‹ LamennaisChapitre 74 sur 101 · LA DEMOCRATIE CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LA DEMOCRATIE CHRETIENNE

remarque; mais si serrée, si despotique que fût la logique de l'esprit chez Lamennais, on peut croire que ce ne fut pas sous l'empire de pures opérations et combinaisons de son entendement qu'il en arriva à cette conclusion. Ed. Scherer dit que « Lamennais était de ces esprits dans lesquels la vie générique semble prédominer sur la vie individuelle, et qu'il avait besoin d'être porté par la foule et appuyé par l'humanité » : observation d'une profondeur égale à sa justesse, qui s'allie à merveille à celle de M. Ernest Renan , lequel remarque à son tour qu1 « avec sa nature de prophète passionné pour les thèses absolues et retentissantes, Lamennais, ayant rompu avec l'Église, ne demanda plus qu'à la démocratie ce qui fut toujours son premier besoin, une cause héroïque et grandiose pour laquelle il pût combattre et souffrir ».

Nul n'a jamais mieux expliqué cela que Lamennais lui-même, dans une admirable lettre écrite à Béranger, peu de temps après la publication des Paroles d'un Croyant. Après avoir parlé de ses travaux, de ses tristesses et de ses souffrances, il ajoute en un langage qui n'appartient qu'à lui : « C'est là ce qui, dans tous les temps, est réservé à ceux qui aiment par dessus tout la vérité et la justice, à ceux qui se consacrent à la défense de l'humanité. Jésus disoit aux siens : Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang. L'instinct du sacrifice est là tout entier; or, rien de grand sur la terre, rien de beau ne se lait que par le sacrifice. Le vrai christianisme n'est que cela, un sacrifice d'amour. Relisez le drame de la passion du Christ, il n'y manque pas une seule douleur, et l'impression dernière est que le monde est sauvé. Quelle vie que celle qui commence dans une crèche à Bethléem et finit par une croix à Jéru-

salem! Et puis tout aussitôt on voit naître cette lutte qui se prolonge de siècle en siècle, de l'intelligence contre la matière, du droit contre la force, des peuples contre les oppresseurs. Qui ne seroit fier, mon ami, de prendre part à ce brillant combat et qui songeroit à ses blessures dans la joie du triomphe certain que l'on pressent au fond du cœur? Dans mon dernier écrit, j'ai laissé s'échapper des émotions que je ne pouvois plus contenir. Dans l'ouvrage dont je m'occupe maintenant, je m'adresseroi à la raison froide et pilosophique. Il me semble qu'il y a tout un monde de vérités à dévoiler, de vérités, non pas nouvelles, mais qui, dans le progrès de l'esprit humain, cherchent à s'épanouir comme les fleurs au printemps. Je crois en particulier que la science sociale est loin d'avoir encore une théorie complète, et que cette théorie, quand elle existera, sera d'un grand secours pour hâter les perfectionnements futurs. Quoi qu'en disent quelques-uns, nous marchons manifestement vers une magnifique unité. Espérons donc et prenons courage. Ces espérances d'ailleurs fussent-elles vaines, n'est-ce rien que de travailler pour ses frères, que de s'efforcer d'adoucir leurs maux? Et quand on le désire sincèrement, on y réussit toujours un peu. Tâchons, quand nous ne serons plus, que nos neveux disent : Ceux-là ont pensé à nous; ils ont cherché à rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n'aura pas été perdue. »

Il n'est pas de républicain, ni parmi les survivants des anciennes générations du parti, ni parmi ceux que les anciennes générations ont élevés et formés, qui ne reconnaisse dans ces sentiments sublimes le lait généreux dont il a été nourri, l'esprit d'abnégation et de sacrifice, le dévouement aux humbles, aux faibles, aux victimes de la tyrannie des hommes ou des

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