‹ LamennaisChapitre 41 sur 101 · SES LETTRES DE DIRECTION · texte numérisé non relu

SES LETTRES DE DIRECTION

fense des grands intérêts de la religion et de l'Église, par la défense même des grands intérêts sociaux. Ses deux rivaux sont encore des hommes d'État, quand déjà F. de La Mennais est un polémiste, un journaliste, qui ne craint pas de s'adresser au peuple chrétien, afin de le retenir ou de le pousser dans le droit chemin.

L'abbé de La Mennais ne se sentait donc pas nettement destiné à la prédication restreinte, à la direction intime; il se croyait — et en cela, malgré tout ce que pouvait lui objecter l'abbé Carron, il ne se trompait point — appelé à embrasser et poursuivre un plus vaste apostolat, et c'est là ce qui explique sa grande prédilection pour la presse qu'il devait si bien mettre à profit pour sa cause et tant illustrer par ses écrits.

On est en droit de tenir ce langage, quand on s'en tient aux lettres de Lamennais que l'on connaît; mais il en reste tant d'autres à connaître qu'il est impossible de dire que l'on n'y trouvera pas quelques-unes au moins de ces Lettres spirituelles comme en ont écrit Bossuet, Fénelon et d'autres grands directeurs de conscience. C'est un point qui reste douteux . Une Correspondance , encore inédite et adressée à une dame chrétienne, qui a conservé pour lui jusqu'à sa mort l'affection la plus respectueuse, autorise à croire que Lamennais est resté fidèle avec tous ses amis à la résolution qu'il paraît avoir prise de ne jamais rien entreprendre directement sur leur conscience. Cette Correspondance est du plus grand charme. On y voit Lamennais avec ses tristesses, ses désillusions, ses colères et aussi ses tendresses accoutumées; de temps en temps, il décrit sa propre vie, toujours orageuse, jamais paisible et sereine; il parle du bonheur qu'il aurait à se reposer : « Avez-vous

jamais passé un hiver à la campagne? demande-t-il. Il y est, à mon avis, moins hiver que partout ailleurs. Il y a peu de jours où l'on ne puisse sortir, et ces longues soirées qu'on redoute tant, ont un charme particulier, pourvu qu'on sache les remplir par le travail, la lecture ou une douce causerie. Le soir, quand je tire mon rideau, et que la flamme du foyer éclaire seule ma chambre, j'éprouve un sentiment de bien-être que je ne puis vous exprimer. On va chercher le bonheur bien loin, et il est toujours près de ceux qui savent le goûter. » Lui qui est né triste, comme on lui a tant reproché, il ne veut pas que les autres pleurent; il sait que les larmes sont amères à l'âme. Sa correspondante a perdu une fille; il essaie de la consoler : « Votre douleur est naturelle, lui écrit-il; elle est juste, mais elle n'est pas résignée. Rappelez la foi dans votre cœur; ne vous affligez pas comme les païens, qui n'ont point d'espérance... Priez, et votre âme se consolera. Dieu ne demande qu'à vous consoler. Lui direz-vous : Je ne veux pas. »

Et faisant un retour sur lui-même et ses chagrins les plus cruels, il ajoute :

« .Te relisois hier soir quelques lettres de mon aimable Henry (H. Moorman). Je pleurai beaucoup; cela m'a fait du mal. Ces souvenirs trop vifs me sont mauvais. Il est quelquefois dangereux de trop arrêter ses regards sur l'autre vie, à cause du dégoût que celle-ci inspire. Quand le cœur se sent attiré avec une certaine force au delà du tombeau, tout l'homme défaillit, et il devient inutile sur la terre. Après tout ce ne sera pas long, et nous pouvons bien attendre le moment marqué par la Providence. L'essentiel est qu'il nous trouve préparés. »

L'abbé de La Mennais croyait à la loi de la souf-

Page 1