DOULEURS DE L'ABBÉ GERBET
refroidissement de l'amitié si vive qui unissait Lacôrdaire à Montalembert. Ils ne se rapprochèrent qu'après que Montalembert, cédant aux adjurations si éloquentes de son ami, eut fait sa complète soumission à l'Église.
ce II était impossible à Lacordaire, dit M. Foisset, de n'être comme l'abbé Gerbet qu'une cire molle empreinte du cachet du maître. » C'est parler bien dédaigneusement d'un homme qui n'a pas plus hésité que les autres disciples catholiques de l'abbé de La Mennais à se séparer de lui, après sa sortie de l'Église, et qui de plus s'est employé, avant Lacordaire lui-même, à réfuter les erreurs qu'il avait le premier partagées. Pour dire la vérité, l'abbé Gerbet aimait son maître d'une affection que l'abbé Lacordaire n'a jamais ressentie pour lui. Il y a de cette affection un témoignage aussi naïf que touchant, dans une parole dite par l'abbé Gerbet à M. Laurentie. Ce dernier était aussi des amis intimes de l'abbé de La Mennais et lui conseillait de se soumettre au Pape : « car enfin, disait-il, il faut bien que tout homme se soumette à la seule autorité infaillible, qui soit divinement instituée dans le monde ». — « Oui, répondit l'abbé Gerbet, mais M. de La Mennais n'est pas un homme comme les autres. » L'abbé Lacordaire
ouvertement, E.-D. Fo gués l'a donné à deviner, en Indiquant
l'anonymat par un nombre d'étoiles juste égal au nombre des lettres formant le nom de Montalembert. Mais la provenance de la lettre se reconnaît bien mieux encore au style ardent, aux protestations d'amour et de fidélité de celui que Lamennais préférait entre tous ses disciples et qu'il appelait si tendrement « mon Charles ». « Je sens plus (pic jamais, écrit Montalembert, que ma vie est enchaînée à la votre. Et ce n'est que justice; e'est vous qui m'avez donné une vie nouvelle. Comment ne vous la consacrerais-je pas tout entière? Adieu, mon père bien-aimé, priez pour moi. »
a pu écrire à son ami Montalembert «|ue ce qui avait perdu Lamennais, c'était d'avoir été adoré à genoux par ses amis fascinés. Le mot de l'abbé Gerbet demeurera comme l'expression d'une pieuse et fidèle tendresse, qui ne fera jamais tort à celui qui l'a éprouvée, car après tout elle honore la nature humaine.
Philippe Gerbet était en quelque sorte indispensable à Lamennais. Si quelqu'un a pu jouer auprès de lui le rôle de David auprès du roi Saùl, pour le modérer dans ses colères et le soutenir dans ses défaillances, c'est bien l'abbé Gerbet, âme douce et compatissante, d'une sincère humilité, avec des parties supérieures d'intelligence et de talent, et dont Lamennais avait éprouvé tant de fois l'affection dévouée. A La Chênaie, il était le premier après le Maître.
En cette année 1832, le jour de Noël, arriva, pour se joindre au petit cénacle breton, un jeune Méridional, d'une famille pieuse, Maurice de Guérin, au cœur pur et tendre, à l'imagination vive, qui priait et faisait des vers, sans que Lamennais lui eût jamais accordé grande attention, et qui devait demeurer pour la postérité le paysagiste et le chantre de La Chênaie. C'est lui qui a laissé de Lamennais au milieu de ses disciples, la peinture la plus vivante et la plus sympathique : « Les conversations de M. Féli, écrit-il à sa sœur, valent des livres, mieux que des livres. Impossible d'imaginer, à moins de l'avoir entendu, le charme de ces causeries où il se laisse aller à tout l'entraînement de son imagination : philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives , avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds, quelquefois avec des paraboles admirables de poésie, car il est grandement