LA RELIGION ET L'ORDRE POLITIQUE
athée, que l'athéisme a passé de la société politique et civile dans la société domestique, et que la religion n'est plus aux yeux de la loi qu'une chose qu'on administre; il suit de là que les relations des évèques avec le Pape ne peuvent être que profondément perverties et troublées. L'abbé de La Mennais revient sur la série de ses déductions : sans Pape, point d'Église; sans Église, point de christianisme; sans christianisme, point de société : donc le Pape est au-dessus de tout.
Il n'y a pas deux puissances, mais une seule, celle qui a été instituée pour la garde de la vérité dans le monde, l'Église qui se résume dans le Pape. Tout ce qui porte atteinte à l'autorité du Pape est une erreur et un péril. Péril pour la religion, péril pour la société, le gallicanisme, qui, par la Déclaration officielle de 1682, présente comme indépendantes l'une de l'autre les deux puissances spirituelle et temporelle, ruine le principe monarchique dans l'Église et fait de son gouvernement une république aristocratique : de là, une pernicieuse atteinte au dogme de l'infaillibilité pontificale, garantie suprême, boulevard invincible de l'unité catholique. De même que dans l'ordre philosophique, l'abbé de La Mennais avait cru trouver le critérium de la certitude dans cette loi universelle, une et perpétuelle qu'il appelait le consentement du genre humain et la philosophie du sens commun; de même, dans l'ordre politique, il soumet tout à l'Église personnifiée dans le Pape, et il lui accorde jusqu'au pouvoir de déposer les rois : en philosophie comme en politique, la doctrine était la même. Gomme l'a justement dit M. Ch. de Rémusat, dans le Globe, le Pape était la preuve comme l'autorité, universelles toutes les deux et au même titre. Pour l'abbé de La Mennais, cette effrayante doc-
trine résultait non pas seulement des enseignements, mais de la constitution même de l'Église; on ne pouvait s'y soustraire, sans tomber à la fois dans la double révolte de l'anarchie et de l'athéisme.
Et tout cela, soutenu avec la plus indéfectible logique et l'éloquence la plus enflammée. Le talent d'écrire de l'abbé de La Mennais grandissait à chacun de ses écrits. Dans ses polémiques, il devint de jour en jour plus hautain, plus amer, plus provoquant. Ses jeunes amis du Mémorial lui donnaient un concours d'autant plus apprécié qu'ils lui empruntaient ses formes; un surtout, M. Mahony, se distinguait par une ironie acre et brûlante qui faisait les délices des partisans de ces idées nouvelles et les tourments des catholiques restés fidèles aux opinions de l'ancienne Église de France. L'écrit de l'abbé de La Mennais sur la Religion considérée dans ses rajiports avec V ordre polilique et civil sembla, quand il parut, dépasser toutes les bornes. La monarchie ne pouvait se laisser ainsi battre en brèche. On considéra la Déclaration du clergé de France comme loi du royaume, et le gallicanisme si durement attaqué, par le redoutable écrivain, comme un des remparts de l'État. Les ministres du roi Charles X décidèrent que l'auteur, malgré la gloire de son nom et l'éclat de ses services, serait déféré aux tribunaux. Cette mesure fut regardée par l'opposition d'alors comme un acte de faiblesse politique : c'est ordinairement ce que l'on dit de tous les gouvernements qui se défendent. Quoi qu'il en soit, l'opinion fut vivement surexcitée. On avait longtemps hésité avant de poursuivre, et, la poursuite commencée, on avait l'air de la regretter : pitoyable moyen d'apaiser les clameurs publiques.
L'abbé de La Mennais comparut devant les juges
PROCES DE L ABBÉ DE LA MENNAIS. 13b
du tribunal correctionnel, ayant à ses côtés pour défenseur Berryer fils, avocat célèbre depuis le procès du maréchal Ney où il avait plaidé sous les auspices de son père. M. Berryer qui a laissé une si grande renommée et dont on a pu dire avec vérité qu'il était l'éloquence même, à la tribune comme au barreau, parla admirablement, ainsi que le dit Lamennais dans une de ses lettres à Mme la comtesse de Sentît. Ecartant la question de doctrine sur laquelle, dit-il, il ne pouvait pas plus défendre son client que le tribunal ne pouvait le juger, il discuta la question légale de savoir si la Déclaration de 1682 était encore loi de l'État, et s'attacha à démontrer qu'on ne tendait à rien de moins par ce procès qu'à établir une Église nationale et à préparer à la France un avenir semblable à celui que présente l'histoire d'Angleterre sous Henri VIII et ses successeurs. C'était l'une des thèses contenues clans le livre incriminé : après quoi, le président ayant demandé, suivant l'usage, au prévenu s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense, l'abbé de La Mennais se leva et dit ces quelques mots : « Je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaché aux principes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine et que jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de la professer et de la défendre ». Le tribunal, « attendu que le caractère de l'abbé de La Mennais, ses opinions, ses sentiments religieux et monarchiques ne permettaient pas même de supposer l'intention d'un pareil délit », acquitta le prévenu sur le chef de prévention d'attaque à la dignité du roi, à Tordre de successibilité au trône; et « attendu que le livre incriminé ne pouvait être lu et apprécié que
par les personnes instruites et éclairées, et que d'ailleurs le caractère de l'abbé de La Mennais devait être pris en grande considération », le condamnait, du chef d'atteinte portée aux lois de l'État, à trente francs d'amende, et ordonnait la saisie du livre. Cette condamnation parut de pure forme, et arrachée aux juges par la nécessité d'accorder quelque chose à de vives sollicitations.
Le coup n'en était pas moins porté : le gallicanisme avait été terrassé si violemment qu'il ne s'en est pas relevé. Qu'on relise en effet le livre De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, et l'on y retrouvera, dans toute leur force inébranlée, les arguments qui ont défrayé la polémique catholique pendant cinquante années de notre siècle et qui, avec ceux du livre de M. de Maistre, du Pape, ont servi aux écrivains ultramontains, évêques et théologiens, journalistes et laïques, à subjuguer les catholiques français, le clergé comme les fidèles, et à incliner leur foi sous la déclaration dogmatique, au concile du Vatican de 1870, de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pontife romain. Après avoir été précurseur de cette doctrine, Lamennais a donc triomphé avec elle.
Le gallicanisme de l'ancien régime, le gallicanisme même de la Restauration ont succombé. Est-ce un bien? Est-ce un mal? C'est une question qui n'intéresse que les catholiques. De bons esprits estiment qu'il y a toujours imprudence à pousser un principe jusqu'à ses conséquences extrêmes, et ii est certain que l'infaillibilité du pape, proclamée solennellement sur la ruine du gallicanisme, ressemble beaucoup à une victoire abusive de l'esprit théocratique qui, ayant désormais épuisé sa vertu, ne peut plus guère que déchoir. Pour ce qui est du gallica-