LES FEUILLANTINES
Lucinière. Cette dernière, l'abbé de La Mennais l'appelait familièrement Ninette et il parait l'avoir préférée, parce qu'elle avait gardé avec lui, tout en l'aimant beaucoup, son franc parler, et que, dans sa correspondance, elle se plaisait à le tenir au courant des petites nouvelles, qui défrayaient les conversations de cette espèce de béguinage. Tout ce petit monde vivait dans une honorable pauvreté. L'abbé Carron, dont les services rendus pendant l'émigration avaient été fort appréciés des princes, eut une part assez large aux aumônes royales, aussi longtemps qu'il vécut : Mlles de Lucinière et de Trémereuc touchaient sur la cassette de modiques pensions, l'une de mille, l'autre de huit cents francs, mais sous Charles X ces pensions furent réduites : on voudrait croire que la brouille survenue entre les ministres du roi et l'abbé de La Mennais, que ces respectables personnes continuèrent à aimer, ne fut pour rien dans la disgrâce qui les atteignit.
Après la publication de Y Essai sur V indifférence dont le premier volume fut écrit aux Feuillantines, en leur compagnie et en quelque sorte sous leurs yeux, la renommée bruyante, la gloire dont fut tout à coup enveloppé le nom de l'homme qu'elles regardaient comme un frère, n'étourdirent ni n'éblouirent pas ces dignes femmes, qui donnaient à l'affection et à la piété le meilleur et le plus pur de ce qu'elles avaient dans le cœur. Au reste, cette affection leur était délicatement rendue par l'abbé de La Mennais. Avec tes vieilles et spirituelles commensales, il se montrait plein de bouté, de grâce, de douceur et de gaîté; les lettres qu'il leur écrivait, lors de ses absences, et qui ont été connues seulement après sa mort, ont révélé un Lamennais tendre, enjoué, spirituel, animé surtout du désir touchant de procurer quelque joie
112 l'abbé de la mennais dans l'église.
à ceux qu'il aime. Jamais bien certainement les dames des Feuillantines n'ont su que ce livre de YEssai qui leur inspirait une si naïve et si sincère admiration, son auteur aussi malheureux qu'éloquent l'écrivait avec amertume et comme à contre-cœur. « Pour moi, écrivait-il, je ne fais qu'un mauvais livre; je ne prends jamais la plume, pour y ajouter quelques lignes, sans éprouver un dégoût et des angoisses inexprimables. » La sombre imagination de l'abbé de La Mennais le portait à voir l'avenir tout rempli de désastres et de catastrophes « On ne peut humainement prévoir, disait-il, que de nouvelles calamités, tout se prépare pour une crise, le fleuve approche du Niagara; heureux s'il rencontre au-dessous un lit tranquille; mais nul ne vit jamais les pays qu'il doit traverser. »
Telle fut la disposition maîtresse de son âme, d'un bout à l'autre de sa vie.
Ayant jeté sur la société de son temps ce que l'on a appelé « le regard noir et profond du prêtre », il n'y aperçut jamais que des raisons de la maudire. A tous les instants, il annonçait la fin de ce monde politique, social et religieux, où sa maudite destinée le forçait à vivre. « Je cherche vainement, écrivait-il au comte de Maistre, à concevoir par quel moyen le genre humain pourroit guérir de la maladie dont il est atteint. Puissé-je me tromper, mais je la crois mortelle. Remonter du fond de l'erreur au sommet de la vérité, malgré la science, malgré l'imprimerie, malgré les passions, cela me paroît contraire à tout ce que nous connoissons des lois qui régissent le monde moral. Le dirois-je? Il me semble que tout se prépare pour la grande et dernière catastrophe. » On devine à travers ces lignes découragées que ^Lamennais a souvent réfléchi, au fort même des