LETTRE A L'ARCHEVEQUE DE PARIS )). L
lantines, tous les amis de l'abbé de La Mermais se prirent à trembler. « Quel bruit vous faites! » lui écrivait la dévouée Ninette de Lucinière, espérant le calmer. Mais lui, combattant héroïque, répondait : « Je suis engagé dans une grande et fatigante guerre, à peu près seul contre le pouvoir, contre tous les partis et contre la portion ambitieuse, ignorante et passionnée du clergé. Je ne me décourage point. »
Il avait raison. Après la Religion considérée dans ses rapports avec V ordre politique, le livre des Progrès de la Révolution porta les derniers coups au gallicanisme, et la Lettre à l'archevêque de Paris, à M. de Quélen, qui en avait pris la défense, l'acheva. Ce fut, il faut bien le dire, une mêlée furieuse. Mais qui contestera que cette guerre violente ait contribué, dans une mesure abandonnée au jugement de l'histoire, à rendre à la fois plus facile et plus paisible la victoire remportée par Rome, au concile de 1870, quarante années après? En 1829, Rome sollicitée de toutes parts, priée, suppliée de se prononcer contre le prêtre téméraire, refusa de parler. L'abbé de La Mennais espérait, attendait mieux que le silence : il aurait voulu un mot d'approbation. Léon XII venait de mourir, le mot ne fut pas dit. Le pauvre Lamennais en resta tout pénétré de tristesse. « L'Église étoit là, écrivait-il, seule dans l'arène livrée aux bêtes et aux gladiateurs ; j'ai senti le désir de combattre pour elle, de la défendre selon ma foiblesse. Aussitôt évêques et prêtres accoururent pour voir cela; les poches remplies de pierres, ils s'asseoient, et c'est à qui lapidera le mieux le malavisé qui a eu l'audace de s'exposer à la dent des ours et des tigres. »
Le ministère des ordonnances de 1828 disparut, pour faire place à un autre ministère, à celui qui devait signer les ordonnances de Juillet 1830, autre-
ment fatales à la Royauté. Avec M. de Polignac, c'étaient les anciens amis de l'abbé de La Mennais qui revenaient au pouvoir; M. Berryer crut pouvoir réclamer le secours de sa plume puissante pour ce dernier cabinet de la monarchie en détresse. Pour toute réponse, l'abbé de La Mennais se contenta de répéter le mot de Marthe à Jésus, devant le cadavre de Lazare : Jam fœtct.
L'école mennaisienne. — Salinis et Gerbel. — La Chênaie et Malestroit. — La vie à La Chênaie. — L'abbé de La Mennais songe à partir pour les États-Unis. — L'abbé Lacordaire à La Chênaie.
Pendant ces années de luttes fiévreuses, l'abbé de La Mennais partageait son temps entre la polémique politique et le soin des grands intérêts religieux dont il croyait avoir la garde. Il allait ainsi, de Bretagne à Paris et de Paris en Bretagne, sans ménager ses forces, prodiguant sa frêle santé, quelquefois même au péril de sa vie. La Chênaie l'attirait invinciblement. Avec son goût natif pour la solitude, cette paisible maison où il avait tant travaillé était sa résidence de prédilection : in angulo cum libello, disait-il souvent, comme le moine du moyen âge. Mais en aspirant à la vie purement contemplative, il se trompait luimême; il était homme d'action avant tout, et de La Chênaie même, cette retraite silencieuse, il fit bientôt une maison d'études où il voulut s'entourer de quelques jeunes gens d'élite, qui fussent comme le noyau de cette école appelée à régénérer l'Église. Il cherchait avant tout à la remettre en contact avec le monde, dont, suivant son opinion de cette époque, elle ne peut ni ne doit abdiquer la direction.
Ses premiers disciples furent les deux abbés de Salinis et Philippe Gerbet. Avec le Maître, ces deux hommes ont été les vrais fondateurs de ce que l'on appelle encore aujourd'hui l'école mennaisienne. D'autres sont venus plus tard, qui ont eu des talents plus éclatants et dont la renommée a été plus retentissante ; mais ceux qui sont entrés le plus avant dans la confiance de Lamennais, sans doute parce qu'ils adoptèrent le plus complètement ses idées, surtout en philosophie, ce sont ses deux collaborateurs du Mémorial catholique, Salinis et Gerbet. Dès 1826, ce dernier publiait un opuscule intitulé des Doctrines 'philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie, où il reprenait et défendait les thèses de Y Essai sur V Indifférence avec une vivacité toute juvénile.
Rien de plus dissemblable au physique et au moral que ces deux prêtres, liés cependant par la plus étroite et la plus touchante amitié :
Salinis, petit homme joufflu et fleuri, issu d'une des plus anciennes familles nobles de l'ancienne province du Béarn, alliant les habitudes clu monde et le goût des réceptions à la plus parfaite régularité de mœurs, spirituel et fin, plein de diplomatie et même d'une certaine cautèle tout ecclésiastique et méridionale, par-dessus tout, légitimiste renforcé : ce qui ne l'a pas empêché plus tard, devenu évêque d'Amiens sous la seconde République par le choix de M. le comte de Falloux, de se rallier à l'Empire avec un éclat qui ne laissa point de scandaliser ses anciens amis, notamment le père Lacordaire, et celui-ci, à cette occasion, manifesta sa rupture par une lettre des plus sévères à l'adresse de ceux qui, dans le clergé comme dans le journalisme catholique, pouvaient être regardés comme « la queue du mennaisianisme ».