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AGENCE POUR LA DÉFENSE DE LA LIBERTÉ RELIG

ganiser le département et la commune sur les bases de la plus large liberté. Cette dernière partie du programme de l' Avenir était depuis longtemps en honneur parmi les légitimistes des provinces. Us comptaient que la décentralisation aurait pour effet d'affermir et d'accroître l'influence locale qu'ils devaient à leur naissance et à leur fortune.

Mais les fondateurs de Y Avenir ne se contentèrent pas de proclamer platoniquement leur amour de la liberté; ils le mirent hardiment en pratique. Convaincus, suivant le mot de l'un d'eux, que l'on ne reçoit pas la liberté mais qu'on la prend, ils organisèrent, sur de plus larges bases que toutes les entreprises analogues et déjà tentées sous la Restauration, une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, dont l'abbé de La Mennais fut le directeur.

Cette association se donnait la mission de défendre dans la vie publique les doctrines que Y Avenir cherchait à propager. Elle devait s'occuper : 1° de redresser tout acte que Y Agence envisagerait comme contraire à la liberté du ministère ecclésiastique, au moyen de poursuites devant les Chambres et devant les tribunaux, depuis le Conseil d'État jusqu'à la justice de paix; dans les procès les plus importants, des mémoires judiciaires, plaidoyers, consultations, etc., devaient être publiés et répandus aux frais de l'Agence; 2° de protéger tout établissement d'instruction primaire, secondaire et supérieure, contre les actes attentatoires à la liberté de l'enseignement; B° de maintenir le droit de s'unir pour prier, pour étudier ou pour obtenir toute autre fin avantageuse à la religion, aux pauvres et à la civilisation ; 4° de servir de lien commun à toutes les associations locales déjà établies en France ou qui s'y établiraient pour former

une assurance mutuelle contre tout acte hostile à la liberté religieuse.

Dès que cette Agence générale fut constituée, elle se donna toute à son œuvre. Le commandant militaire ayant voulu interdire aux capucins d'Aix de paraître en public sous leur froc, Y Agence le poursuivit à ses frais, au nom des religieux, devant le Conseil d'État, et ne se désista de sa poursuite qu'après le transfert du commandant dans une autre garnison, à l'extrémité opposée de la France. La dispersion des Trappistes de la Meilleraye ayant été ordonnée et des troupes envoyées pour l'exécution de cet ordre, Y Agence poussa l'audace jusqu'à offrir au Père supérieur, qui eut le bon sens de refuser, d'organiser une résistance à main armée. L' Agence fonda des journaux, des cercles, des associations ; elle prit l'initiative d'un vaste pétitionnement en faveur de la liberté de l'enseignement ; quinze mille signatures furent recueillies, et trois cents pétitions adressées à la Chambre des députés. Enfin trois des rédacteurs de l'Avenir, ceux qui étaient le plus en vue, Henri Lacordaire, Ch. de Montalembert et de Coux, ouvrirent sans autorisation, sans titres universitaires, contrairement aux lois, une école libre pour les jeunes enfants catholiques du quartier de la rue de Seine, à Paris. Par ordre de l'autorité, l'école fut fermée, et procès-verbal dressé contre les délinquants. La mort du comte de Montalembert, pair de France, étant survenue pendant la procédure, son fils Charles, héritier de sa pairie, l'un des soi-disant « maîtres d'école » poursuivis, réclama le privilège de sa dignité, et l'affaire fut portée devant la Cour des Pairs. Ce procès eut un retentissement extraordinaire, moins encore par l'intérêt de la cause, si grand qu'il fût, que par le talent déployé par les prévenus dans leur défense.

L'abbé Lacordaire fut admirable de présence d'esprit, de dignité ferme et de courtoise ironie; son jeune ami, Montalembert, dont c'était le début comme orateur, montra, par un discours tout à fait digne d'un maître de l'éloquence, quel orateur et quel chef il serait un jour à la tribune des assemblées et à la tête du parti catholique. Il est à peine besoin de dire que les trois « maîtres d'école » furent condamnés pour la forme à cent francs d'amende.

Ce n'est pas le seul procès qu'eurent à subir Y Avenir et ses rédacteurs. Deux articles, l'un de l'abbé de La Mennais, l'autre de l'abbé Lacordaire, furent déférés aux tribunaux. C'était le jury qui connaissait alors des délits commis par la voie de la presse. Les journalistes incriminés avaient dit que les évêques devaient recevoir leur institution exclusivement du chef de l'Église sur la présentation des fidèles, et que l'État devait renoncer à salarier les prêtres qu'il cesserait de nommer. Le jury de la Seine acquitta les accusés.

L'abbé de La Mennais, s'irritant de ces tracasseries, devint graduellement hostile au gouvernement monarchique issu de la révolution de Juillet; et, dans la politique extérieure de Y Avenir y il embrassa chaque jour avec plus d'ardeur la cause des peuples qui combattaient pour leur liberté, surtout quand ces peuples étaient catholiques et résistaient à des puissances ennemies de Rome. La révolution belge, l'insurrection polonaise, la résistance de l'Irlande à ses oppresseurs d'Angleterre lui semblaient comme autant d'efforts du christianisme pour renaître sur les débris de la vieille société européenne et pour reconstituer le monde sur des bases nouvelles. C'est toujours du côté de Home qu'il se tourne :

« Votre puissance se perd et la foi en elle, criait-il

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à la Papauté. Voulez-vous sauver l'une et l'autre? Unissez-les toutes deux à l'humanité, telle que l'ont faite dix-huit siècles de christianisme. Rien n'est stationnaire en ce monde; vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservi. Séparez-vous des rois. Tendez la main aux peuples. Ils vous soutiendront de leurs robustes bras, et, ce qui vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de votre ancienne grandeur ruinée, repoussez-les du pied comme indignes de vous. »

Cette polémique si hardie et ce langage si nouveau jetèrent Je plus grand trouble dans les esprits. Clercs et laïques, tout le monde fut saisi de surprise. Mais, dans le clergé, il y eut bientôt deux camps. Le journal audacieux, éloquent, aux larges horizons, aux vues supérieures, trouva naturellement les plus vives sympathies dans le jeune clergé, et surtout dans les rangs inférieurs, parmi ceux qui forment la plèbe ecclésiastique. Quelles vastes espérances s'ouvraient alors devant ces âmes à la fois tendres et fortes, qui respiraient à pleins poumons l'air vivifiant d'une doctrine de renaissance et de régénération ! Ce serait profondément méconnaître le cœur des hommes que de croire qu'il ne reste rien de transmis par la tradition, dans le clergé de France, de cet incomparable mouvement d'aspiration vers un avenir meilleur de justice et de liberté, vers cet apostolat idéal, qui excitera toujours, quelle que soit la soupçonneuse surveillance de la hiérarchie, les plus intimes et les plus saintes ardeurs des vocations vraiment sacerdotales. Tous les contemporains de V Avenir et de l'abbé de La Mennais, tous ses amis et collaborateurs ont depuis longtemps disparu; mais ce qu'ils ont écrit sur cette feuille de papier jauni par le temps, ce qu'ils ont fait pour conformer leur conduite à leurs écrits, tout cela demeure.

Les faits passent, les idées sont immortelles. Ceux qui croiraient que tout a péri de l' Avenir se tromperaient gravement. Après les condamnations intervenues, personne, dans le clergé catholique, ne pourrait ni ne voudrait même songer à reprendre les thèses de Y Avenir pour en présenter l'apologie : Rome a parlé; dès lors, la cause est finie. Qui ne sent pourtant à de certains signes que l'esprit de Y Avenir a survécu? Cet esprit est maintenant où il doit être, répandu dans l'Église tout entière.

Tandis que le clergé de condition inférieure, vivement secoué, se sentait entraîné vers les doctrines de l'abbé de La Mennais et de ses collaborateurs, la plus vive opposition éclatait dans les rangs élevés de la hiérarchie. C'était principalement la séparation de l'Église et de l'État, la renonciation au budget des cultes, la rupture entre les deux puissances qui épouvantaient les évêques, sans parler des prédications révolutionnaires des tribuns en soutane du téméraire journal. Pour la plupart, les évêques étaient de noble naissance, avec des manières polies et douces, et un esprit de docilité qui trop souvent dégénérait en courtisanerie : comment auraient-ils pu, sur les sommations d'un simple prêtre, si grand qu'il fût par le génie, le caractère et les services, consentir à répudier toutes relations avec les pouvoirs publics, pour se jeter dans les aventures, pour sacrifier le certain à l'incertain, et renoncer aune situation acquise en vue d'une autre, aléatoire, chimérique et qui eût été toute à créer? Aussi lançaient-ils des mandements de blâme, et sollicitaient-ils avec vivacité du Saint- Siège un bref de censure. Déjà la nonciature apostolique à Paris se rangeait du côté de l'épiscopat, et l'on commençait à murmurer tout bas dans les sacristies contre les périls que faisaient courir au clergé comme

à l'Église la polémique plus que risquée des novateurs. On attendait, on annonçait de Rome un ordre de suspendre la publication de Y Avenir, et les abonnements à la feuille devenaient plus rares.

Cependant, l'abbé de La Mennais ne cessait de son côté d'avoir les yeux fixés sur Rome. Son idée le tenait toujours : « Pour moi, écrivait-il à M. de Senfft, je crois profondément à une transformation universelle de la société, sous l'influence du catholicisme qui, affranchi et ranimé, reprendra sa force expansive et accomplira ses destinées, en s'assimilant les peuples qui ont jusqu'ici résisté à son action; tout se prépare pour cela, et la politique européenne n'a été et n'est encore que l'instrument aveugle de la Providence, qui se sert d'elle comme elle se sert du libéralisme chrétien pour réaliser cette grande promesse : Et erit imum ovile et unus pastor. Si les puissances comprenoient cela, elles sauveroient aux peuples d'effroyables calamités et se sauveroient elles-mêmes. Tout le monde aujourd'hui agit contre soi, et c'est à mes yeux une des plus fortes preuves que tout ce qui est, est réprouvé et que Dieu a pris en main le gouvernement du monde pour établir un ordre nouveau ; s'il existoit, dans une certaine position, un homme qui sentît cela, et qui se plaçât, pour ainsi dire, au milieu de l'action divine, jamais il n'auroit paru sur la terre rien de si grand que cet homme. »

L'homme d'intelligence et de volonté que l'abbé de La Mennais souhaitoit de voir « dans une certaine position », c'est-à-dire sur la chaire de Saint-Pierre, aurait dû, pour remplir son rôle, unir la fermeté d'âme d'un Grégoire VII à l'infinie patience politique d'un Sixte-Quint : il n'y avait alors sur le Saint-Siège, qu'un moine italien de l'ordre des Camaldules, ami de son repos et plus pressé d'écarter les questions

que de les résoudre, Mauro Capellari, qui avait pris le nom, en ceignant la tiare, de Grégoire XVI, sans avoir aucune des qualités qui ont rendu ce nom de Grégoire si glorieux dans l'histoire de l'Église.

Aussi bien l'abbé de La Mennais se reprenait il à douter, non de l'œuvre à faire, mais de l'ouvrier capable de l'entreprendre : « Mes forces s'en vont, écrit-il au mois d'août 1831, au milieu des chagrins et des soucis de toutes sortes dont la Providence a semé ma route en ce monde. Je ne suis plus qu'un vieillard qui se traîne vers sa fosse. Je prévois de grands maux, mais je ne crois pas que la civilisation finisse; je crois qu'elle se transforme; je crois qu'à l'ordre ancien, le catholicisme renaissant en substituera un nouveau et que la dernière ère de l'humanité commence. Il ne faut plus songer au passé, il est mort à jamais. Notre tâche est de préparer l'avenir, que Dieu réserve aux peuples destinés un jour à se rassembler comme une seule famille à l'ombre de la croix. Je ne dirai pas que je comprends que cela doit être; il me semble que je le vois plus clairament et plus vivement qu'aucune chose présente, mais là on ne voit rien, on ne comprend rien encore : on est plongé, perdu dans les ténèbres extérieures des intérêts terrestres, qui ne laissent pénétrer aucun rayon de lumière. Dieu le veut ainsi. »

Les affaires matérielles de V Avenir devenaient plus difficiles et les embarras de sa situation morale, à cause des conflits avec la hiérarchie, tout à fait inextricables. On faisait parler Rome sous le manteau. A tout prix, il fallait sortir d'une position aussi équivoque. L'abbé Lacordaire émit l'avis de suspendre la j aiblication de la feuille et d'aller à Rome demander au pape lui-même la parole suprême, le conseil infaillible sur la conduite à suivre. Pour quelques-uns des

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rédacteurs de l'Avenir, c'était la fin la meilleure, la retraite la plus honorable; pour Montalembert, c'était courir le risque, en étant désavoué par le Saint-Siège, de voir brusquement s'interrompre cette renaissance catholique dont Y Avenir avait si glorieusement donné le signal. « Et si nous sommes condamnés! » disait le jeune et bouillant orateur. Nous ne pouvons être condamnés, répondait Lamennais, non pas avec orgueil mais avec candeur, tant sa foi dans la cause qu'il défendait était absolue! Quant à Lacordaire, en allant à Rome, il voulait retrouver la paix de sa conscience, partagée entre les satisfactions de cœur que lui procuraient les succès de l'œuvre commune et les inquiétudes d'esprit dont l'avaient accablé les blâmes des évêques. Seul, l'abbé de La Mennais partait pour la Ville éternelle, comme autrefois Œdipe sur la route de Thèbes, avec la résolution de voir le Sphinx face à face, de lui arracher son secret en le forçant à parler, dût-il mourir comme prêtre, dévoré entre ces terribles griffes qui n'ont jamais jusqu'à présent lâché leur proie.

Les rédacteurs de V Avenir à Rome. — Impression sur Lamennais, de Rome et de la papauté. — Laeordaire et Lamennais. — Le pape Grégoire XVI. — Départ de Rome.

Les « pèlerins de Dieu et de la liberté », comme ils s'intitulèrent eux-mêmes, l'abbé de La Mennais, l'abbé Henri Laeordaire, le comte Charles de Montalembert, avant de partir, s'adressèrent en ces termes à leurs lecteurs, par la plume du plus grand d'entre eux : (( Si nous nous retirons un moment, ce n'est point par lassitude, encore moins par découragement, c'est pour aller comme autrefois les soldats d'Israël, consulter le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car en ce temps-ci que n'attaque-t-on point? Nous quittons un instant le champ de bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur à la main, nous nous acheminerons vers la chaire éternelle, et là, prosternés aux pieds du pontife que Jésus-Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : « Ô Père, daignez abaisser vos regards a sur quelques-uns d'entre les derniers de vos ence fants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible « et douce autorité : les voilà devant vous; lisez clans

ce leur âme; il ne s'y trouve rien qu'ils veuillent ca- « cher; si une de leurs pensées, une seule, s'éloigne (( des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes (( la règle de leurs doctrines; jamais, oh non! jamais « ils n'en connurent d'autres. Ô Père, prononcez sur (( eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne ce la lumière, et que votre main s'étende sur eux pour « bénir leur obéissance et leur amour! »

Le conseil donné à leur maître par l'abbé Lacordaire et ses collaborateurs de Y Avenir, de recourir à Rome pour se délivrer des perplexités morales dont ils se sentaient assaillis, répondait trop bien à la pensée la plus intime de l'abbé de La Mennais pour n'être pas suivi ; mais ce conseil n'en était pas moins imprudent, et fatalement il devait avoir les conséquences les plus funestes. Lacordaire a déclaré luimême, à son lit de mort, que Lamennais eût dû lui répondre que « Rome n'a pas coutume de juger des opinions qui touchent à la politique variable des temps et des lieux ». Ce n'était pas là une raison qui pût entrer dans l'esprit du véhément champion de l'omnipotence pontificale, de celui qui avait mis audessus de tout l'autorité religieuse, morale et politique du Pape, incarnation suprême de l'Église. Est-il bien sûr d'ailleurs que l'abbé de La Mennais eût accueilli sans sourire l'affirmation quelque peu naïve de son disciple, lui déclarant que Rome ne se mêle point de la politique variable des temps et des lieux? Non, ce qu'il fallait représenter à l'abbé de La Mennais, c'est que Rome n'a jamais permis à qui que ce soit de lui dicter la politique qu'elle entend suivre. L'Église se croit et se dit en possession de promesses éternelles. Elle est catholique, c'est-à dire universelle; elle est infaillible, c'est-à-dire que, le voulûtelle, elle ne saurait errer. Personne, fût-il le plus

grand génie, ne peut avoir la prétention d'en savoir plus long qu'elle-même sur ses propres affaires. A R.ome d'ailleurs, se concentre toute une hiérarchie incapable de consentir, à moins de signer sa propre abdication, à s'incliner devant les avis, à plus forte raison devant les sommations d'une individualité, quels que soient son mérite et ses services. La hiérarchie romaine est un gouvernement qui a ses traditions, ses règles, sa diplomatie, ses agents, avec tout un système de conduite, toute une série de méthodes dont elle ne peut se départir. Ce gouvernement composé de vieillards a pour premier principe de toujours attendre ; et c'est, qu'on nous permette de le dire, le premier effet des (( promesses divines ». L'Église dit volontiers d'elle-même ce que saint Augustin disait de Dieu : patiens quia ceterna. Il était certain que le voyage à Rome des rédacteurs de X Avenir serait mal vu de la Curie. Le premier qui ait su dire parmi nous que le voyage à Rome de Lamennais et de ses disciples était une entreprise pleine de hasards et de périls, c'est M. de Sacy, dans le Journal des Débats : « Jamais, écrivait-il, jamais l'esprit qui nous est propre n'a mis la cour de Rome, cette sage cour, plus mal à son aise ».

La vérité est que si l'on regarde de près à l'histoire, ce n'est pas toujours Rome qui s'est jetée par ambition dans les querelles religieuses dont sont remplies nos annales. Rome au contraire a le plus souvent usé de patience, et c'est la France, la fille aînée de l'Église, qui l'a forcée, dans la plupart des cas, à sortir de la réserve où elle voulait se tenir. Ainsi, dans l'affaire du quiétisme qui mit aux prises les deux plus hautes personnalités du clergé de France, Rossuet et Fénelon, Rome serait-elle intervenue, si l'archevêque de Cambrai ne lui avait

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soumis ses opinions, et se serait-elle même prononcée sur le recours de Fénelon, si Louis XIV, pressé sans doute par Bossuet et Mme de Maintenon, n'avait insisté par son ambassadeur pour avoir une condamnation? Ainsi encore, dans la querelle janséniste qui intéressait bien autrement Rome, combien de temps ne fallut-il pas attendre et quelles démarches ne durent pas être commencées, reprises et renouvelées, pour obtenir du pape la fameuse bulle Unigenitus qui causa tant de troubles dans l'Église de France? De même, en 1831 , Rome ne se souciait nullement de se prononcer dans l'affaire de Y Avenir, et la sagesse eût consisté à ne point la provoquer.

(( Mais comme le dit excellemment le P. Ghocarne, dans sa Vie intime et religieuse du P. Lacordaire, le moindre souci des esprits ardents ou absolus est de compter avec l'opportunité, la patience et le temps; leur tort est d'oublier que la logique des faits n'est pas aussi pressée que celle des idées; que si le grain n'arrive à maturité que de longs mois après avoir été confié à la terre, l'esprit public est un sol plus froid encore et plus lent; que c'est beaucoup pour une vie d'homme d'avoir jeté dans le monde une idée' féconde et qu'il faut s'estimer heureux, si la génération suivante la voit fleurir et germer à son soleil. C'était le tort des hommes de Y Avenir. Oublieux du titre de leur journal, ils mettaient tout au présent. Us s'étaient jetés, en enfants terribles et à l'arme blanche, à rencontre des puissances humaines; ils allaient se heurter plus inconsidérément encore au pouvoir qui n'est pas de ce monde. Ils allaient demander une solution si simple et définitive à l'oracle qui en donne le moins possible sur les questions controversées, montrant ainsi pour la liberté plus de respect que ceux qui s'en targuent le plus. »

Le recours à Rome est, à n'en plus douter aujourd'hui, la faute capitale de Lamennais, si l'on se place, pour en juger, au point de vue d'ailleurs banal et subalterne de ceux qui voient dans sa rupture avec l'Église une catastrophe morale à jamais déplorable. Mais telle ne saurait être l'opinion de ceux qui suivent le développement de la pensée de ce grand homme dans son admirable continuité. Le conseil de Lacordaire était imprudent, en ce sens qu'il ne pouvait aboutir qu'à un dénouement fâcheux pour les écrivains hardis qui avaient traité avec tant d'éloquence et de bonne foi toutes les questions si généreusement posées par le journal l'Avenir; mais ce conseil, si imprudent qu'il fût, l'abbé de La Mennais ne pouvait faire autrement que de le suivre : car c'était la conclusion à la fois logique et pratique de tous les écrits de l'illustre prêtre. D'ailleurs, au mois de février 1831, l'abbé de La Mennais n'avait-il pas lui-même essayé de faire passer sous les yeux du pape un exposé des doctrines de YAvenir, par l'intermédiaire du cardinal Weld, un de ses amis particuliers, qui s'était engagé à les faire examiner? Longtemps Lamennais attendit une réponse, et cette réponse ne venant pas, il crut devoir aller la chercher lui-même. Pour ce qui est de Lamennais, tout le secret du recours à Rome est là. N'avait-il pas eu de tout temps les regards tournés de ce côté? N'en attendait-il pas la parole suprême de vie? Il se serait menti à lui-même, si jusqu'au bout il n'eût pas cru, avec la foi qui ne s'arrête devant aucun obstacle, en la toute-puissance de l'Église personnifiée dans son chef.

L'abbé de La Mennais ne pensait pas d'ailleurs qu'il put être en instance devant le Saint-Siège sans trouver des défenseurs. Il ne faut pas croire en effet que la cour de Rome ne comporte pas, comme tout

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autre gouvernement humain , ses divisions et ses rivalités, ses partis et ses coteries. Sans doute l'autorité du chef y est plus grande qu'ailleurs, et quand le chef a prononcé, tout est dit. Mais avant qu'il parle, et pendant que se prolongent ces interminables lenteurs de procédure, d'instruction des affaires, de discussion et d'examen dans les congrégations, on négocie et même on intrigue; on cherche à conquérir, à gagner à soi cette autorité sans réplique; on la recherche, on l'entoure, on la circonvient, pour lui inspirer et quelquefois même pour lui dicter la décision qu'elle seule peut rendre.

L'abbé de La Mennais avait donc des amis et des partisans à Home. C'est ainsi que généralement les ordres monastiques, les Capucins avec le cardinal Micara, les Carmes avec le P. Olivieri, « forte et vaste tête unie à un cœur simple et bon », étaient bien disposés en sa faveur. En revanche, les cardinaux d'ordre séculier, les princes du Sacré-Collège, le cardinal Lambruschini, le cardinal Zurla, vicaire du Pape, d'autres encore, parmi lesquels le cardinal duc de Rohan réfugié à Rome depuis la révolution de Juillet, ardent légitimiste qui ne pouvait pardonner aux rédacteurs de Y Avenir la hardiesse avec laquelle ils avaient rompu avec toutes les monarchies, étaient fort hostiles à ces inventeurs de nouveautés. Par considération pour M. de Montalembert, qui était de ses amis d'enfance, le cardinal de Rohan consentit à recevoir Lamennais et Lacordaire, mais le cardinal Zurla leur opposa un refus qui fut pour eux un premier avertissement.

C'est surtout la politique extérieure de Y Avenir qui nuisit à ses rédacteurs dans l'esprit des principaux de la cour de Rome. Les représentants des puissances accrédités auprès du Saint-Siège n'avaient pas manqué

de protester contre des doctrines aussi dangereuses que celles qui avaient été exprimées en ces termes, par l'abbé de La Mennais, d'abord : « Nous n'attendons rien des rois, mais nous attendons beaucoup des peuples qui nous semblent être Jes instruments choisis de Dieu, pour rétablir son règne sur la terre » ; et ensuite, par L'abbé Lacordaire : « Les rois ont été bien coupables et, chaque jour, ils ajoutent à leur faute contre la religion et la liberté (\n> fautes qui font pressentir que leur réprobation s'accomplira peut-être jusqu'au bout, et que la tribune de France aura prophétisé quand elle disait : « Les rois s'en vont.... Que les rois « descendent en paix dans leur tombe; leur sort est (( accompli. Nous voulons séparer notre cause de la (( leur. » On a même prétendu que, dans l'intérêt de la pacification religieuse en France, le grand ministre d'alors, Casimir Périer, qui gouvernait avec tant d'autorité le pays en s'appuyant sur le Parlement, avait demandé à la Curie romaine de ne point ménager les rédacteurs de Y Avenir, si l'on tenait à rétablir de bons rapports entre l'Église et l'État. Ce qui est certain, c'est que le Saint-Siège sentait le besoin, dans cette période troublée, de donner des gages à l'autorité temporelle, et la démarche de l'abbé de La Mennais et de ses amis ne pouvait tomber en un moment plus inopportun.

Les adversaires les plus redoutables que les rédacteurs de l'Avenir rencontrèrent à Home, ce furent les Pères delà Compagnie de Jésus, cl en particulier, le P. de Rozaven, le théologien le plus consommé, au dire de l'abbé Dupanloup, que l'Église ait connu depuis Bossuet, et depuis longtemps adversaire déclaré de l'abbé de La Mennais et de ses doctrines philosophiques et politiques. Les Jésuites employèrent tout leur crédit ;'i balancer l'influence des autres

ordres religieux, et l'abbé de La Mennais se trouva bientôt sans protecteurs. La seule vengeance qu'il ait tirée de la Compagnie de Jésus, ce sont les quelques pages qu'il a consacrées, dans son livre des Affaires de Rome, à la juger dans son esprit, dans ses œuvres et dans ses tendances. Ce jugement d'une extrême modération de langage, mais qui respire la force implacable de la vérité, demeure comme une véritable sentence de réprobation prononcée après tant d'autres contre le célèbre Institut.

Presque aussitôt après leur arrivée à Rome, l'abbé de La Mennais, d'accord avec ses amis, avait décidé de faire présenter au Pape non plus un exposé des doctrines mais un Mémoire justificatif de l'œuvre accomplie par le journal l'Avenir et Y Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. La rédaction de ce Mémoire appartient presque en entier à l'abbé de Lacordaire, et c'est le cardinal Pacca, doyen du Sacré-Collège, qui se chargea de le faire passer sous les yeux du pape Grégoire XVI. Entre temps, les trois pèlerins demandèrent au Saint-Père une audience qu'il leur lit longtemps attendre. « Que voulait-on de nous, a écrit plus tard l'abbé de La Mennais, dans les Affaires de Rome"1. Nous avions soumis au Saint- Siège une exposition exacte et nette de nos doctrines. Jamais, que nous sachions, elle n'a été examinée.... Il ne parait pas qu'on éprouvât un désir extrêmement vif de connaître nos pensées et d'en occuper les consulteurs romains. Pas un mot ne nous fut dit sur l'objet de notre voyage, pas une explication ne nous fut demandée. »

Dans les commencements de cette longue attente, l'abbé de La Mennais ne désespérait point. Il n'était pas sans voir se nouer et se dénouer autour de lui toutes sortes d'intrigues, mais il comptait toujours sur

le Pape. Dès le 14 janvier 1832, il écrivait à son ami M. de Vitrolles, l'ancien serviteur du roi Louis XVIII : (( Comme je l'avois prévu, il paroît que notre séjour ici sera long et partant fort ennuyeux. A mon âge, il est pénible d'être hors de ses habitudes. Cependant il faut bien finir l'affaire qui m'a amené si loin de mon pays. Tous les propos que des intrigants avoient prêtés au Pape sont faux, et il a trouvé fort mauvais qu'on l'ait fait parler. Il n'y a qu'une voix ici sur la parfaite catholicité de nos doctrines; les dissentiments ne portent que sur des choses de pure politique. Sur ce point, les esprits sont partout divisés, et le moment ne me paroît pas prochain où ils seront d'accord. » Et puis, retombant dans son pessimisme habituel, même quand il est calme, il ajoute, en parlant de la France sur laquelle commençait de régner l'esprit bourgeois du juste milieu : « Il faut convenir que nous donnons un beau spectacle au monde. On dit que M. Périer est pâle : c'est qu'il regarde l'avenir et qu'il y voit son nom. » Tristes effets de la passion politique! Comme La Mennais se trompait! L'avenir est venu pour Casimir Périer, et bien loin de l'avoir accablé, l'histoire l'a grandi, pour avoir exercé hautement et noblement le pouvoir, sans avoir restreint la liberté, et même en faisant à la démocratie les concessions commandées par les progrès de l'opinion telles que l'abolition de l'hérédité de la pairie, prélude d'une autre abolition également inévitable, celle de l'hérédité de la fonction royale.

A peu près à la même date, le 28 janvier J8:>2, Lamennais écrit à son plus ancien et plus fidèle disciple, à l'abbé Gerbet : « Le Pape est un bon religieux, qui ne sait rien des choses de ce monde, et n'a nulle idée de l'état de l'Église. Sa piété réelle et profonde lui inspire un courage passif, c'est-à-dire qu'il souffriroit

tout plutôt que de manquer à sa conscience. Mais, en même temps, on ne sauroit être plus dépourvu de courage actif : cela passe tout ce qui se peut imaginer. Or, représentez-vous ce vieillard entouré d'hommes qui mènent les affaires et dont plusieurs ne sont même pas tonsurés; hommes à qui la religion est aussi indifférente qu'elle l'est à tous les cabinets de l'Europe, ambitieux, cupides, avares, lâches comme un stylet, aveugles et imbéciles comme des eunuques de Bas-Empire : voilà le gouvernement de ce pays-ci, voilà ceux qui conduisent tout, et qui sacrifient journellement l'Église aux plus misérables intérêts et le plus sottement conçus de leurs affaires temporelles. Ils ne comptent les peuples pour rien, et ne voient dans le monde que dix ou douze hommes devenus, parce qu'ils sont forts ou parce qu'on les croit tels, leur véritable divinité. Et cependant tout se dégrade, tout s'en va, tout meurt. Il y a des gens de vertu qui le sentent et qui en gémissent; mais le remède, où est-il? On n'en voit point. C'est pourquoi j'ai la ferme conviction que Dieu se chargera lui-même de sauver ce que les hommes perdent, et que nous touchons à de grands événements. D'ici à peu d'années, l'Église, affranchie par des événements extraordinaires, se régénérera, et jusqu'à ce moment on ne doit rien en attendre. Les choses se préparent pour une réforme immense dont tout le monde presque a le pressentiment, et qui commencera sous le prochain pontificat, je le crois du moins, car il est clair que le désordre actuel ne pourront se prolonger, sans que la foi s'éteignît olans le monde. Je ne sache point de spectacle plus triste que celui qu'on a ici sous les yeux. L'on n'a, pour se soutenir, que les promesses divines et les impérissables espérances qui ont en elles leur fondement. »

Le spectacle de Rome et de la Curie paraît avoir

produit sur l'abbé de La Mennais une impression profonde de dégoût et de mépris qui rappelle l'indignation violente de Luther. « J'espère, écrit-il à Mme de Senfft, que mon séjour à Rome ne se prolongera pas désormais longtemps, et l'un des plus beaux jours de ma vie sera celui où je sortirai cle ce grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements. Ohî combien je me félicite du parti que j'ai pris il y a quelques années de me fixer ailleurs et que vous m'avez tant reproché. — Visiblement La Mennais se reporte à son premier voyage en 1824 et à l'offre que le pape Léon XII lui fit de le garder auprès de lui, en lui offrant le chapeau de cardinal. — J 'au rois traîné dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d'ennui et de chagrin. Ce n'étoitpas lama place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi et d'amour, de tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines sur lesquelles rampent comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines. » Et, tout de suite, le démon prophétique le ressaisit : « Encore vingt ans d'un pareil état, et le catholicisme seroit mort. Dieu le sauvera par les peuples : que m'importe le reste? Ma politique, c'est le triomphe du Christ; ma légitimité, c'est sa loi; ma patrie, c'est le genre humain qu'il a racheté de son sang. »

Quant à l'objet même de son voyage, l'abbé de La Mennais ne semblait s'étonner que du silence obstiné que l'on gardait sur ses doctrines. Il ne croyait pas nue condamnation possible, après les déclarations réitérées que lui avaient faites les théologiens les plus considérables de Rome sur sa parfaite orthodoxie. (( Nos doctrines comme notre conduite sont jugées ici à l'abri de tout reproche; seulement il est probable que l'on ne se prononcera pas publiquement.

198 LABBÉ DE LA MENNAIS DANS l' ÉGLISE.

On ne fera rien pour la vérité, on n'en a pas le courage; on ne fera rien contre, les promesses ne le permettent pas. » La curie invoquait, pour ne pas répondre aux demandes des rédacteurs de l'Avenir, des raisons qui ne faisaient qu'irriter leur impatience. Vers la fin de février 1832, le cardinal Pacca leur remit de la part du Pape une lettre évasive et dilatoire, où il leur faisait savoir que « tout en rendant justice à leurs talents et à leurs bonnes intentions, il était mécontent qu'on eût remué depuis peu certaines controverses et opinions au moins dangereuses », et les prévenait « qu'il ferait examiner selon leurs désirs, l'exposition de leurs doctrines, mais que cet examen devant être fort long, ils pouvaient retourner en France, où l'on prendrait soin de les avertir, lorsqu'il serait terminé ». L'abbé de La Mennais ne vit dans cet ajournement indéfini qu'une concession nouvelle faite par la Papauté aux puissances temporelles : (( L'Église est complètement sacrifiée à la politique, écrit-il à l'abbé Gerbet; ce sont les puissances hérétiques, schismatiques, impies, qui gouvernent à leur gré les choses du catholicisme; et malgré ces énormes prévarications, le Pape ne sauvera point son pouvoir temporel; il se dissout de tous les côtés, et l'on doit désirer que cette dissolution soit prompte, car autrement la foi périroit. Tout marche en Europe vers une catastrophe sanglante, épouvantable, mais dont l'effet sera de régénérer l'Église, et en modifiant ses institutions, en changeant l'esprit de ses ministres, de ramener les peuples à la religion. C'est la pensée de quiconque a une pensée dans ce pays-ci. « Au contraire, l'abbé Lacordaire discerna très clairement dans la lettre transmise par l'intermédiaire du cardinal Pacca, le parti pris de la Cour de Rome de ne céder aux objurgations des rédacteurs de V Avenir que pour leur

imposer silence, s'ils continuaient à l'obséder : aussi, dès ce moment, la résolution d'abandonner l'abbé de La Mennais et de revenir en France se présenta à son esprit. Déjà des dissentiments avaient éclaté dans l'intimité des relations quotidiennes entre le maître et le disciple, en présence de Montalembert qui, sous l'empire d'une véritable passion d'esprit et de cœur, donnait presque toujours raison à celui qu'il appelait son père, « à celui qui l'avait engendré à la véritable vie morale ». Lacordaire et Lamennais au fond n'étaient point faits l'un pour l'autre : ils n'entendaient de la même manière ni la religion ni la politique. Lacordaire, en se faisant prêtre, avait obéi à une vocation tout d'abord exclusivement personnelle; il était surtout préoccupé du salut de son âme, et sa foi religieuse était, si l'on peut ainsi parler, plus personnelle, plus intérieure, que celle de Lamennais qui, de tout temps, n'a vu dans la religion que le bien supérieur et sacré des sociétés humaines. De même en politique, Lacordaire avait un tempérament modéré avec dos opinions extrêmes, tandis que Lamennais professait avec violence des opinions rétrogrades. Dans révolution qui porta l'abbé de La Mennais de la monarchie à la République, l'abbé Lacordaire ne le suivit pas, encore qu'il fût démocrate de naissance et rattaché très étroitement aux principes de la Révolution française. Lacordaire ne croyait pas la République possible en France avant un demi-siècle, et Lamennais, la désirant avec passion, l'annonçait tous les jours pour le lendemain. Il y avait donc entre ces deux hommes dévoués à la même œuvre un profond désaccord, et, quand la lettre du pape fut remise à l'abbé de La Mennais, l'abbé Lacordaire insista vivement pour que Ton revînt en France. Il se trouva seul de son avis, et c'est pour les écrivains catholiques un éternel sujet

de louanges à l'adresse du célèbre dominicain que cette résistance du disciple au maître chargé de gloire et de génie : clans le feu de la lutte, Ch. de Montalembert la jugeait avec la dernière sévérité.

Avant de partir pour Paris, Lacordaire accompagna ses deux amis à l'audience qui fut accordée aux pèlerins de Y Avenir par le Souverain Pontife. Grégoire XVI les reçut avec une préoccupation marquée , celle d'éviter tout propos direct ou indirect, toute allusion même lointaine, relativement à leur séjour à Rome. L'abbé de La Mennais, dans une lettre à M . de Vitrolles, parle de la bonté du pape : c'est le lieu commun ordinaire, après ces audiences. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est la stupéfaction, la douleur dont il fut saisi, lui, l'ardent prêtre breton qui faisait pour la régénération de l'Église, des rêves dignes d'un Grégoire VII et d'un Savonarole, quand il se vit en présence d'un Pape, ayant en mains les clefs de Saint-Pierre, c'està-dire le pouvoir de lier et de délier, avec la mission de parler aux peuples et aux rois et de leur imposer les divins commandements, et qui, pour toute réponse aux demandes qui se pressaient sur ses lèvres se contentait en moine italien, à la fois sceptique et rusé, de lui parler du talent de Michel-Ange pour les ligurines fondues à cire perdue et de lui offrir dans une boîte de lapis-lazuli une prise de son meilleur tabac. A la vue de ce Pontife qu'il plaçait dans une sphère supérieure et qui lui apparut comme un personnage de comédie bouffonne, Lamennais, on peut le dire, tomba du haut de toutes ses illusions. On a souvent parlé de sa chute : c'est ce jour-là qu'il la fit, cette chute si célèbre, mais ses compagnons ne la virent point.

Que demandait-il, le grand et infortuné réformateur? Hélas! rien qu'un mot paternel. « Je me suis souvent

étonné, écrivait plus tard Lamennais, que le Pape, au lieu de cette sévérité silencieuse, ne nous ait pas dit simplement : vous avez cru bien faire, mais vous vous êtes trompés. Placé à la tète de l'Église, j'en connais mieux que vous les besoins et les intérêts, et seul j'en suis juge. En désapprouvant la direction que vous avez donnée à vos efforts, je rends justice à vos intentions. Allez, et désormais avant d'intervenir en des affaires aussi délicates, prenez conseil de ceux dont l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de paroles, ajoute l'abbé de La Mennais, aurait tout fini. Hélas! non, tout n'aurait pas été fini, car Lamennais avait, lui aussi, sa mission en ce monde, et nulle autorité ne pouvait l'empêcher de l'accomplir. Quelle mission? Celle d'annoncer à l'Église les conditions inéluctables de sa réconciliation avec les peuples si elle doit s'opérer.

Un soir, après-diner, à La Chênaie, Lamennais, au milieu de ses disciples, avait dit de sa voix profonde, avec des éclairs dans les yeux : « Voyez-vous cette pendule? on lui dirait : si tu sonnes dans dix minutes, on te coupera la tête, que, dans dix minutes, elle ne sonnerait pas moins l'heure qu'elle doit sonner. Faites comme cette pendule, messieurs î Quoi qu'il puisse arriver, sonnez toujours votre heure! »

Cette étrange boutade, ayant pour conclusion un conseil si roide, frappa vivement tous ceux qui l'entendirent : ils crurent y voir comme une image de la destinée violente et inflexible de leur maître. C'était vrai. Comme la pendule symbolique, Lamennais a sonné son heure, quels que fussent ses doutés, ses alarmes, ses désespérances. Son âme, quand elle avait à parler, était incapable de se réfugier dans le silence. Il y a une parole bien connue dans l'Église et dont on ne s'est pas assez souvenu, avant de le poursuivre de

tant de malédictions : les saints ne se sont jamais tus! Lamennais ne pouvait pas se taire, l'eût-il voulu. Mais qu'a-t-on fait d'ailleurs pour l'y amener? Rien. On ne lui témoigna dans Rome, après comme avant l'audience du Pape, que la réserve la plus froide, la défiance la plus humiliante. Ce qu'il souffrit durant cette longue attente, nul ne peut le dire, puisque, dans son livre des Affaires de Rome, il a gardé sur tant de tortures le plus digne comme le plus complet silence. Que l'on admire tant que l'on voudra, dans le monde catholique, cette impitoyable attitude de la cour de Rome à l'égard de l'abbé de La Mennais, le plus grand apologiste de l'Église au. xixc siècle! Il est impossible à l'historien, au philosophe, de ne point juger pareille conduite avec sévérité, de ne pas la déclarer trop impérieuse, trop exigeante pour la pauvre et faible nature humaine. Lamennais, attendant à Rome, dans une lièvre haletante, les conseils qu'il avait implorés et qui, pour lui, se présentèrent sous la forme d'une condamnation à laquelle il se refusait à croire, restera pour la postérité un des plus héroïques martyrs de la conscience religieuse. Encore une fois, on lui a souvent et durement reproché ce que l'on appelle son orgueil : pourquoi n'avoir pas tenté de désarmer cet orgueil par une de ces paroles touchantes que le véritable esprit chrétien sait inspirer? Et si l'abbé de Lamennais s'est perdu comme on le dit, qui devait le ramener, si ce n'est celui qui, préposé à la garde du troupeau, a pour tâche sublime de charger sur ses épaules les brebis égarées et souffrantes, pour les rapporter au bercail?

Peu à peu l'abbé de La Mennais en vint à comprendre que les lenteurs calculées de la diplomatie romaine lui créaient une situation fausse et dérisoire. Au mois de juillet 1832, il annonça l'intention

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