‹ LamennaisChapitre 53 sur 101 · SALINIS ET GERBET · texte numérisé non relu

SALINIS ET GERBET

Gerbet, au contraire, jeune homme maigre et fluet, d'une assez grande taille, d'une démarche noble mais un peu traînante et molle, aux yeux pleins de feu, à la voix faible mais douce comme le miel, d'un esprit plus vif que juste 'et tout orné de grâces littéraires, d'une simplicité charmante et d'une parfaite affabilité dans les manières avec les plus sérieux mérites de l'esprit, d'une gai té naturelle, aimable et qui ne se refusait pas le plaisir de lancer parfois quelque épigrarnme in offensive, d'une piété fine et suave, telle qu'on pouvait l'attendre de l'intelligence exquise, d'un talent capable d'écrire les Considérations sur le Dogme générateur de la piété catholique , l'un des plus beaux livres de piété qui aient paru dans notre langue depuis Fénelon, enfin d'une fidélité à son maître dont il ne se délia que tout à la fin et quand sa propre résolution de se soumettre à l'autorité du Saint-Siège ne lui permit plus de le servir en le ramenant à leur foi commune, et qui, après s'être montré si hostile à l'épiscopat, est mort évèque de Perpignan, heureux et sans regrets de la vie, si toutefois, quand on est écrivain et prélat, on peut mourir sans regret de n'avoir pas, malgré le crédit de ses amis, passé le seuil de l'Académie française.

Au mois de janvier 1825, l'abbé de La Mennais amena pour la première fois avec lui à La Chênaie l'abbé Gerbet, à qui il s'était ouvert de ses projets, ce C'est une belle maison, écrit l'abbé Gerbet dès son arrivée, située agréablement. A côté se trouve une assez vaste pièce d'eau; les rochers qui la bordent sont d'un effet pittoresque. Quelle croyez-vous qu'ait été notre première action en arrivant? Je vous le donne en mille. — Une partie de tric-trac, mon cher ami; puis une autre partie de tric-trac; puis une autre partie d'échecs.... M. de La Mennais, en relié-

chissant sur le projet d'une société d'ecclésiastiques, dont il a souvent parlé avec nous, a pensé qu'on pourrait commencer par se réunir quatre ou cinq, dans le but d'étudier et d'écrire. On trouverait en Bretagne un local convenable. Le seul produit des ouvrages qui sortiraient de cette société serait d'un très grand secours pour l'établissement. Le nom de M. de La Mennais, le caractère de cette société qui lixerait de suite l'attention publique, contribuerait à leur donner cours. Comme il paraît que c'est le nom de la communanté religieuse qui détermine plus facilement l'homme de M. B. (probablement quelque généreux donateur que l'on avait en vue) à faire des dons, présentez-lui cet établissement comme une communauté d'ecclésiastiques qui se forme pour répondre aux plus grands besoins de la religion. M. de La Mennais attache la plus grande importance à tout ceci. »

Et, en effet, l'abbé de La Mennais tenait à fonder un institut religieux. Sous le nom de son frère, l'abbé Jean, qui devait en être le chef ostensible, il acquit à Malestroit, dans le diocèse de Vannes, une maison dont il comptait faire le séminaire de son œuvre, qu'il appela la Congrégation de Saint-Pierre. Ce nom est significatif , car il indique la préoccupation visible de Lamennais de rattacher toute l'Église au pontife romain, qui, d'après ses écrits, doit être la clef de voûte de toute la Société. L'abbé de Salinis, sur son lit de mort, dans le palais archiépiscopal d'Auch, se rendait à lui-même ce témoignage : « Si j'ai fait quelque bien dans ma vie, c'est en contribuant à dissiper des préjugés qui tenaient beaucoup d'esprits éloignés de Rome. Quand nous avons commencé avec l'abbé Gerbet, nous étions presque seuls; maintenant il n'y a pas un catholique intelligent qui ne

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