SES LETTRES SPIRITUELLES
france, imposée à l'homme en expiation de la chute originelle. Un jour, il en parle à son amie : « Si j'étais près de vous, lui écrit-il, je vous parlerois d'une grande loi à laquelle on fait généralement bien peu d'attention et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage; c'est la loi de souffrance, sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand, ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache point les hommes les uns aux autres ; il faut qu'ils aient souffert ensemble, pour s'aimer autant qu'ils sont capables de s'aimer. Dans les arts, dans les lettres, dans le monde, toujours et partout, la joie est stérile; c'est la douleur qui enfante tout ce que les hommes admirent, et la vertu qui est la beauté par excellence « se per- (( fectionne dans la souffrance », dit saint Paul. « Heu- « reux ceux qui pleurent ! » Il y a plus de vérité dans cette parole et plus de consolation réelle que dans les innombrables traités de philosophie sur le souverain bien. »
Qu'y a-t-il de plus beau que cette page dan s. Pascal ou dans Fénelon?
Après la publication de VEssai sur l'indifférence, l'abbé de La Mennais était passé de simple apologiste de la religion au rang de grand écrivain ; et, tout de suite, il avait employé son talent à faire campagne avec ses amis pour la cause qu'il avait embrassée, c'est-à-dire pour la royauté au service de l'Église. Il avait ainsi pris place dans la rédaction du Conservateur d'où il passa au Drapeau blanc, dès qu'il reconnut que, dans ce dernier journal, il serait encore plus maître d'écrire sans être tenu de brider sa fougue habituelle. Dans sa polémique, il ne ménageait rien, ni les idées ni les personnes. Les amateurs peuvent relire ses pamphlets sur l'Université et la guerre d'Espagne : avec les articles de Château-
122 l'abbé de la mennais dans l'église.
briand, dans le Journal des Débats, après sa rupture avec le ministre ; avec la polémique d'Armand Carrel contre la royauté de Juillet; avec la campagne de P.-J. Proudhon de 1848 à 1850, et une centaine de pages de Louis Veuillot, c'est tout ce qu'il y a de plus puissant comme pensée et comme style dans la presse française. M. Thiers avait coutume de dire : « Je n'ai connu dans ma vie que trois journalistes, M. Carrel, M. de Rémusat et moi ». M. Thiers avait de justes raisons de se considérer comme un journaliste, et comme un journaliste aussi heureux qu'habile, mais oublier Chateaubriand, oublier surtout Lamennais! C'était faire preuve ou d'une mémoire bien légère ou d'un parti pris indigne de l'intelligence ordinairement si sagace du fondateur du National.
Les attaques contre YEssai n'en étaient que plus vives : on a compté jusqu'à 350 libelles contre l'abbé de La Mennais et son livre. L'auteur se décida à composer et à publier une Défense que, suivant le désir de ses amis, il soumit au jugement du Saint-Siège. Rome répondit, avec sa prudence accoutumée; elle ne dit rien sur le fond, et se contenta de laisser paraître une traduction italienne de la Défense de V Essai, avec une approbation très élogieuse du maître des sacrés palais.
L'abbé de La Mennais voulut alors juger par luimême des dispositions de la cour romaine à son égard, et prit la résolution de se rendre à Rome où régnait le pape Léon XII. On le considérait alors dans le monde religieux comme l'athlète le plus vigoureux que l'Église, non pas seulement celle de France, mais l'Église catholique eût à son service. Le voyageur prit sa route par la Suisse, et Genève fut une de ses premières étapes. « Tout m'y déplaît, écrit-il à ses chères Feuillantines, et j'aimerois mieux cent fois
vivre chez les Turcs qu'au milieu de son abominable population. Le reste de la Suisse n'est guère meilleur, et je doute qu'il y ait au monde un pays plus ennuyeux. Quant aux curiosités naturelles, montagnes, vallées, lacs, torrents, cascades, ce sont des choses bientôt vues et qui ne séduisent pas autrement. J'aime mieux mes tisons. » Cette boutade de l'abbé de La Mennais, si piquante dans sa vivacité, est bien d'un « ponantais » qui préfère la mer infinie à tous les autres spectacles de la nature.
On réservait à Rome l'accueil le plus empressé à l'auteur de YEssai sur l'indifférence. Le pape lui fit offrir un logement au Vatican, et quand il le reçut dans son cabinet, après lui avoir donné sa bénédiction, le Saint-Père fit remarquer à son visiteur que ce cabinet avait pour tout ornement un Christ, une image de la Vierge et le portrait lithographie de l'écrivain qui était la force et la joie de l'Église. C'était le Père Ventura de Raulica, de l'ordre des Théatins, qui avait offert cette lithographie au Souverain Pontife. A plusieurs reprises, le Pape demanda dés nouvelles de l'illustre prêtre français avec l'intérêt le plus affectueux, et dans une allocution consistoriale, Léon XII déclara cardinal réservé in petto « un écrivain accompli, dont les œuvres avaient non seulement rendu un grand service à la Religion, mais étonné et réjoui l'Europe ». A cette époque, personne ne s'y méprit . Ces paroles désignaient l'abbé de La Mennais, et pendant toute sa vie, personne ne douta que la pourpre romaine n'eût été offerte à l'abbé de La Mennais '..
1. Une décision récente prise par M. le ministre des affaires étrangères, sur la proposition de la Commission des archives diplomatiques, ayant autorisé la communication au public des dépêches, lettres, documents, notes et papiers conservés dans
Après la mort de Lamennais, un écrivain de peu d'autorité, M. Crétineau-Joly, auteur d'une Histoire
les dépôts du département, pour la période qui s'étend de 1814 à 1830, je me suis hâté de profiter de cette autorisation pour consulter les archives du ministère des affaires étrangères sur ce premier voyage et séjour à Rome de l'abbé de La Mennais.
Les lettres et dépêches adressées de Rome à Paris par l'ambassade de France auprès du Saint-Siège sont signées par le chevalier Artaud de Montor, connu par sa traduction de la Divine Comédie, qui remplissait alors les fonctions de premier secrétaire de l'ambassade.
Ces lettres et dépêches ne font aucune allusion, même indirecte, à l'intention attribuée au pape Léon XII de créer l'abbé de La Mennais cardinal de l'Église romaine; à plus forte raison ne disent-elles rien de l'incident si curieux mais si improbable, qui est rapporté plus loin et que M. Crétineau-Joly relate d'après une lettre du cardinal Bernetti au duc de Montmorency- Laval.
On y voit simplement que l'abbé de La Mennais est arrivé à Rome, en compagnie de M. Vuarin, qui parait avoir été l'un des premiers curés des catholiques de Genève, après le rétablissement du presbytère catholique dans la Rome protestante. L'abbé de La Mennais, d'une santé délicate, semble avoir été fort éprouvé dans les premiers temps de son séjour dans la ville éternelle, qui tombait dans les mois les plus chauds de l'année, c'est-à-dire dans la saison la moins favorable aux étrangers non acclimatés. Il ne parle à tous venants que de son désir de quitter en toute hâte Rome, où il ne se trouve pas bien.
Il a été présente au Pape directement, et sans avoir recouru à l'entremise de l'ambassade, ce dont le chevalier Artaud de Montor ne laisse pas de témoigner quelque mauvaise humeur. Le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, en annonçant au premier secrétaire de l'ambassade de France la réception dont le célèbre auteur de Y Essai sur V indifférence a été honoré au Vatican, lui dit qu'il croyait savoir que l'abbé de La Mennais s'était plaint du mauvais état de sa santé et aussi de la pénurie d'argent où il se trouvait momentanément : « 11 m'a fait entendre, dit le chevalier Artaud de Montor, que s'il se trouvait sans argent, on y pourvoirait, et il a ajouté en propres termes : « S'il veut ici un canonicat, nous le lui donnerons : « on pourrait l'attacher à quelque bibliothèque, comme Monsi- « gnor Mai. »
« Monsignor Mai est un savant de Bergame, précédemment
de la Compagnie de Jésus écrite aux gages du célèbre Institut, a publié un autre livre : V Église
domicilié à Milan, où il a fait des découvertes importantes en retrouvant, sous l'écriture d'anciens manuscrits nommés Palimpsestes, des textes qui n'étaient pas connus. Le pape Pie VII jugea à propos de l'attirer à Rome, où il a découvert, en effet, sous l'écriture d'un manuscrit négligé, des fragments considérables et inédits de la République de Cicéron.
« Cette ouverture de M. le cardinal secrétaire d'État, continue le chevalier Artaud, m'a paru un peu singulière. La conversation ayant pris une autre direction, je n'ai pas répondu à cette offre, et je n'en ai pas parlé à M. de La Mennais, qui du reste me semble toujours déterminé à rentrer en France. Pour que je puisse prendre une couleur quelconque dans cette négociation, il aurait fallu que je connusse le désir du gouvernement du Roi. »
Le premier secrétaire de l'ambassade de France dit encore, dans la même lettre à M. de Villèle : « M. de La Mennais, que j'ai vu souvent depuis et que j'ai traité avec distinction, s'exprime en termes très circonspects sur toutes les affaires de France. Il dit qu'il ne veut plus que retourner dans sa province pour y travailler à de nouveaux ouvrages qu'il médite depuis longtemps. »
La réserve de l'abbé de La Mennais s'explique, ainsi que celle de M. Vuarin, curé de Genève, son compagnon de voyage. Ces deux voyageurs, d'une renommée si inégale, étaient également importuns. Le chevalier Artaud de Montor insinue qu'ils ne se sont présentés à l'ambassade que malgré eux, tant ils craignaient de mettre les agents de la diplomatie française dans l'embarras. L'abbé de La Mennais savait, à n'en pas douter, que son livre avait été envoyé à une congrégation pour être examiné et, s'il se pouvait, condamné. Quant à M. Vuarin, l'établissement du presbytère catholique à Genève n'avait pas laissé de créer certaines difficultés à la France, l'intention de Rome ayant été de rattacher cette cure à l'un de nos évêchés. Le secrétaire de l'ambassade française conclut, en faisant observer au ministre que le dessein de retenir M. de La Mennais à Rome est impraticable.
Dans une autre lettre, le chevalier Artaud de Montor, rapportant un entretien qu'il a eu avec le cardinal secrétaire d'Etat, écrit au ministre des affaires étrangères :
« Le pape voit moins d'étrangers, dit Son Éminence. Pour M. de La Mennais, vous craigniez qu'il ne vit trop le pape. Eh bien! vous ne savez pas que, la première fois, il lui parla très
romaine en face de la Révolution, où il relate une lettre du cardinal Bernetti au duc de Laval-Montmorency, alors ambassadeur de France auprès du Saint- Siège. Cette lettre conteste que le pape Léon XII ait jamais eu la pensée d'appeler l'abbé de La Mennais dans le Sacré-Collège. « A une de mes dernières audiences, raconte le cardinal Bernetti, le Saint- Père m'a demandé si j'avais vu l'abbé de La Mennais, et ce que j'en pensais. Ne voulant pas m'avancer sur ce terrain et ayant entendu dire que le Pape se montrait bien disposé pour lui, j'ai fait une réponse dilatoire. Bientôt je suis resté tout stupéfait, lorsque le Saint-Père, d'une voix calme et presque triste, m'a dit : ((Eh bien! nous l'aurons mieux jugé que pas un. « Quand nous l'avons reçu et entretenu, nous avons
peu, et si peu que celui-ci en était très mécontent et voulait partir; à la dernière audience où il l'a vu, ils ont parlé beaucoup; mais ce qui est resté de lui à Sa Sainteté, c'est qu'il est un esaltato; cependant Lamennais n'est pour rien dans tout cela, c'est d'une date antérieure. »
Enfin, à la date du 13 septembre 1824, il écrit encore.
« Voici encore une information très sûre :
« Le pape a dit au cardinal Turiozi, à propos du départ de M. de La Mennais : « Ce Français est un homme distingué; « c'est un écrivain; il a du talent, de l'instruction; je lui crois « de la bonne foi; mais c'est un de ces amants de la perfection « qui, si on les laissait faire, bouleverseraient le monde. »
Telles auraient donc été les impressions que l'abbé de La Mennais auraient laissées au pape Léon XII : nous sommes loin, comme on le voit, de l'enthousiasme qui aurait porté le pape à déclarer l'illustre prêtre français cardinal réservé in petto. Ces impressions d'ailleurs sont trop conformes à ce que l'on sait de la prudence romaine pour ne pas olTrir un certain caractère de vraisemblance. 11 ne faut cependant pas oublier qu'elles sont rapportées par un agent de la diplomatie royale, et que cet agent en écrivant à son ministre, n'a peutêtre pas voulu laisser échapper l'occasion de tenir sur l'abbé de La Mennais, le langage qui pouvait être le plus agréable à M. de Villèle, chef du gouvernement du roi.
(( été frappé d'effroi. Depuis ce jour nous avons sans ce cesse devant les yeux sa face de damné. » Le Saint- Père me disait cela si sérieusement que je n'ai pu m'empêcher de sourire. « Oui, ajouta-t-il, en me « regardant fixement, oui, ce prêtre a une face de « damné. Il y a de l'hérésiarque sur son front. Ses (( amis de France et d'Italie voudraient pour lui un « chapeau de cardinal. Cet homme est trop possédé <( d'orgueil pour ne pas faire repentir le Saint-Siège (( d'une honte qui serait justice si on ne considérait « que ses œuvres actuelles; mais étudiez ,à fond, « détaillez les traits de son visage, et dites-moi s'il n'y (( a pas une trace de la malédiction céleste. » Je n'ai « jamais pu faire revenir le Pape sur cette idée. »
Sans manquer à la mémoire du cardinal Bernetti, lequel d'ailleurs n'a jamais été investi du privilège de l'infaillibilité, on peut trouver que cette histoire est trop bien arrangée pour être tout à fait vraie. Rien n'y manque, ni l'accusation d'orgueil, ni la prédiction de la future destinée d'hérésiarque de l'abbé de La Mennais, ni enfin cette face de damné qui annonce si visiblement la malédiction céleste. Le duc de Laval-Montmorency s'est laissé faire un conte à dormir debout, et c'est ce qu'il y a de plus honorai île à dire pour la mémoire du pape Léon XII. Si par hasard le Pape avait eu, après son entrevue avec l'abbé de La Mennais, l'impression rapportée par le cardinal Bernetti, que faudrait-il penser de la duplicité que le Saint-Père aurait montrée dans ses rapports avec l'homme que la catholicité tout entière tenait alors pour le plus illustre prêtre de l'Europe? Il aurait accablé l'abbé de La Mennais de compliments et de prévenances, et par derrière, il l'aurait appelé damné, le voyant maudit d'avance par la colère céleste! Quelle plus indigne hypocrisie!
128 l'abbé de la mennais dans l'église.
L'abbé de La Mennais ne revint pas de la Ville éternelle cardinal de la sainte Église romaine. Après tout qu'aurait ajouté à sa gloire comme à son influence, un lambeau de la pourpre sacrée? Il en revint pour être chef de parti : c'était mieux dans son caractère.
Ses dispositions à son retour. — La dispense du bréviaire. — Le livre De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. — Procès de l'abbé de La Mennais.
— Défaite du gallicanisme. — Premières visions de l'avenir.
— Vues sur la régénération de l'Église. — Premiers doutes du côté de Rome. — Lamennais se tourne vers la liberté. — Le livre des Progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. — Lettre à l'archevêque de Paris.
À son retour en France, au commencement de 1825, l'abbé de La Mennais était profondément pénétré de l'idée que ni ses vues politiques ni son système de philosophie ne couraient risque d'être désapprouvés et condamnés, ni par le Pape ni par les congrégations qui l'entourent et forment ses conseils. Il avait bien senti comme une sourde malveillance parmi les hauts personnages du Vatican; mais il ne se croyait pas mal avec les Jésuites, dont plusieurs, et des plus éminents, lui avaient fait visite, et cela lui suffisait. N'était-il pas avant tout l'homme plein d'illusions qui abonde toujours dans son propre sens? Il revenait donc tout à fait décidé à tourner de plus eh plus ses! regards vers Rome avec une fidélité obstinée, pour y chercher la lumière et la force, et pour y prendre son point d'appui dans les luttes qu'il se préparait à soutenir. La personne du Pape, son action
personnelle, son autorité dans l'Église avaient attiré son attention : « Ce pauvre pape, écrivait-il à son frère, ne sort jamais; il est extrêmement faible. Le matin, il reçoit, il s'occupe d'affaires. Il passe l'aprèsmidi sur son lit, sans néanmoins se déshabiller. Hélas! la Papauté vaut-elle ce qu'on quitte? Un pape est l'homme du monde le moins libre, le plus complètement privé de tout ce qui répandra un peu de douceur sur cette triste vie. Et pour arriver là, que de travaux, de soins, de contrainte! Oh! que c'est une sotte chose que les désirs de l'homme et son ambition! Je veux me faire un genre de vie douce, tranquille, obscure, partagée entre un peu d'étude, de réflexion solitaire, et la conversation de vrais amis ». Hélas! quand il écrivait ainsi, le pauvre homme s'exprimait avec sa sincérité habituelle, car il dit encore, quelques jours plus tard : « Du repos, voilà ce que je désire, et ce que j'espère enfin trouver. Plus on voit le monde, plus on s'en dégoûte. Les hommes, à quelques nuances près, sont les mêmes partout, occupés d'eux-mêmes, de leurs affaires, de leurs petites ambitions, de leur petit amourpropre et ne concevant pas que le bien puisse être aimé pour le bien : c'est leur nature, on ne les corrigera point. Le mieux est de les laisser faire et de vivre à l'écart avec des livres et quelques amis. » Les amis, il les avait, et c'est avec eux qu'il allait se jeter en pleine mêlée des partis : nul ne peut s'arracher soimême à sa propre destinée.
Très touché des attentions particulières dont, à Rome, on avait entouré sa personne, l'abbé de La Mennais n'avait, dit-on, demandé et obtenu qu'une seule grâce, la dispense de réciter quotidiennement son bréviaire, à cause de la faiblesse de sa vue. Cette faveur pontificale a été diversement interprétée. Les