DERNIER SEJOUR A LA CHENAIE
menant avec un de ses amis, M. Marion, celui qui est resté jusqu'à sa mort un de ses correspondants les plus intimes, il lui montra, en frappant la terre avec son bâton, la place où il voulait être déposé après sa mort. Plus tard, quand la crise suprême de sa vie l'aura pour toujours arraché à ce sol breton qui lui est si cher, il écrira : « Oh! si vous saviez, mon ami, combien je regrette La Chênaie, et ces bonnes soirées que nous y aurions passées ensemble! C'était mon seul asile sur la terre, et on me l'a ôté. Je ne songe plus qu'à y foire rapporter mes os. N'oubliez pas cette petite place que je vous ai montrée et que j'ai choisie pour ma sépulture au pied d'un rocher, sous le chêne qui l'ombrage; je n'aurai de paix que là en ce monde. Qu'importe, pourvu que j'en sorte avec une conscience nette et que j'y laisse un nom qui ne soit pas flétri ! »
Au printemps de l'année 1833, l'abbé de La Mennais voulut qu'on célébrât la fête de Pâques avec une solennité extraordinaire, et il officia lui-même, entouré de plusieurs prêtres des environs, dans cette chapelle qu'au temps de sa jeunesse il avait fait construire, pour obéir au vœu de son frère, l'abbé Jean. La matinée était radieuse, et dans le petit cénacle, tous les cœurs ouverts à l'espérance. Le maître donna de sa main la communion pascale à ceux de ses disciples qui étaient présents, puis il descendit de l'autel : c'était sa dernière messe; il n'y devait plus remonter. Faut-il croire que ce jour-là il sentit se briser entre ses mains le vase mystique de son ancienne foi? Non: rien n'était jamais décidé 'dans cette volonté toujours inquiète et vacillante et pourtan l dure comme le fer. A dix-huit mois de là, il écrivait encore à M. de Coriolis que « ne se sentant nullement atteint par l'Encyclique, il comptait bien
se remettre à dire ponctuellement la sainte messe ». L'abbé de La Mennais n'est sorti de l'Église qu'à son corps défendant. On peut même dire que, s'il n'y avait eu, pour l'en faire sortir, que Rome et ses exigences dogmatiques, il aurait signé toutes les déclarations qui lui auraient été demandées. Ce qu'il voulait avant tout, c'était la paix. Sainte-Beuve a parfaitement observé le travail de la pensée de Lamennais, opérant en quelque sorte sur elle-même avant de se manifester au dehors. Quel but avait-il donné à sa vie? Il voulait guérir la société issue du matérialisme du xviiie siècle, en la spiritualisant par l'action de l'Église ; et c'est pourquoi il s'était d'abord occupé de l'Église, pour ranimer ses forces, relever son prestige, rétablir son autorité dogmatique et morale afin de la mettre à la tète de la société. Cette première partie de sa tâche était accomplie. Maintenant il se tournait du côté de la société et, dans la société, du côté du peuple et de la démocratie, pour les régénérer à son tour et les épurer dans leurs sentiments. Pour cette seconde tâche, il n'avait nul besoin de Rome. Aussi considérait-il que vis-à-vis du Saint-Siège, il pouvait rester soumis, docile et pleinement adhérent en matière de foi, au moment où il allait se mettre en devoir d'accomplir une œuvre purement temporelle. Lamennais ne voyait pas qu'il revenait à cette ancienne et nécessaire distinction entre le temporel et le spirituel qu'il avait autrefois si vivement combattue. C'est lui qui avait forgé les armes dont il allait être frappé.
Un vieil évêque gallican, M. d'Astros, archevêque de Toulouse, ne voulut pas manquer l'occasion de prendre une éclatante revanche contre l'écrivain ultramontain qui avait tant poursuivi le haut clergé de France sous la Restauration. Il lança un mandement portant censure et condamnation de cent cin-