MAURICE DE GUÉRIN A LA CHENAIE
poète. Dès l'âge de sept ans, il a commencé à observer Ja nature dans ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux trésor d'observations d'où il tire des comparaisons qui donnent à ses pensées une grande lumière et une grâce inlinie. Le soir, après souper, nous passons au salon. Il se jette dans un immense sopha, vieux meuble en velours cramoisi râpé, qui se trouve précisément placé sous le portrait de sa grand'mère où Ton remarque quelques traits du petit-fils et qui semble le regarder avec quelque complaisance. C'est l'heure de la causerie. Alors, si vous entriez clans le salon, vous verriez là-bas dans un coin une petite tète, rien que la tête, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles et la tête pivotant sans cesse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse et parfois de longs éclats de rire aigus : c'est notre homme. Un peu plus loin, c'est une figure pâle à large front, cheveux noirs, beaux yeux portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle et parlant peu : c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes. » Le pauvre Maurice de Guérin, en arrivant à La Chênaie, tremblait à la seule pensée de se trouver en présence d'un homme dont le nom remplissait la France. « J'éprouvais, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille), ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes; mais bientôt ce tremblement se changea en abandon et en confiance.... M. Féli m'a pour ainsi dire forcé à oublier toute sa renommée, par sa douceur paternelle et la tendre familiarité de son entretien. Tout son génie p'épancbe en bouté. Me voilà entre ses mains, corps H nue, espérant que le grand artiste fera sortir la
■2-i'v l'abbé de la mennais dans l'Église.
statue du bloc informe. Nous suivons chacun dans nos études notre goût et notre tendance naturelle. »
L'abbé de La Mennais, en accueillant Maurice de Guérin, lui avait assigné pour tâche l'étude des langues modernes et de la philosophie. Ce grand poète comprenait médiocrement la poésie; il n'était pas juste « appréciateur de la rime et de ceux qui l'exerçaient » : à part les quelques stances de sa jeunesse, on ne voit pas qu'il se soit jamais appliqué à l'art laborieux d'écrire en vers. En dépit de sa vocation naturelle qui l'appelait aux œuvres d'imagination pure, Lamennais voulait faire de Maurice de Guérin un philosophe, afin de le maintenir sous la direction de l'abbé Gerbet, et aussi parce qu'à cette époque il s'occupait lui-même de métaphysique : « M. Féli est en train d'écrire un ouvrage où il résume toute sa philosophie, en lui donnant des développements nouveaux. Il concentre là tous les rayons de sa science et de son génie : il n'a rien fait jusqu'ici de comparable à cela. Attendez-vous à un grand étonnemént et à une grande admiration dans le inonde quand cet ouvrage paraîtra. M. Gerbet en fait l'introduction. Jugez de ce qui doit sortir de l'association de ces deux têtes. »
Maurice de Guérin, en donnant ces détails à sa sœur, se trompait. Bien que Lamennais n'ait jamais manqué un seul jour de donner à son grand ouvrage de philosophie quelques heures de méditation — et c'esl sans doute pourquoi ce livre : Esquisse d'une Philosophie, est resté inachevé, — il était tout entier à d'autres pensées et en proie à d'autres préoccupations, dont il ne livrait pas le secret à ses disciples. Lamennais se plaisait à La Chênaie : il voulait y demeurer, y travailler, y mourir et enfin s'y reposer pour l'éternité. Un jour, dans un accès de mélancolie, se prœ