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IL SE TOURNE VERS LA LIRERTÉ

l'enseignement et à la défense de la vérité. » C'était là tout ce que demandait l'abbé de La Mennais. N'est-ce pas encore aujourd'hui ce que demandent les catholiques, et n'aspirent-ils pas à constituer l'Église en France, comme elle est constituée en Belgique, avec les mêmes immunités et privilèges, en organisant un grand parti qui prendra tour à tour et délaissera le pouvoir, suivant les flactuations de l'opinion? L'abbé de La Mennais ne semble pas avoir jamais eu grand goût pour le régime représentatif à la manière anglaise, et tout porte à croire que, sorti de la monarchie, il ne fit qu'un saut dans la République.' Mais la Belgique elle-même, après la conquête de son indépendance en 1830, ne faillit-elle pas en faire autant? Et les catholiques belges n'étaient-ils pas tout près d'accepter des institutions républicaines, en gardant l'arrière- pensée de les faire tourner à l'avantage comme à la plus grande gloire de l'Église?

Par la fougue de son esprit toujours entraîné sur sa pente, l'abbé de La Mennais allait de la sorte vers les libertés modernes, sans toutefois se l'avouer bien nettement encore. Il ne comptait plus sur les gouvernements monarchiques qu'd enveloppait tous dans le plus injurieux mépris. Lorsque survinrent les ordonnances de 1828, qui renouvelèrent les anciennes interdictions contre les congrégations religieuses et en particulier contre les Jésuites dont les établissements d'éducation furent fermés au profit de l'Université qu'il avait de tout temps détestée, la mesure lui parut comble. L'autorité même chrétienne devenait oppressive pour l'Église. L'abbé de La Mennais se sépara d'elle, et se tourna définitivement vers la liberté. Il écrivit son livre des Progrès de la Révolution et de la guerre contre V Église.

(( Une immense liberté est indispensable, dit-iJ,

150 l'abbé de la mennais dans l'église.

pour que les vérités qui sauveront le monde, s'il doit être sauvé, se développent comme elles le doivent; et les souverains jugent avec raison que cette liberté les tueroit à l'instant même. Ils luttent donc contre elle de toutes leurs forces et niaisement, dans les formes et dans les détails; mais le besoin qu'en a la société est trop grand, pour qu'ils luttent longtemps avec succès. Qu'en résultera-t-iP? La force irrésistible qui les auroit emportés les brisera. »

En donnant à son ouvrage le titre des Progrès de la Révolution et de la guerre contre V Eglise , l'abbé de La Mennais ménageait encore sa clientèle d'autrefois; mais, à partir de ce livre, il réserve toutes ses sévérités pour les gouvernements monarchiques. L'impulsion intime et spontanée des nations modernes vers l'état démocratique ne lui apparaît plus, comme naguère, la violation de toutes les lois divines et humaines, mais il y reconnaît au contraire une légitime et prophétique aspiration à un ordre meilleur, fondé sur la justice et la liberté. Il comprend les efforts de ceux qui travaillent à conquérir la puissance dans l'intérêt du peuple; il souhaiterait de voir ces efforts aboutir et triompher, à la condition que l'Église présidât à cette grande évolution. L'Église était toujours son grand amour et la dominatrice de sa pensée. « Qu'est-ce que le dernier ouvrage de l'abbé de La Mennais? demandait la duchesse d'Angoulême à quelqu'un de son entourage. — C'est un livre, lui fut-il répondu, qui prouve que vous perdez à la fois la monarchie et la religion. Quant à la monarchie, l'abbé en porte le deuil, mais il voudrait sauver l'Église! »

Dans tout le monde politique et religieux, l'émotion fut extrême. Six mille exemplaires du livre, enlevés en quinze jours, attestaient que tout le public éclairé

LE LIVRE (( DES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION )). lai

s'attachait à suivre l'abbé de La Mennais dans ses déductions nouvelles. Sa verve caustique, sa dialectique puissante, son éloquence souveraine, n'avaient pas encore été si remarquables ni si remarquées. Les chancelleries des cours européennes commencèrent à s'occuper de ce prêtre audacieux qui ébranlait toutes les colonnes du temple. Qu'auraient dit les diplomates et les magistrats de l'ancien ordre de choses si, au lieu de son livre, ils avaient eu sous les yeux, les lettres intimes de l'abbé de La Mennais à cette date? Il écrivait à son ami, le comte de Senfft : « Il faut que tout se fasse par les peuples, c'est-à-dire par un peuple nouveau, formé peu à peu sous l'influence du christianisme mieux conçu, au milieu des nations en ruine. Quand les catholiques aussi crieront : Liberté ! bien des choses changeront. »

Et s'il poussait les catholiques à crier : Liberté! c'était uniquement dans l'intérêt de l'Église, car il n'avait nullement renoncé à sa chimère théocratique. (( Nous demandons pour l'Église, disait-il dans la Préface de son livre, la liberté promise par la charte à toutes les religions, la liberté dont jouissent les protestants, les juifs, dont jouiraient les sectateurs de Mahomet et de Bouddha, s'il en existait en France. Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation, et c'est là ce que demandent comme nous les catholiques belges, opprimés par un gouvernement persécuteur. » Est-il besoin d'ajouter qu'à ce moment de sa vie, l'abbé de La Mennais n'entendait pas la liberté — et sous ce rapport ses disciples, et les continuateurs de son œuvre qu'il'a eus dans notre siècle, sont restés fidèles à son ancien esprit — comme les philosophes et les politiques de l'école libérale et républicaine l'ont toujours entendue? Pour lui, la liberté, c'est la liberté du bien> la liberté de la

vérité, telle que l'Église l'enseigne; pour nous, le vrai principe libéral nous interdit de distinguer entre la liberté du bien et la liberté du mal, entre la liberté de la vérité et la liberté de l'erreur; car nous ne pensons pas qu'il y ait une vérité révélée, gardée, promulguée, enseignée, en dehors de laquelle il n'y a plus qu'erreur et mal; nous appelons liberté le droit de croire comme le droit de ne pas croire, et nous faisons consister la pratique de la liberté dans la recherche désintéressée et patiente de la vérité.

L'abbé de La Mennais avait longtemps médit du libéralisme : son évolution surprit nombre de gens, qui lui faisaient observer, non sans malice, que décidément le libéralisme a du bon : « Non, dit-il, le libéralisme, tel que vous l'entendez, est toujours aussi mauvais que par le passé; voulez- vous le rendre bon? Commencez par le christianiser. » Mot très profond, au regard de l'Eglise : toute la politique nouvelle et si surprenante à certains égards, vers laquelle l'Église semble évoluer, y est contenue.

Assailli de toutes parts, par les publicistes libéraux aussi bien que par les journaux royalistes et ultramontains, par les philosophes du Globe comme par les pères de la Compagnie de Jésus, l'abbé de La Mennais tint tète à l'orage. Les évèques s'en mêlèrent, et M. de Quélen, archevêque de Paris, crut devoir écrire tout un mandement contre lui. L'écrivain se défendit, comme autrefois J.-J. Rousseau contre Christophe de Beaumont, dans deux lettres, chefs-d'œuvre de polémique, dignes de figurer parmi les plus belles pages de l'histoire du pamphlet en France. Le froid dédain que le simple prêtre témoigna, dans cette circonstance, au personnage le plus haut placé dans le clergé français devint une cause de scandale pour toutes les âmes pieuses, et jusqu'aux fidèles et dévouées Feuil-

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