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PREMIERES VISIONS DE L AVENIR

de l'époque. Un jour, après avoir parlé du magnétisme, des idées mystiques de Swedenborg, on en vint à parler des trois Églises, celle qui combat, celle qui souffre, celle qui triomphe. L'abbé de La Mennais, emporté par l'ardeur de son imagination, s'envola comme un « aigle d'intelligence », ainsi que l'appelle Sainte-Beuve, vers les régions les plus hautes de la pensée, et se mit, tel que le vates antique, à subitement prophétiser l'avenir. Berryer, qui l'écoutait, ravi d'admiration par tant d'éloquence et de poésie, et qui tenait ses yeux fixés sur les tourbillons de la petite rivière de la Rance, se leva tout à coup, lui prit le bras et l'interrompit, en lui criant : « Taisez-vous! vous me faites peur! — Et pourquoi? — Je vois que vous deviendrez chef de secte! — Jamais, jamais! Plutôt rentrer dans le sein de ma mère, que de sortir du giron de l'Église ! — Je vous dis que vous en sortirez; je vous en vois sortir. — Et pourquoi? et comment? — Pourquoi? c'est que vous suivez inexorablement vos idées où elles vous mènent, sans qu'aucune considération puisse vous arrêter; c'est que votre esprit domine tout, sans que rien le domine! »

A l'heure où l'abbé La Mennais repoussait avec tant d'énergie toute pensée de séparation, il parlait dans la sincérité de son âme. Il était acerbe et violent jusqu'à l'injustice. Enivré du vin pur de la logique, il se trouvait même souvent sur le point d'oublier toute raison, à force de raisonner avec vigueur. Mais il n'était point haineux. Au contraire, il était plutôt tendre, et de la plus exquise comme de la plus chrétienne sensibilité. On prétend que la première fois où, pour un article du Drapeau blanc contenant les attaques les plus passionnées contre l'Université, il fut poursuivi devant les tribunaux, mais acquitté, il laissa échapper cette noire parole, qui lui fut souvent reprochée : « Je leur

ferai voir ce que c'est qu'un prêtre! » L'abbé de La Mennais se défendait d'avoir tenu ce propos, dont se réjouissaient ses ennemis sous la Restauration. (( Un prêtre, a-t-il dit dans une de ses brochures de 1825, est un homme de paix, qui compatit à toutes les foiblesses comme à toutes les misères humaines ; mais il est en même temps un ministre de Dieu, chargé de veiller à sa religion et de combattre pour elle. Que si on lui dit : nous vous défendons d'enseigner en ce nom, sa réponse est simple : il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes. Préparé à tout mais tranquille, si on l'outrage, si on le persécute, c'est alors qu'il commence, comme l'apôtre saint Paul, à reconnaître en lui-même un ministre de Jésus-Christ. Il endure, sans se plaindre, pour son maître, le travail, les périls, la prison, la mort. Il compte avec joie ses plaies, et il dit : s'il faut se glorifier, je me glorifierai de mes souffrances. Qu'on le haïsse, qu'on l'insulte, il aime et il bénit; qu'on le tue, il pardonne. Si vous ne le saviez pas, voilà le prêtre! »

Son zèle pour la cause qu'il avait embrassée le consumait. En 1826, il fut obligé d'aller aux eaux de Saint-Sauveur, dans les Pyrénées, afin de rétablir sa santé compromise par un commencement de maladie du cœur. L'année suivante, à La Chênaie, il fut à deux doigts de sa fin. Ses amis et son frère le soignaient; il était alors dans toute l'exaltation de sa piété, mais il ne perdait pas de vue ses grandes idées de régénération de la société par l'Église. A un moment, tout près de passer, il dit à l'abbé Jean cette simple et forte parole, digne de sa grande âme : « Je te lègue la plus belle chose du monde, la vérité à défendre ». Et il semblait appeler la mort comme une délivrance : (( Mon ami, répétait-il à l'abbé Gerbet, qui ne quittait pas son chevet, j'ai bien envie de m'en aller, j'ai

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