DEPART DE ROME. 2(K
de quitter Rome, de rentrer en France et de reprendre la publication de l'Avenir. Longtemps on a considéré cette dernière résolution de l'abbé de La Mennais comme une menace et comme un défi à l'adresse de la Papauté : il adressait à la fois au Saint-Siège une mise en demeure et une sommation d'avoir à capituler. Or, la correspondance de l'abbé de La Mennais avec ses amis prouve jusqu'à l'évidence que ni l'une ni l'autre de ces pensées n'était entrée dans son esprit. On voit, dans ses lettres à l'abbé Gerbet, que Lamennais songeait à reprendre la publication de V Avenir sur de nouvelles bases et avec un programme moins religieux et beaucoup plus social et politique, dont les membres de Y Agence générale, réorganisée de son côté, étaient appelés à devenir dans les départements les plus actifs propagateurs. Comment n'aurait-il pas incliné vers cette résolution, quand un personnage aussi important à Piome que le cardinal Micara, général de l'ordre des Capucins, lui disait en propres termes : « Vous êtes en règle et parfaitement libres de refaire ce que vous avez fait, de redire ce que vous avez dit. Si vous aviez erré, le Saint-Siège vous en aurait certainement avertis. Il s'est tu. Que voulez-vous lui demander encore? Une approbation formelle? Il n'en donne jamais. Allez donc, et recommencez à défendre l'Église qui, plus que jamais, a besoin d'être défendue. A l'exemple des Pères, lorsqu'ils se sont trouvés dans des circonstances semblables, vous avez parlé avec énergie : parlez avec plus d'énergie encore; c'est ce que je ferais à votre place. »
Tout cela était bel et bon, mais ce langage ne pouvait que confirmer l'abbé de La Mennais dans ses propres sentiments. « Puisqu'on ne veut pas me juger, disaitil, je me tiens pour acquitté. » Erreur, non de con-
science, mais de fait, que le malheureux prêtre devait payer trop chèrement ! Car enfin le cardinal Micara, si autorisé qu'il fût, n'était pas le Pape, et c'est le Pape seul — d'après l'abbé de La Mennais, tout le premier — qui fait autorité dans l'Église.
« Notre résolution une fois arrêtée, dit l'illustre écrivain dans son livre des Affaires de Rome, nous ne tardâmes point à quitter Rome. G'étoit au mois de juillet vers le soir. Des hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la Ville Éternelle. Les feux du soleil couchant enflammoient la coupole de Saint-Pierre, image et i ellet de l'antique éclat de la Papauté ellemême. Bientôt les objets décolorés disparurent peu à peu dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du crépuscule, on entrevoyoit encore, çà et là le long de la route, des restes de tombeaux ; pas un souffle n'agitoit la sourde atmosphère, pas un brin d'herbe ne soupiroit : nul autre bruit que le bruit sec et monotone de notre calèche de voiturin, qui lentement cheminoit dans la plaine déserte. »
On ne se lasserait pas à suivre Lamennais et Monlalembert, son compagnon fidèle, dans le voyage si merveilleusement conté de Rome à Venise, et des Alpes à Munich à travers le Tyrol. Le livre des Affaires de Rome a toujours été mis au premier rang des ouvrages de Lamennais pour la beautéP la grâce et l'agrément du style; il date cependant de plusieurs années après ce que l'on appelle la chute, cette chute qui, en faisant perdre à Lamennais la foi catholique, lui aurait du même coup fait perdre son génie ! Mais qui s'étonnerait des excès de langage de la haine religieuse?
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L'Encyclique Mirari vos.
A Munich, cité catholique, ville d'études et de heaux-arts, les voyageurs reçurent un accueil empressé dont la cordialité les toucha vivement. Ils eurent aussi la satisfaction d'y retrouver l'ahbé Lacordaire qui, après un court séjour à Paris pendant l'épidémie du choléra, et ne sachant que faire de sa vie autrefois si occupée et maintenant inactive, s'était décidé à voyager à l'étranger, en commençant par l'Allemagne et la Bavière. Il venait précisément d'arriver dans l'Athènes germanique, où il se proposait de demeurer pendant quelque temps. Montalembert ramena Lacordaire auprès de l'abbé de La Mennais, et après quelques explications, la réconciliation eut lieu entre le maître et le disciple.
Le 30 août, les rédacteurs de V Avenir furent invités par les principaux écrivains et artistes de la capitale bavaroise à un banquet de bienvenue : il y avait là, parmi les assistants, outre l'illustre savant catholique Goërres et le philosophe Schelling avec qui Lamennais se lia plus particulièrement, un ecclésiastique appelé à se faire plus tard un grand nom dans l'Église,
l'abbé Dôllinger, le même qui, plus tard aussi, devait sortir de la communion romaine, après la proclamation du dogme nouveau de l'infaillibilité du Pontife romain. On venait de boire à l'union des catholiques de France et d'Allemagne, quand l'abbé de La Mennais fut prié de sortir un moment : un messager de la nonciature apostolique à Munich lui apportait un pli cacheté aux armes cardinalices; c'était une lettre du cardinal Pacca à l'abbé de La Mennais, qui accompagnait les Lettres encycliques du pape Grégoire XVI adressées, à l'occasion de son avènement au Pontificat, à tous les évèques, prêtres et iidèles en communion avec le Saint-Siège, datées, le 15 août 1832, de Sainte-Marie Majeure à Rome, sous lanneau du Pêcheur, commençant par ces mots devenus depuis si célèbres : Mirari vos, et portant condamnation, sans désigner ni aucun écrit ni aucune personne, des doctrines exposées et défendues par le journal VAveiiir. En rentrant dans la salle du festin, l'abbé de La Mennais dit à ses deux collaborateurs, à voix basse et pour eux seuls : « Je viens de recevoir une encyclique du Pape contre nous, nous ne devons pas hésiter à nous soumettre ». Et le lendemain, en effet, il présenta à ses amis pour la signer, une déclaration de soumission à l'autorité suprême du vicaire de Jésus-Christ, annonçant de plus que le journal l'Avenir provisoirement suspendu ne reparaîtrait plus et que Y Agence générale "pour la défense religieuse était dissoute avec liquidation immédiate des comptes.
Les écrivains catholiques n'ont pas cru abuser de leur droit, en scrutant la conscience de l'abbé de La Mennais et en recherchant si cette déclaration de soumission était bien sincère; si elle n'avait pas été arrêtée depuis longtemps dans ses termes, au fond