aux discussions arides de la philosophie. La solution qu'il proposa partagea violemment les esprits. » Aussitôt il y eut une réaction violente contre YEssai sur l'indifférence et son auteur. L'abbé Frayssinous reprit son mot, pour le changer : « C'est un grand écrivain, dit-il, qui n'a pas fait une bonne théologie ». Un autre prêtre, qui a laissé un nom dans l'Église de Paris comme fondateur de l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, l'abbé Des Genettes, ecclésiastique d'une rare piété mais d'esprit assez mordant, lança ce trait : « Le malheureux! il ne sait pas son catéchisme. » La vérité est que l'abbé de La Mennais était un théologien des plus médiocres, et que les courts et distraits séjours qu'à diverses reprises il avait faits dans différents séminaires, à Saint-Malo, à Vannes, à Saint-Sulpice même, ne lui avaient pas permis de s'initier bien complètement aux enseignements dogmatiques de l'Église. Aussi dès cette époque, il fut en plein dans l'erreur,, aux yeux des vrais maîtres de la science sacrée. Mais sa foi était entière et absolue comme son intelligence même. 11 allait droit devant lui, non pas comme un théologien qui argumente ou comme un philosophe qui raisonne, mais comme un apôtre parti pour la
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conquête des âmes et qui, pour les mieux entraîner, commence par abattre coûte que coûte tous les sophismes qui les retiennent dans les liens des fausses doctrines.
Il parlait de son second volume, comme du plus important de son livre : « J'y développerai, écrivait-il à Brute, un nouveau système de défense du christianisme contre tous les incrédules et hérétiques, système extrêmement simple, d'où sortiront des preuves si rigoureuses qu'à moins de renoncer à dire : Je suis, il faudra qu'on dise : Credo, jusqu'au bout ».
Il se sentait d'ailleurs encouragé dans la voie où il poussait si hardiment, par les deux écrivains les plus en vue du monde catholique, par le vicomte de Bonald qui lui écrivait, en parlant des réserves faites par Saint-Sulpice, et des attaques des théologiens de la Sorbonne : « Laissez coasser toutes ces grenouilles »; et aussi par Joseph de Maistre qui, tout heureux de se sentir, au point de vue politique, affermi dans son propre système, l'excitait à poursuivre son œuvre, en lui disant : « Ne laissez pas dissiper votre talent. Vous avez reçu de la nature un boulet; n'en faites pas de la dragée. » L'abbé de La Mennais n'avait d'ailleurs pas besoin d'être ainsi aiguillonné. Nulle passion n'était égale à la sienne. Il avait pris conscience de sa force; et, quoique le second volume de Y Indifférence eût été accueilli par des applaudissements moins unanimes, il sentait qu'il avait pour lui les jeunes gens et les femmes, et il savait maintenant comment on remue les esprits et les cœurs. "
Son paradoxe n'en était pas moins insoutenable. L'abbé de La Mennais ne voulait accepter d'autre critérium de certitude que le consentement du genre humain ; mais le genre humain a de tout temps admis les motifs de croire que rejette YEssai, lui objectaient
tout aussitôt les théologiens. Le genre humain luimême est d'ailleurs récusable, car il est sujet à errer. N'était-il pas dans l'erreur, par exemple, quand, à part les Juifs, il était universellement polythéiste? Polythéiste! répliquait l'abbé de LaMennais, je nie que le monde ait jamais été polythéiste; et là-dessus il écrivait deux volumes pour prouver que les anciens eurent tort de ne pas croire à leur religion, qui n'était que la vraie, l'unique religion révélée, mais défigurée.
Sur quoi P.-J. Proudhon, dans la Création de Vordre dans l'humanité, écrit ces remarques aussi sensées que malicieuses :
« Ce fut une singulière controverse que celle soulevée par M. de La Mennais dans Y Essai sur l'indifférence en matière de religion. Entreprendre de prouver à Cicéron, Brutus, Scipion, Atticus, César, Horace, Virgile, Mécène qu'ils avaient tort de rire de Pluton et des Euménides, de la naissance de Minerve et de l'incarnation de Bacchus; que Cerbère, avec sa triple gueule, pourrait bien les dévorer et qu'il y allait pour eux d'une éternité de peines dans le Tartare, s'ils continuaient à se moquer des augures et des sacrifices, à négliger les ablutions et les fériés; tandis qu'ils jouiraient de la vision béatifique dans l'Elysée, s'ils se montraient humbles et fervents adorateurs d'Ammon; qu'un homme raisonnable ne pouvait négliger de si précieux intérêts, et que la chose, toute affaire cessante, devait être au plus tôt examinée : une semblable pensée, dis-je, eût été le comble du délire, si la bonne foi du prêtre n'avait excusé l'écrivain. Que d'érudition, d'éloquence et de chaleur d'âme, quel luxe de raisonnements furent développés dans cette inconcevable dispute ! Le sacerdoce fut ému, les libertins tremblèrent, les littérateurs admirèrent le talent de l'orateur, et le monde rit beaucoup. Se pouvait-il
en effet une plus étonnante alliance de la raison et de l'absurde? Et admirez la force des mauvaises influences! Il fallut vingt ans à ce vigoureux génie, pour comprendre qu'un honnête homme pouvait très bien ne pas aller à la messe, jamais ne faire ses pâques, violer les prescriptions de l'Église et mourir sans sacrements dans la plus parfaite sécurité de conscience. Ceux que possède la crainte du diable sont bien possédés. »
L'observation de P.-J. Proudhon est juste, ce fut une singulière controverse . Mais comme le dit M. Foisset : « Telle était la fascination que le génie de l'abbé de La Mennais exerçait sur ses admirateurs que les derniers volumes de VEssai sur V indifférence, aujourd'hui si généralement abandonnés, leur semblaient tout à fait sans réplique. Il nous en coûtait tant de brûler ce que nous avions adoré ! »
Dès ses premières études faites en commun avec son frère, l'abbé de La Mennais s'était convaincu de la nécessité de porter la défense de la Religion sur un autre terrain que celui où se confinaient les apologistes du xvme siècle. En réalité, son grand ouvrage est une apologie du catholicisme romain, conçue et exécutée d'après ses vues nouvelles :
a Qu'on n'oublie pas, dit-il, que ce livre n'est pas à proprement parler une apologie du christianisme; que, quand après m'avoir lu, on ne seroit pas persuadé de la vérité de la Religion chrétienne, pourvu qu'on soit convaincu de la nécessité d'en faire l'objet d'une étude sérieuse, j'aurai pleinement atteint mon but. Je ne veux, en un mot, qu'éveiller le doute dans l'esprit des indifférents, leur faire sentir qu'un mépris aveugle, que le bon sens désavoue, est un aussi triste gage de sécurité qu'un foible titre à la supériorité d'esprit; et leur montrer qu'à moins d'abjurer la
raison, il faut qu'ils examinent et comparent, avec tout le soin dont ils sont capables, les fondements de la foi et les fondements de l'incrédulité. »
A ce point de vue, la formidable dialectique déployée contre les sectes séparées du catholicisme romain subjuguait et ravissait les fidèles, et Y Essai sur i indifférence reste comme un arsenal rempli d'arguments que l'on retrouve sous la plume des écrivains secondaires du catholicisme. La plupart du temps ils empruntent tout à fabbé de La Mennais, sans jamais le citer.
Quant à la philosophie proprement dite, elle a profité, elle aussi, des analyses psychologiques si pénétrantes que l'on trouve dans ce livre célèbre. Ainsi, par exemple, si, dans ces derniers temps, les maîtres de la psychologie moderne ont pu construire une théorie de la croyance, qui marque aujourd'hui dans la science par la manière dont elle rend compte de certains états de notre esprit et de certaines dispositions de notre âme, on peut affirmer que les admirables intuitions de l'abbé de La Mennais ne sont pas étrangères à ces vues nouvelles.
Mais c'est surtout dans la littérature religieuse que YEssai sur l'indifférence en matière de religion a laissé une trace profonde. Tous ceux qui, à cette époque, étaient sensibles à la parfaite appropriation du langage au sujet, à la force comme à la magnificence du style, se montrèrent unanimes dans leur admiration.
Dans son cours de la Sorbonne, Villemain, parlant de l'abbé de La Mennais, ne craignait pas de le ranger parmi les grands écrivains, dont la gloire naissante allait remplir le xixc siècle : « Il est inutile de dire, observait l'éloquent professeur, combien il a de talent, de verve, de vigueur; on ne peut surtout lui refuser
ce talent d'une controverse spirituelle, animée, mordante, telle qu'elle se développe dans les États libres. Plus coloriste que créateur, plus passionné que philosophe, il ne peut cependant être retenu dans les entraves du système qu'il défend, et, en voulant la théocratie et le pouvoir absolu, il est emporté par son génie vers la dissidence et la liberté. » C'était faire preuve pour le temps d'un jugement singulièrement perspicace que de prédire l'évolution à laquelle, par l'entraînement de sa propre intelligence, ne devait pas échapper l'abbé de La Mennais. Mais quand Villemain relève dans l'auteur de Y Essai cette verve éloquente, cette vigueur dans l'attaque, cette controverse mordante, pleine de railleries poussées jusqu'à l'invective, il annonce d'avance les écrivains de l'école catholique, ceux qui, sans jamais nommer Lamennais autrement que le réprouvé et l'apostat, lui empruntent les formes de sa polémique, en se gardant bien de les atténuer. C'est l'abbé de La Mennais qui, par ses écrits polémiques sur la religion et la politique, a formé les journalistes soi-disant religieux, ces auteurs, dont quelques-uns sont même devenus évoques et cardinaux, à la fois hardis et violents, qui, se disant engagés au service de Dieu et de son Église, ne s'imposant ni frein ni règle, poussant droit à l'ennemi sans le moindre esprit de mesure et de charité, et semant partout la révolte, ont rempli tout le siècle d'une guerre de plume, faite au nom d'une doctrine toute de mansuétude, de paix et de soumission.
L'influence de M. de La Mennais comme écrivain lui a donc survécu. Plus d'une fois, cette influence a contristé, dans l'Eglise même, des hommes qui, par leur passé, leurs luttes en commun, leurs souvenirs, étaient plus liés à M. de La Mennais que ceux qui
s'évertuaient à l'imiter : qu'on lise à ce sujet les plaintes et les récriminations du P. Lacordaire, du comte Charles de Montalembert, sans parler de celles du prince Albert de Broglie et de M. de Falloux, à l'adresse de M. Louis Veuillot et de tous les écrivains catholiques qui se sont rattachés de près ou de loin au journal Y Univers !
L'abbé de La Mennais a été de la sorte, bien avant le comte de Maistre, le véritable père de l'école ultramontaine. On peut dire que c'est lui qui a donné l'exemple d'être, en religion, plus papiste que le pape et, en politique, d'être plus royaliste que le roi.
En 1821, il écrivait à Joseph de Maistre, qui avait publié son traité du Pape :
ce Je suis étonné que Rome ait eu tant de peine à comprendre vos magnifiques idées sur le pouvoir pontifical. J'ai vu en France des gens du monde, très étrangers assurément à la théologie, les saisir parfaitement à une première lecture. Notre nation a, je l'oserai dire, cet avantage, que tout ce qui est naturel et vrai entre avec une facilité extrême dans les têtes. S'il m'était permis de juger les R.omains par les livres qui nous viennent de leur pays, j'aurois quelque penchant h croire qu'ils sont un peu en arrière de la société. On diroit à les lire que rien n'a changé dans le monde depuis un demi-siècle. Ils défendent la religion comme ils l'auroient défendue il y a quarante ans. Ils semblent toujours parler à des gens qui admettraient certaines bases générales, des principes et des faits, qui malheureusement sont bien loin aujourd'hui d'être admis. Aussi ce genre de preuves ne fait-il maintenant aucune impression sur les esprits, comme je suis tous les jours à même de le remarquer. Je connois même plusieurs personnes qui, de chrétiennes qu'elles étoient, sont devenues
incrédules en lisant les apologies de la religion. Ce n'est pas que ces apologies ne soient certainement très solides : elles étoient excellentes pour le temps où elles ont paru, lorsque tout étoit stable et qu'il existoit des idées universellement reçues; mais elles ne répondent ou répondent mal à la raison qui les interroge dans un autre état de société. Il ne faut pas qu'on s'y trompe à Rome : leur méthode traditionnelle, où tout se prouve par des faits et des autorités, est sans doute parfaite en soi, et l'on ne peut ni l'on ne doit l'abandonner; mais elle ne suffit pas, parce qu'on ne la comprend plus : et depuis que la raison s'est déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, la saisir sur son trône et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu. »
Cette lettre au comte de Maistre est une des plus importantes qui soient tombées de la plume de Lamennais. Nulle autre ne permet de sonder plus avant dans les plis et replis de sa pensée. Dès 1821, il jugeait déjà Rome avec une singulière hauteur de vues, n'hésitant plus guère à se placer au-dessus de son autorité. Après la publication des derniers volumes de l'Essai et surtout du second, l'abbé Carron le conjurait de ne plus rien écrire sur des matières aussi difficiles, sans consulter des théologiens exercés, et avec un esprit de parfaite soumission à l'Église. « Si l'on rejette mes thèses, répondit l'abbé de La Mennais, je ne vois aucun autre moyen de défendre solidement la religion. Au reste, j'ai demandé à Rome d'examiner mon livre : si le jugement m'est désavantageux, je suis décidé à ne plus écrire. » En rapportant ce mot de l'abbé de La Mennais, M. Foisset dit : « Si Rome n'est pas de son avis, l'abbé de La Mennais brisera sa plume. N'est-ce pas précisément ce qu'il dira douze ans plus tard? Le Lamennais de 1832 était
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dans celui de 1820. Cela fait trembler. Au fond l'humilité n'était pas là. » Toujours l'accusation d'orgueil ! M. Foisset, dont la foi n'a jamais vacillé, en parle bien à son aise! Oublie-t-il, que, d'après le catéchisme, la foi est un don de Dieu, et que l'on ne croit pas ce que l'on veut? Lamennais était trop sincère pour jamais rien écrire qui ne fût dans sa conviction.
Le livre de YEssai sur V indifférence en matière de religion est tombé dans l'oubli, et la beauté de la forme ne l'a pas sauvé du naufrage où il s'est abîmé. On ne lit même plus le premier volume, bien qu'au dire des écrivains catholiques, Y Introduction en soit sublime ; mais ce n'est plus à l'heure présente qu'un lieu commun. La théorie de la certitude fondée sur le consentement général du genre humain condamnée par la théologie a été reconnue fausse et réfutée par la philosophie. L'apologie du christianisme présentée par l'auteur à grands renforts de textes orientaux, grecs ou latins, a vieilli; elle paraît aujourd'hui ce qu'elle a toujours été, dénuée d'esprit critique. D'ailleurs, la science des religions a fait des progrès inouïs et que Lamennais n'a jamais soupçonnés. Il ne reste donc rien de YEssai, rien excepté son apparition dans le monde religieux, moral et littéraire, qui fut plus qu'un événement, mais une sorte d'ébranlement général des esprits, dont les suites se font encore sentir. L'esprit même de YEssai lui a survécu. Cet esprit persiste, et tous les jours, comme pour les animer, il semble souffler à la face de ceux qui s'occupent des questions contemporaines, aussi bien que des problèmes de l'avenir. L'abbé Teysseyrre avait raison, quand il disait de son jeune ami : « Je ne connais personne capable plus que lui de donner à l'erreur la couleur de la vérité ».
L'abbé de La Mennais aux Feuillantines. — Ses écrits ascétiques. — Réflexions sur l'Imitation de J.-C. — Ses lettres de direction. — Sa polémique de journaliste. — Son premier voyage à Rome.
A sa rentrée en France, après les Cent-Jours, l'abbé Carron s'était installé clans une maison de l'impasse des Feuillantines, au faubourg Saint-Jacques, et y avait réuni une sorte de communauté dont il était le directeur spirituel, et qui se composait de quelques ecclésiastiques, de vieilles dames jadis ses protégées et ses collaboratrices dans l'exil, enfin de jeunes filles, parentes de ces dernières et dont on faisait l'éducation sous leur surveillance. Pendant les séjours intermittents qu'il faisait à Paris, l'abbé de La Mennais, qui avait lié son existence à celle de l'abbé Carron, vivait et travaillait aux Feuillantines. Il se plaisait au milieu de ce petit groupe de catholiques fervents et de royalistes dévoués, qui ne lui marchandaient ni la tendresse ni l'admiration. Il avait fait venir de Bretagne ses nièces, les filles de sa sœur Mme Blaize, et les avait remises entre les mains de trois pieuses dames, Bretonnes d'origine, Mlles Angélique de Tremereuc, de Yilliers et Annette de