‹ LamennaisChapitre 56 sur 101 · LA VIE A LA CHENAIE · texte numérisé non relu

LA VIE A LA CHENAIE

dans les discussions qu'il avait besoin de mouvement. Ses derniers amis, Béranger surtout qu'il aimait d'une affection très vive, lui barraient le chemin avec des fauteuils et des chaises, mais il ne s'en apercevait pas, et s'embarrassait dans ces obstacles, à faire rire aux larmes toutes les personnes présentes.

Sa vie à La Chênaie était des plus régulières. Il se levait comme tous les hôtes de la maison à cinq heures ; quelquefois même, après de longues nuits d'insomnie causée par Ja gastralgie dont il souffrait, il était debout avant les élèves et les maîtres. Après sa messe, il déjeunait dans sa chambre d'une bouillie de pommes de terre; il descendait dans son salon du rez-de-chaussée, et se mettait à une table où il ne souffrait autre chose qu'une écritoire, quelques plumes et du papier de petit format doré sur tranche, qu'il couvrait d'une écriture fine et régulière, sans ratures ni surcharges : ce qui ferait croire qu'il avait le travail extrêmement facile et qu'il écrivait d'un jet ses plus belles pages, mais il n'en était rien. Il travaillait selon la méthode de J.-J. Rousseau. Il est telle de ses périodes qu'il a vingt fois tournée et retournée dans sa tête avant de l'écrire. Il les composait sur sa terrasse, en se promenant et en se martyrisant les ongles avec un canif.

A La Chênaie, la plus grande liberté de travail était admise. C'était un principe de laisser à chaque individualité le plus de jeu possible, afin que l'esprit pût se développer librement. Il était défendu de lire autrement que la plume à la main. Le soir, on n'avait le droit que de s'occuper de langues et de littératures anciennes ou modernes. L'abbé de La Mennais se plaisait à expliquer tour à tour Dante ou Mil ton. A la promenade hebdomadaire, on était tenu de parler une tangue étrangère. Maîtres et élèves étaient fort attachés les uns aux autres, et, dans les récréations, c'était à

10(5 l'abbé de la mennais dans l'église.

qui serait le plus entraîné à tous les jeux. La Chênaie et Malestroit furent ainsi comme une sorte de Port-Royal mennaisien, et, dans le monde catholique, on dit qu'il faut remonter jusqu'aux beaux siècles de l'Église pour retrouver une pareille association d'âmes passionnées pour ce qu'elles croyaient le bien. « Quel tableau et quel cadre! s'écrie le vieil écrivain royaliste Armand de Pontmartin; quelle grandeur dans ces horizons! quelle élévation dans ces. âmes ! quelle harmonie entre ces paysages bretons, ce ciel mélancolique, ces jardins dépouillés par l'automne, ces nuages où passent avec des sifflements d'ailes des bandes d'oiseaux sauvages, ces étangs surmontés d'une brume où les hôtes de La Chênaie peuvent voir tout ce qu'ils veulent — et les beaux songes juvéniles où s'unissent la religion, la liberté et la poésie! »

Ce n'est pas dans ses entretiens avec ses jeunes disciples de La Chênaie dont il reste d'ailleurs peu de traces, mais dans ses correspondances intimes qu'il faut chercher les pensées qui se pressaient tumultueuses, contradictoires et toujours pleines de colère et de passion, dans le cerveau fumeux de l'abbé de La Mennais. Après la publication de son livre des Progrès de la Révolution, la politique ne lui inspire plus que le dégoût le plus profond : c'est le combat des punaises et des araignées, écrit-il un jour. Il a perdu toute foi dans les gouvernements et les monarchies. Le ministère relativement libéral de M. de Martignac lui semble avoir tout compromis, sinon tout perdu : « Même avant que ces gens-là fussent au pouvoir, dit-il dans une lettre à la comtesse de Senfft, j'avois toujours pensé qu'ils en fmiroient de la monarchie. Je ne me suis pas trompé. Seulement, on peut employer plus ou moins de temps à régler ses funérailles. Chaque année, la nation active se recrute d'une

Page 1