‹ LamennaisChapitre 46 sur 101 · PREMIERES VISIONS DE L AVENIR · texte numérisé non relu

PREMIERES VISIONS DE L AVENIR

l'état moral des peuples, état qui n'est lui-même que le développement naturel et progressif de doctrines qui remontent bien haut dans le passé. Il faudrait que le Pouvoir pour se sauver, changeât sa propre essence, chose impossible, et qu'en tout cas il ne comprendra jamais. Ce qui est vicieux radicalement ne se réformera jamais soi-même; et je ne parle pas ici des formes du pouvoir, seule question qui occupe aujourd'hui les esprits, peut-être parce qu'il n'y en a pas de plus vaine. La société se meurt; on se dispute, on se bat pour savoir de quelle manière on habillera le moribond, car il est bien clair que la maladie est dans son habit, les sages ne cessent de le dire d'un bout de l'Europe à l'autre. Mon ami, à quoi sert de se tromper? Nous sommes au commencement d'une immense révolution qui se terminera par la mort ou la renaissance des peuples, mais qui durera quoi qu'il arrive, aussi longtemps qu'il restera quelque débris apercevable du grand cadavre dont la dissolution a commencé en 1789. »

C'est ici l'un de ces premiers regards d'ensemble qu'avec sa grande intelligence Lamennais jette sur l'Eglise et sur le monde. 11 ne pense plus aux rois, aux monarchies; il ne voit que les nations et les peuples, et c'est l'Église qui lui apparaît comme leur con • ductrice nécessaire.

La même idée se trouve exprimée, en termes encore plus saisissants, dans le chapitre qui termine le livre De la Religion :

(( Que si les gouvernements aveuglés sans retour, dit-il comme un prophète, persistent à se perdre, s'ils ont résolu- de mourir, l'Église gémira sans doute, mais elle n'hésitera pas sur le parti qu'elle doit prendre : se retirer du mouvement de la société humaine, resserrer les liens de son unité (à plus de

cinquante ans de distance de la proclamation de l'infaillibilité, quelle vue perçante!), maintenir dans son sein, par un libre et courageux exercice de son autorité divine, et l'ordre et la vie, ne rien craindre des hommes, n'en rien espérer, attendre en patience et en paix ce que Dieu décidera du monde.

(( S'il est dans ses desseins qu'il renaisse, alors voici ce qui arrivera après d'affreux désordres, des bouleversements prodigieux, des maux tels que la nature n'en a point connu encore : les peuples épuisés de souffrance regarderont le ciel ; ils lui demanderont de les sauver, et, avec les débris épars de la vieille société, l'Église en formera une nouvelle, et telle qu'elle résultera des éléments qui devront entrer dans sa composition.

« Si au contraire ceci est la fin, et que le monde soit condamné, au lieu de rassembler ces débris, ces ossements des peuples et de les ranimer, l'Église passera au-dessus et s'élèvera au séjour qui lui est promis, en chantant l'hymne de l'éternité. »

Tels étaient les rêves apocalyptiques de ce visionnaire. Et cependant que ne dit-on, que ne prévoit-on pas déjà du rôle que jouera certainement l'Église dans le xxc siècle où le monde chrétien va entrer, quand, rapprochée, par des efforts que l'on voit commencer, de la démocratie universelle, elle reprendra, comme on l'espère, le gouvernement de la société? Oh! en ce temps-là, on se souviendra du grand Lamennais, et qui pourrait dire comment on en parlera?

Vers l'année 1824, Berryer voyageant en Bretagne, poussa une pointe vers La Chênaie où se trouvait alors Lamennais, et les deux amis passèrent ensemble deux ou trois journées à s'égarer dans les bois et dans des causeries sans fin, où ils passaient en revue les sujets qui occupaient les esprits curieux et attentifs

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