LES FEUILLANTINES
luttes qu'il soutenait pour l'impossible restauration du passé, sur la parfaite inanité des efforts dans lesquels il consumait sa vie. Les changements amenés clans la vie des peuples, par le cours paisible du temps comme par le choc violent des révolutions, lui paraissaient avoir eu leur contre-coup jusque sur les passions des hommes de jour en jour plus éclairés; et, quant aux progrès du savoir positif, sans pouvoir s'y opposer, il en voyait les conséquences inévitablement fatales aux conceptions théologiques.
Avec de telles inquiétudes morales, Lamennais ne pouvait goûter quelque joie que dans un milieu tranquille et simple comme celui des Feuillantines. Bien qu'il n'ait jamais aimé beaucoup à séjourner longtemps à Paris, et qu'il revînt toujours avec satisfaction à ses bois et à ses landes de Bretagne, il ne s'éloignait jamais de l'impasse du faubourg Saint-Jacques, sans de vifs regrets. Ses vieilles amies, femmes de l'ancien régime, avaient de l'instruction, du trait, un jugement vif et sûr. Il lui fallait les fines réparties de la spirituelle, de l'excellente Ninette, et qui sait? peut-être même ses conseils, car elle avait le goût pur, délicat avec la bonté qui vient du cœur. Un jour qu'il était absent de Paris, il lui écrivait : « Vous me plaignez donc beaucoup, mon excellente amie? Hélas! vous avez raison, puisque je suis loin de vous, loin de « notre Père », loin de tous nos chers Feuillantins et Feuillantines. Je ne vois âme qui vive. Pour peu que cela dure, il est à croire que j'oublieroi à parler, comme j'ai presque oublié à rire. »
Rire! qui croirait, à voir le masque tourmenté de Lamennais, son front plissé, et jusqu'à ce profil qui ressemble à celui de Dante Alighieri, ce l'homme qui est revenu de l'enfer », qu'il ait jamais ri de sa vie? Mais ceux qui l'ont connu dans l'intimité disent qu'il
était facile à amuser et à faire rire comme un enfant. Sa naïveté était extrême, et il l'a gardée jusque dans sa vieillesse. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent, quoique né avec un certain goût pour le brocantage et même la spéculation, qui fut pour lui une cause de ruine. Jusqu'à la fin, il eut des embarras pécuniaires. A de certains moments, trente sous qu'on lui aurait donnés lui auraient causé une joie inexprimable. Sa gaieté dans la conversation était souvent lourde. Jamais son esprit ne fut celui du grand monde, bien qu'il fût, comme on l'a vu, d'extraction assez relevée. D'ailleurs, il a eu de tout temps le grave et pénétrant désir du vrai perfectionnement chrétien, celui qui consiste à se rapprocher par le cœur des simples et des humbles. Dans ses lettres, il s'intéresse à tout le .monde, aux vieux et aux jeunes, à ses nièces et jusqu'aux bons domestiques qui soignent la communauté, à Peggy l'Anglaise que l'abbé Carron a ramenée de l'émigration, à Jeannette, la Bretonne dévouée qui, ayant suivi son maître dans l'exil et passé vingt ans en Angleterre, ne sait plus le français, n'a pas appris l'anglais et n'a pour causer avec elle que son perroquet. Ces servantes fidèles veillaient sur lui sans jamais le déranger. Pour la commodité de son travail, il avait ses notes et ses livres sur la cheminée et des chaises autour de lui. Frileux et de tempérament fiévreux et chétif, il se mettait presque dans le feu, étendait son mouchoir sur ses genoux, et quand il se levait, le mouchoir tombait dans le feu et était brûlé. Gela arrivait souvent, et toute la communauté, à qui l'on contait ces légers accidents, riait à gorge déployée. Quant à l'onction, cette grâce sacerdotale, on a quelque peine à croire qu'elle adoucît quelquefois les emportements de cette âme le plus ordinairement hautaine et irritée. Et cependant, dans tout ce qu'a
SES ECRITS ASCETIQUES. 115
écrit l'abbé de La Mennais, à travers toutes ces pages débordantes de violence, que de belles et humbles prières par où il semble détendre sa colère et se reposer de ses haines ! Son esprit amoureux des idées abstraites avait comme un véritable besoin de s'épancher dans la haute spiritualité.
Il aimait les écrivains ascétiques.
Comme il en a parlé, dans la préface de sa traduction du petit livre de Louis de Blois! ce Ne pourroit-on pas supposer, dit-il, que ces hommes ou plutôt ces anges sur la terre, éclairés intérieurement de l'éternelle splendeur, rafraîchis et vivifiés par cette rosée de lumière dont parle le prophète, en ont laissé tomber quelques gouttes dans leurs écrits, et que c'est moins encore leur parole qu'ils nous font entendre que la parole de Dieu même? Leur pensée, leur langage, tout chez eux décèle une origine céleste. Non, ce n'est pas ainsi que l'homme parle : il n'a point avec tant de grandeur tant de simplicité, ni tant de calme avec tant d'amour. Ce mélange divin de naïveté et de sublimité, d'ardeur et de quiétude est encore un caractère distinctif des auteurs ascétiques. Eux seuls savent toucher, émouvoir profondément l'âme, sans lui rien faire perdre de sa paix. L'éloquence de l'homme, toute passionnée, parce qu'elle s'adresse aux passions, échauffe, exalte, remue, bouleverse; sa force est dans sa violence; c'est un torrent qui, dans sa course, froisse, brise et entraîne les cœurs. Mais écoutez un pauvre moine parlant du Sauveur Jésus : son front est calme et serein, ses paroles sont simples et douces; et toutefois à peine a-t-il dit deux mots que vous vous sentez tout ému, et que vos larmes coulent délicieusement. Avec des moyens en apparence si foibles, comment produit-on de si merveilleux effets? Il faudroit pour
1 i G LABBE DE LA MENNAIS DANS L ÉGLISE.
expliquer ce miracle spirituel, dévoiler tout le fond de cette âme pieuse et fervente; il faudroit entrer dans le secret de la grâce, montrer par quelles voies cachées, par quels mystérieux canaux elle se communique, et passe d'un cœur dans un autre : toutes choses presque ineffables, et qu'il n'est donné qu'à très peu d'hommes de connoître et de révéler. »
Le plus beau comme le plus populaire des livres mystiques devait attirer l'abbé de La Mennais. Il avait depuis longtemps fait de la Bible, des Évangiles, de Y Imitation de Jésus- Christ, sa lecture habituelle. Mécontent des traductions qui ont été données de V Imitation, même de celle du chancelier de Mai'illac, dont le vieux langage, empreint de tant de simplicité naïve, n'est plus de notre âge,, il voulut en faire une lui-même, en serrant le texte d'aussi près que possible, et il fit suivre chacun des chapitres de Réflexions marquées au coin de la piété la plus édifiante. L'Imitation, « ce livre sorti, comme l'Évangile, du sein de la mort », a dit .1. Michelet, était fait pour toucher et consoler un homme tel que Lamennais. (( Cet entretien tendre et sublime, ce dialogue d'amitié entre Jésus et son serviteur fidèle, a lieu sur les ruines, sur le tombeau du genre humain. » Lamennais ne rêvait que ruines et mort. Les images qui reviennent le plus souvent sous sa plume, aussi effrayée qu'effrayante, sont des images lugubres et funèbres. Il ne voit partout que des cadavres en proie aux vers et à la dissolution, des ossements arides, des sépulcres ouverts qui ne montrent que pourriture; un jour, il ira même jusqu'à parler de ces « âmes cadavéreuses » qui sont vouées à l'exécration des siècles. Il avait besoin de rafraîchir son cœur altéré de justice à la source pure où le pauvre moyen âge a bu pour tromper ses douleurs. Il écrivit