LA CHENAIE ET MALESTROIT
suffisamment appropriée à l'état actuel des esprits, aux besoins présents du inonde. « L'Église, disait-il, a, même en ce qui tient à la science, une magnifique carrière à remplir : c'est à elle qu'il appartient de féconder le chaos et de séparer une seconde fois la lumière des ténèbres. Et il ne suffit pas pour cela de perfectionner les premières études cléricales, on doit étendre plus loin son regard et se proposer un but plus élevé. Lorsque l'Église tenoit entre ses mains le sceptre de la science, c'étoit une des causes de l'ascendant qu'elle avoit sur les esprits. Ce moyen d'action seroit maintenant plus puissant qu'à aucune autre époque et l'on feroit ainsi tourner à l'avantage des hommes les connoissances indifférentes au bien et au mal, mais qui produisent infailliblement plus de mal que de bien, quand le principe religieux ne préside pas à leur développement. »
On touche ici du doigt l'un des plus grands défauts de l'intelligence d'ailleurs si étendue et si forte de Lamennais : il n'avait aucun sens de l'histoire. Réenchaîner les sciences positives que leurs progrès mêmes ont définitivement affranchies du joug des conceptions théologiques, c'est se révolter contre l'esprit humain, en essayant d'arrêter sa marche irrésistible. Lamennais n'avait aucune idée du caractère utopique d'une pareille entreprise. Il croyait de la meilleure foi du monde que, dans ce domaine des sciences qui lui était d'ailleurs à peu près fermé, il suffit de vouloir, pour que les faits se plient d'euxmêmes aux théories. Plus tard, quand, pour achever son grand ouvrage, YEsquisse d'une Philosophie, il recommença, pour ainsi dire, toutes ses études, il dut se convaincre que rien n'est plus impossible.
A l'époque de sa vie où nous sommes, il ignorait presque tout des sciences. Il savait cependant qu'un
jeune philosophe, Auguste Comte, avait annoncé dans le Producteur « une doctrine toute faite » qui avait pour conclusion la constitution nécessaire et inévitable d'un nouveau pouvoir spirituel. Cet article du Producteur avait été signalé et critiqué par l'abbé Gerbet, qui sans doute en parla à son maître. L'abbé de La Mennais voulut voir et connaître Auguste Comte, et des relations s'établirent entre eux, sous les auspices du savant Blainville. Lamennais disait de M. Comte : (( C'est la plus forte tête du parti libéral; c'est une belle âme qui ne sait où se prendre ». Auguste Comte, de son côté, racontait que, dans ses conversations avec l'abbé de La Mennais, il n'avait jamais pu obtenir que celui-ci se prononçât sur la question du mouvement de la terre et de la théorie de Copernic, soit pour l'accepter, soit pour la rejeter : « Je l'aurais mené loin, disait M. Comte, quelle qu'eût été sa solution ». Les relations de Lamennais avec Auguste Comte reprirent sous le gouvernement de Juillet, quand tous les deux ils se retrouvèrent à la Cour des Pairs, parmi les défenseurs républicains des accusés d'avril. Toutefois, ces relations ne furent jamais bien étroites. Lamennais s'éloigna même de plus en plus des doctrines de la philosophie et de la politique positives; mais ces doctrines, il les a connues, ayant connu leur auteur en personne; et il est surprenant que M. Paul Janet, dans son petit opuscule si estimable sur la Philosophie de Lamennais, ait cru pouvoir dire que l'école positiviste a toujours été ignorée de ce grand esprit.
La Chênaie était le vestibule du séminaire de Malestroit. Peu à peu, le nombre des jeunes gens s'accrut, à cause du mérite des maîtres et professeurs, groupés autour d'un homme de génie. A Malestroit, le directeur des études était l'abbé Rohrbacher
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qui y commença son Histoire de V Église; le supérieur était l'abbé Blanc, vulgarisateur éminent des doctrines romaines, et d'autres ecclésiastiques cle réelle valeur. Mais à La Chênaie résidait le Maître, et c'est auprès de lui surtout qu'accoururent les disciples enthousiastes, les de Goux, les Cazalès, les Montalembert, les Combalot, les La Morvonnais, les Jules Morel, les Bore, la Provostaye le savant et Joseph d'Ortigue le musicien, Sainte-Beuve toujours avide de tout voir sans jamais se donner, et plus tard Maurice de Guérin, cette âme tendre et naïve de poète qui, s'ignorant elle-même, se livrait tout entière.
C'est que Lamennais exerçait sur tous ceux qui rapprochaient une véritable fascination. Un de ses ennemis, le cardinal Wiseman, après plusieurs entrevues avec lui, ne peut s'empêcher de lui rendre ce témoignage. « Il est difficile, dit-il, dans son ouvrage sur les Quatre derniers papes, d'expliquer le secret de l'influence que Lamennais exerçait sur ceux qui l'abordaient. Certes, son aspect n'avait rien d'imposant : il était chétif, petit, d'attitude commune, sans autorité dans le regard, en un mot sans grâce extérieure. C'était donc dépourvue de tout prestige que sa langue, organe puissant, traduisait une merveilleuse succession de pensées à la fois claires, profondes et fortes. J'ai eu parfois à différentes époques de longs entretiens avec lui, et toujours je l'ai trouvé le même, la tète penchée en avant, les mains jointes devant lui. Une simple question faisait jaillir un Ilot d'idées dont le courant spontané, uni, rappelait celui d'un frais ruisseau dans les prairies brûlées par l'été. Il s'emparait du sujet dans son ensemble, le divisait par chapitres, comme l'eussent pu faire Massillon ou Fléchier, et avec une symétrie de prédicateur; puis, reprenant une à une toutes ces divi-
sions, il les développait.... Sa parole était restée toujours dure, un peu monotone; il y avait d'ailleurs peu d'interruptions ou d'hésitations, et la phrase était si bien polie et si élégante que, venant à fermer les yeux, vous auriez pu vous figurer qu'il vous lisait un volume amené par de longs travaux à sa forme la plus parfaite. »
A cette analyse passablement pédante du talent de conversation de l'abbé Félicité de La Mennais que nous donne un Anglais, dont la compétence est si naturellement récusable, il y a d'autres jugements à opposer, par exemple celui de l'un de ses disciples de La Chênaie, Eloi Jourdain, plus connu dans les lettres catholiques sous le nom de Charles Sainte-Foi, qui, après l'avoir bien connu, a consigné, dans une étude approndie, le souvenir qu'il avait gardé de tant d'entretiens admirables. « Il avait, dit-il, la timidité d'un enfant; et ne pouvant ni parler ni chanter en public, c'est à peine s'il osait se présenter. Si vous le regardez, vous le gênez; si vous le louez, vous l'embarrassez et le réduisez au silence. Que faut-il donc faire avec lui? L'écouter, comme un disciple doit écouter le maître. »
L'abbé de La Mennais a toujours fait grande impression sur les hommes qui l'ont approché par ce prestigieux talent d'improvisation qu'il possédait à un si haut degré. Sainte-Beuve est resté frappé de cette faculté extraordinaire que le grand écrivain avait d'entrer à tout instant avec impétuosité, puissance et intérêt, et pour des heures entières, dans n'importe quel sujet élevé. Et tout cela, sur un mot, sur une remarque qui le frappaient, d'ordinaire en se promenant de long en large, d'un pas rapide, et en marquant, pendant les longs monologues, une agitation sans pareille des membres. Il mettait une telle ardeur