VUES SUR LA RÉGÉNÉRATION DE L ÉGLISE
ravant, par des volontés arbitraires ; on a changé de despotisme, voilà tout; et ce sera tout jusqu'à ce que les doctrines sociales aient repris leur empire, ce qui ne saurait arriver bientôt, et n'arrivera peutêtre jamais. Nous savons qui devrait de nouveau les annoncer au monde, mais combien les espérances qu'on pourroit avoir de ce côté paroissent foibles et lointaines encore! »
Lamennais se précipitait ainsi, dès les premiers regards qu'il jetait sur le monde, alors qu'il était encore pleinement théocrate, vers la politique émouvante et pathétique, et si bien faite pour enflammer l'imagination populaire, surtout à l'époque où elle parut, qu'il n'a cessé d'exposer dans ses livres considérés comme les plus imbus de l'esprit révolutionnaire, dans le Livre du peuple, dans YEsclavage moderne, dans Y Esquisse d'une philosophie, au chapitre détaché de la Société première et de ses lois. Les idées ne sont jamais chez lui, bien qu'on l'ait souvent pensé, à l'état de coups de tête, si l'on peut parler ainsi; elles naissent à la suite de méditations anciennes et prolongées, après une véritable incubation cérébrale, dont la première origine remonte fort loin. Avec autant de sagacité philosophique que de finesse et de goût littéraires, M. Ernest Renan a remarqué que cette tendance, ce besoin qu'a toujours éprouvé Lamennais de partager l'humanité en bons et en méchants, en victimes et en bourreaux, en faibles et en puissants, cette conception persane et manichéenne du bien et du mal incessamment en lutte au sein de la pauvre humanité, tiennent à son tour d'esprit et d'imagination. Lamennais n'a été ni un philosophe profond , ni un historien rigoureux , encore moins un politique positif; il était avant tout écrivain de génie, artiste supérieur. Ces classifica-
tions tranchées lui plaisaient; elles lui étaient commodes. Il s'y habituait peu à peu, et ne voyait plus le monde autrement. Il prenait les concepts de son esprit et les rêves de son cœur pour des faits véritables et constatés, et c'est ce qui explique la roideur hautaine avec laquelle il prodigue des affirmations sans preuves et le plus souvent en désaccord avec la réalité.
Mais pourquoi l'abbé de La Mennais cornmencet-il à douter de Rome? Tout simplement parce que Rome, consultée dans un conflit entre l'Église et l'État, avait répondu avec sa réserve ordinaire, et d'une façon tout évasive, « qu'il n'y avait rien de mieux à faire qu'à s'en rapporter à la prudence des ministres du Roi ». Eh quoi ! c'est là tout ce que trouve à dire Celui qui d'un mot peut tout ordonner, en faisant rentrer tout le monde dans le silence? Mais Rome ne connaît donc pas sa puissance! et si elle refuse de l'exercer, serait-ce donc qu'elle veut ménager la monarchie? La monarchie, déjà l'abbé de La Mennais ne la connaît plus. Le jour de Pâques de l'année 1827, il disait en propres termes à M. Foisset, qu'il avait connu avec les autres jeunes gens de la Congrégation et de la Société des Bonnes Études : (( C'en est fait à jamais des Bourbons, et je voudrais que c'en fût fait demain ». A quoi il ajoutait le mot si souvent cité : « Quod facis, fac ciliùs ». L'abbé de La Mennais n'est plus royaliste, mais il est toujours papiste, et plus papiste que le Pape, comme nous l'avons déjà dit. Il pensait que Rome devait jouer le principal rôle dans ce mouvement mystérieux qui lui paraissait entraîner le monde vers un avenir inconnu. « Chaque flot a sa voix dans cette mer agitée et confuse des opinions humaines; seul, le souverain de l'Océan se tait », disait-il avec tristesse. C'est alors