‹ LamennaisChapitre 75 sur 101 · LA DEMOCRATIE CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LA DEMOCRATIE CHRETIENNE

injustices du sort, le grand idéal de justice politique et de fraternité sociale qui ont porté si haut dans l'estime et l'affection du peuple, la petite élite des chefs de la démocratie d'alors. On demande de toutes parts à la jeunesse de nos jours de lever fièrement ses regards et de porter haut son cœur : qu'y a-t-il de mieux à proposer à sa généreuse ambition que le noble emploi que Lamennais, frappé mais non pas abattu, donnait à toutes les facultés et puissances de son âme? Et que pouvons-nous souhaiter de plus glorieux et de plus fécond pour la République et pour la France qu'une démocratie animée tout entière de la sainte passion du bien qui l'a donné à notre parti?

A ce point de vue, l'entrée de Lamennais dans le parti républicain ne laissa pas d'être considérée par nos anciens comme un événement d'une certaine importance. Il leur parut que, plus que personne, il était qualifié pour décider, par son génie comme par son caractère, un certain nombre d'intelligences encore incertaines et hésitantes à se tourner vers les doctrines et la cause qui ont pour elles l'avenir, pour exciter en elles la fibre des sympathies populaires, et enfin pour déterminer dans la raison publique un mouvement accéléré de progrès. Ce ne fut, hélas! qu'une illusion de peu de durée, car le parti républicain ne tarda pas à succomber sous le poids de la défaite et de ses propres fautes, et l'action d'un écrivain tel que Lamennais se trouva fort bornée.

On croyait aussi que, dans les rangs de la jeunesse libérale qui inclinait alors à se détacher de la philosophie du xvin0 siècle, comme dans ceux du clergé inférieur où l'auteur de YEssai sur V Indifférence et le principal rédacteur de V Avenir avait d'abord rencontré de si vives et si chaleureuses adhésions, Lamennais entraînerait par son exemple les esprits

dans des voies nouvelles. Il n'en fut rien ou à peu près. Seule, la partie pensante de la démocratie républicaine le suivit; mais les fils de la bourgeoisie demeurèrent sceptiques sous le masque de la dévotion mondaine, et les hommes du clergé, tenus par la plus sévère discipline, se détournèrent de celui qui avait été frappé par les foudres de l'Église. A peine si, dans l'obscurité et le silence de quelques presbytères perdus au fond des campagnes, quelques prêtres, fils du peuple, pénétrés du véritable esprit chrétien et « gémissant, comme dit M. Renan, de la domination d'orgueilleux sadducéens », osèrent lire un livre comme le Livre du Peuple, le plus beau traité de morale sociale qui soit peut-être sorti de la main des hommes.

Ce Livre du peuple parut en 1837, après les Affaires de Rome que Lamennais terminait ainsi : « Je désire qu'on regarde ce court écrit comme destiné h clore la série de ceux que j'ai publiés depuis vingt-cinq ans. J'ai désormais des devoirs plus simples et plus clairs. Le reste de ma vie sera, je l'espère, consacrée à les remplir selon la mesure de mes forces. Il n'est demandé à personne rien de plus. Qu'on ne s'y trompe pas, le monde a changé : il est las des querelles dogmatiques. Le génie de la dispute qui a ébranlé tant de vérités n'en affermit jamais une seule. Maintenant on commence à comprendre que la violence ne persuade personne , que la contrainte détourne de la foi, que la vérité et la charité sont deux sœurs divines à qui, en les envoyant sur la terre, le Père céleste a dit : Allez et ne vous séparez jamais. Voulez-vous que les hommes vous écoutent, parlez-leur un langage d'union, annoncez -leur des doctrines de paix, rappelez-leur la loi éternelle dont l'amour est le sommaire. Dites-leur qu'ils seront

Page 1