‹ LamennaisChapitre 76 sur 101 · LE LIVRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LE LIVRE DU PEUPLE

chrétiens quand ils sauront aimer, heureux et libres quand ils seront chrétiens. »

Toutefois le christianisme, tel que l'entend Lamennais dans le Livre du Peuple et dans ses autres écrits à l'usage de la démocratie, n'est plus le catholicisme qu'il a si longtemps défendu et qui est devenu, à ses yeux dessillés, étranger à la race humaine par l'alliance monstrueuse de l'Église de Rome avec les rois de la terre. C'est un christianisme qui a cessé d'être figé dans des dogmes immuables pour se transformer, s'agrandir et se répandre incessamment sous l'influence de l'idée qui entraîne les sociétés modernes, l'idée du progrès et de la perfectibilité infinie de l'homme. Cette idée féconde, Lamennais la trouva dans la parole du Christ dans l'Évangile : « Soyez parlaits, comme votre Père céleste est parfait ». La perfection divine est sans doute inaccessible à l'homme, mais l'homme est fait pour y tendre et s'en rapprocher (( toujours et toujours plus, autant qu'il est en sa puissance ». Aussi bien recommande-t-il de ne pas confondre la religion avec les diverses formes extérieures qu'elle revêt. « Celles-ci imparfaites, infirmes vieillissent et passent; œuvres de l'homme, elles meurent comme lui. Le temps use l'enveloppe du principe divin, mais il n'use point le principe divin. » Il n'est plus chrétien, suivant la définition du catéchisme, c'est-à-dire qu'il ne croit ni ne professe plus la religion qui porte le nom de Jésus-Christ; mais il reste chrétien en esprit et en vérité, comme l'a dit Jésus à la Samaritaine ; il est attaché à la religion éternelle, « à ce culte sans date, sans patrie, dit M. Ernest Renan, que pratiqueront les âmes élevées jusqu'à la fin des temps ».

Il rend hommage au christianisme : « Vous êtes nés chrétiens, dit-il aux enfants du peuple; bénissez-

en Dieu. Ou il n'est point de vraie religion, de lien qui unisse les hommes entre eux et avec l'auteur éternel des choses, ou le christianisme, religion de l'amour et de la fraternité, de l'égalité, d'où dérive le droit comme le devoir, est la vraie religion. Comparez aux autres nations les nations chrétiennes et voyez ce que lui doit l'humanité : la progressive abolition de l'esclavage et du servage, le développement du sens moral et l'influence de ce développement sur les mœurs et les lois de plus en plus empreintes d'un esprit de douceur et d'équité inconnu auparavant; les merveilleuses conquêtes de l'homme sur la nature, fruit de la science et des applications de la science; l'accroissement du bien-être public et individuel; en un mot, ] 'ensemble des biens qui élèvent notre civilisation si fort au-dessus de la civilisation antique et de celle des peuples que l'Évangile n'a point encore éclairés. » Toute la Politique à Vnsage du Peuple, c'est-à-dire l'ensemble des articles, brochures et traités de F. Lamennais, dans la seconde partie de sa vie, repose ainsi sur un christianisme épuré, dégagé des formes matérielles. C'est dans la religion seule qu'il trouve le principe et le moyen de ce perfectionnement individuel et social qui lui paraît la fin dernière de l'humanité. Dans le Livre du Peuple, il se montre sans doute fort attaché à la revendication des droits du peuple; mais il tient encore plus à enseigner au peuple les devoirs qui découlent de ses droits mêmes. Par là, il fait plus que de réconcilier la politique avec la morale, il les identifie; et l'on peut dire qu'en élevant la démocratie au-dessus des misères de sa condition, en la portant sur les hauteurs de la vie morale, il a été l'un de ses plus grands éducateurs.

Non seulement il a enseigné l'intima corrélation

Page 1