‹ LamennaisChapitre 48 sur 101 · VUES SUR LA REGENERATION DE L EGLISE · texte numérisé non relu

VUES SUR LA REGENERATION DE L EGLISE

assez de la terre ». A minuit, se sentant défaillir, il pria d'ouvrir la fenêtre; il faisait un clair de lune magnifique : « La nuit est belle, dit son garde-malade. — Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière,... » répondit-il d'une voix presque éteinte.

Et cependant sa vaste intelligence roulait les projets les plus hardis comme les plus étonnants. Toutes ses pensées se rattachaient à des vues générales sur l'avenir de l'Église au sein de ces sociétés modernes qu'il voyait s'acheminer de jour en jour vers une émancipation plus complète; et c'est ainsi qu'il méditait de fonder, sinon un ordre religieux, au moins une congrégation, dont la mission eût été de donner à l'Église des clercs instruits et vraiment de leur siècle, élevés à l'école des grands maîtres de toutes les littératures, au courant des progrès des sciences positives, capables de lutter avec avantage contre les rationalistes et les athées, et de ramener la philosophie à n'être plus, comme au moyen âge, que la servante de la philosophie. Il voulait aussi réunir, discipliner, pousser à l'action tous les laïques vraiment dévoués à leur religion, et il jetait les bases de cette association pour la défense de l'Église, qu'il reprit et développa plus tard, après la révolution de Juillet, et qui est restée comme le premier essai de ces congrès, de ces assemblées générales de catholiques, dont la fin du siècle est toute remplie. On le voit, par un contraste saisissant et dont il n'apercevait pas la contradiction, l'abbé de La Mennais voulait faire de la réaction avec du progrès, comme plus tard un autre disait qu'il faisait de l'ordre avec du désordre. Ses idées allaient vers l'avenir, tandis que ses sentiments restaient inconsciemment attachés au passé.

Il avait une foi absolue en Rome, vers laquelle

ses regards étaient incessamment tournés : « Le Pape est instruit, écrivait-il au comte de Senfft; il a une grande âme; l'Esprit-Saint ne l'abandonnera pas. Il fera ce que la Providence lui inspirera pour l'accomplissement de ses desseins sur la société et sur l'Église. Croyons, et ne nous laissons pas ébranler. Je suis prodigieusement foible par nature, mais le bon Dieu me donne le courage dont nous avons besoin dans ces tristes circonstances, et j'ai la confiance qu'il me le conservera. » Mais, bien qu'il parle de sa confiance, on le sent déjà tout inquiet. Rome lui semble bien immobile, bien silencieuse, en un siècle où il entend la pensée publique parler tous les jours par les mille voix de la presse, et où il voit les nations se lever et marcher. Comment ne serait-il pas troublé de tant de quiétude en face d'un si grand mouvement? « Ne croyez pas, écrit-il, qu'on puisse arrêter le mouvement qui emporte la société ni se rendre maître de sa direction par aucun des moyens que fournit la politique. Ce mouvement est dans les esprits qui, préoccupés d'idées nouvelles, en partie fausses, vraies en partie, s'avancent vers un avenir aussi inconnu qu'inévitable. Jamais on ne relèvera l'ancien édifice, et, sous presque aucun rapport, il ne seroit à désirer qu'on le relevât. Les États avoient renoncé depuis longtemps à tous les principes constitutifs de la société chrétienne, et même de toute société! L'Europe n'offroit plus, dans toutes les relations établies entre les puissances, qu'une grande association des forts contre les foibles, sans que la moindre idée de justice ou de droit modifiât cette monstrueuse coalition. Les foibles ont brisé le joug, mais en adoptant les doctrines des forts, ce qui caractérise précisément la Révolution; le système de l'intérêt continue de dominer exclusivement; les hommes sont gouvernés, comme aupa-

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