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EDUCATION DE LA DEMOCRATIE

férentes, ne sauroit par elle-même satisfaire les peuples et remédier à leurs maux. Le vrai, l'unique remède, Dieu l'a mis dans la loi évangélique, destinée à unir les hommes par une fraternelle affection, qui fasse que tous vivent en chacun, et que chacun vive en tous. La liberté réelle et l'esprit chrétien sont inséparables. Qui n'aime pas son frère comme soimême, celui-là, quelles que puissent être ses opinions spéculatives, a en soi un germe de tyrannie et conséquemment de servitude. »

F. Lamennais, par ces vues élevées, a donc grandement contribué à spiritualiser la politique' de la démocratie. Il faut même dire qu'il a tracé à la démocratie un idéal si élevé qu'elle n'a pas encore réussi à l'atteindre, si toutefois elle y parvient jamais. On ne peut guère contester que cette société future qui repose tout entière sur le principe de fraternité et ses applications ne ressemble à tous les rêves, à toutes les utopies des réformateurs millénaristes, qui annonçaient à l'humanité pour un temps plus ou moins rapproché une ère nouvelle de bonheur individuel et de félicité commune. Mais, c'est par là précisément que Lamennais apparaît comme le véritable précurseur de ce que l'on appelle aujourd'hui le socialisme chrétien. Il a été ainsi, qu'on le veuille ou non, le premier initiateur du curieux et significatif mouvement qui, de nos jours, semble incliner vers les tendances de la démocratie moderne l'Église romaine elle-même, en dépit de la dernière proposition , condamnée comme une erreur, par le Syllabus du pape Pie IX. Nul ne sait ce qui adviendra de ce mouvement; dont nous n'apercevons à l'heure présente que des indices encore vagues; mais la part que Lamennais a le droit de revendiquer dans les motifs de cette évolution est considérable.

Quand parut le Livre du Peuple, tout cela passa pre que inaperçu, et c'est à peine si, dans les polémiques du temps, il est fait allusion à ces pensées si hautes et si fécondes, à ces aspirations vers un avenir qui, à bon droit, semblait irréalisable. On demande compte à l'auteur de ce qu'il entend par « le peuple » et pourquoi il prétend l'opposer à la bourgeoisie, alors en possession presque exclusive du pouvoir; on le chicane sur sa définition de la souveraineté qu'il place dans la collection des souverainetés individuelles; on lui reproche de ne pas avoir appris l'histoire et de méconnaître la réalité des faits sociaux, reproche fondé, nous le savons, et qui s'applique à tous les écrits de F. Lamennais; mais en même temps l'on montre que l'on ne comprend rien ou à peu près à la grande idée qui l'agite et qui le mène. Lerminier, qui avait loué si bruyamment les Paroles d'un Croyant, ne trouve dans le Livre du Peuple — il est vrai qu'il avait changé de camp politique et qu'il s'était rallié au parti conservateur — qu' « un livre de colère et de mansuétude, de sédition et d'ascétisme, matérialiste et mystique, se détruisant lui-même, sans unité, sans effet possible, sans danger », ce qui ne l'empêche pas d'en signaler les doctrines comme attentatoires à l'ordre établi. F. Lamennais, l'un des premiers dans le parti républicain, réclama l'application du suffrage universel. A cette époque, cela semblait une utopie, et George Sand, dans sa défense du Livre du Peuple contre Lerminier, fut obligée d'expliquer qu'en poussant le peuple à obtenir l'exercice d'un droit reconnu à tous les citoyens par l'article même de la charte constitutionnelle qui proclamait l'égalité des Français devant la loi, Lamennais ne demandait pas pour le peuple la domination exclusive, mais seulement sa part dans

le gouvernement. Et encore ne la demandait-il que par voie indirecte. « Ce que veut M. de La Mennais, disait excellemment George Sand, ce que veulent tous les démocrates tant soit peu intelligents, c'est l'intervention médiate du peuple dans le gouvernement. Où est l'homme assez fou pour dire que la misère et l'ignorance sont des titres à la puissance, et que le pauvre ouvrier, qui ne connaît que le maniement de son outil, soit plus propre à gouverner la société que l'homme nourri dans toutes les spéculations de la philosophie et de la politique? Qui songe à demander que chacun ait maintenant un droit égal et une part égale à la gestion des affaires? On ne réclame qu'une chose, c'est la possibilité pour chacun de faire entendre ses désirs et ses besoins, de mettre sa boule dans l'urne sociale, d'agir en un mot médiatement, mais infailliblement, sur le mouvement général de la grande machine dont il fait partie. »

Le Livre du Peuple n'obtint pas, parmi les gens étrangers aux préoccupations de la démocratie, le succès extraordinaire, mélange à la fois de colère et d'enthousiasme, qui avait accueilli les Paroles d'un Croyant. C'est même à dater de cette publication que l'on commença de dire que Lamennais, en perdant la foi catholique, avait perdu tout son talent d'écrire : on n'avait pas encore osé aller jusque-là, quand avaient paru les Affaires de Home dont tant de pages resplendissent des plus rares beautés de style; on ne se gêna plus, dès que l'on vit que l'auteur écrivait pour son nouveau parti, et surtout à l'usage du peuple qui tient si petite place et compte pour si peu dans le monde littéraire. La critique du temps jugea que le Livre du Peuple n'était qu'une pâle atténuation des Paroles d'un Croyant : erreur manifeste, car ce sont deux livres d'ordres tout différents et qui précisément ne

se ressemblent que par une égale magnificence dans les formes du langage. La position de Lamennais l'obligea, dit-il, à en donner d'abord une édition de luxe; mais après celle-là, et dès que cela fut possible, on en publia une autre à bas prix, pour ceux auxquels cet ouvrage s'adresse spécialement. Ces éditions populaires se multiplièrent avec les années, et il n'est guère de bibliothèque, si petite qu'elle fût, appartenant à un républicain de ce temps-là, qui n'en eût un exemplaire de petit format, sans parler de ceux qui circulaient dans les ateliers, répandus par la plus active propagande.

Toutefois ce n'était pas pour le grand écrivain une source bien abondante de revenus. Son affligeante incapacité dans l'administration de ses affaires privées l'avait obligé de recourir à l'obligeance de son beau-frère, M. Ange Blaize, pour passer un traité avec son nouvel éditeur; mais le livre ne lui rapporta guère, et il demeura aux prises avec toutes les misères de la pauvreté. Il écrivait à son fidèle ami, M. Marion :

ce Depuis cinquante-cinq ans que je suis en ce monde, mon pauvre ami, ma vie n'a pas été assez douce pour que je tienne beaucoup à ce qu'elle se prolonge. Je l'accepte telle que Dieu me l'a faite, c'est tout ce que je puis. Il est vrai que je travaille sans relâche. Je vais peu dans le inonde, et je ne me promène jamais. Pauvre comme je suis, quelle distraction serait à ma portée? D'ailleurs, il faut un aliment à mon activité interne; il y a en moi une puissance qui me pousse; j'ai une tâche à remplir. »

Vie privée de F. Lamennais à Paris. — A la campagne. — Le journal le Monde. — Lamennais et les idées communistes. — La brochure le Pays et le Gouvernement. — Procès de F. Lamennais. — Un an à Sainte-Pélagie.

F. Lamennais demeurait à cette époque au coin de la rue du Vingt-Neuf- Juillet et de la rue de Rivoli. C'est là que le vit M. de Loménie, l'auteur de la Galerie des contemporains par un homme de rien, qui a laissé de lui le croquis que voici :

« Si votre étoile vous conduisait jamais dans un de ces hôtels tirés au cordeau qui forment la rue de Rivoli, et qu'il vous fût donné de vous trouver en face d'un petit homme perdu dans une vaste robe de chambre à carreaux bleus ; si vous voyiez ce personnage au corps frêle, au visage pâle et amaigri, empreint d'un cachet de souffrance et de résignation; si vous le voyiez, troublé presque à votre aspect, levant de temps en temps sur vous un œil timide et voilé, parlant d'une voix si débile qu'elle arrive à peine à votre oreille, s'aifaissant parfois sur luimême comme plongé dans une méditation profonde, regardant en dedans, chaussant et déchaussant son soulier par manière de contenance ou puisant coups

sur coups et à poignée dans une large tabatière, vous auriez quelque peine à reconnaître sous cette enveloppe chétive un des plus grands agitateurs de notre époque, un prêtre qui remue les masses sans autre levier que sa plume, sans autre point d'appui que son âme ardente, et dont les pages semées par le monde soulèvent autant d'orages que jadis les bulles fulminantes de Grégoire VII, les thèses factieuses de Luther ou de nos jours les harangues échevelées d'O'Connell. »

En cette année 1837, Lamennais accepta l'invitation qui lui fut adressée de passer une partie de l'été au château de Frescu, près de Sézanne, en Champagne, et il y écrivit son Livre du Peuple. On a, sur ce séjour de Lamennais à la campagne, des détails précis et pittoresques dans le livre publié par le pasteur Napoléon Peyrat, sous ce titre : Bèranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirs, a. Il se levait, dit le pasteur protestant, après le soleil, écrivait jusqu'au déjeuner, et c'était là son meilleur travail, et puis reprenait son labeur jusqu'à cinq heures où nous dînions. Il mangeait solidement; il aimait les viandes fortes, les vins chaleureux, les épices brûlantes. Tous les jours, après le déjeuner, il faisait un tour dans le parc. Avec sa toque noire et sa longue robe brune chamarrée de rouge, on eût pris ce petit vieillard décharné pour un magicien, un descendant de Merlin, l'enchanteur breton, ou l'époux de quelque fée armoricaine. Toute sorte d'habit lui allait mal; la taille manquait à la dignité du costume, comme à la majesté de la gloire. Il était encore à cinquantecinq ans d'une extrême vivacité; il allait dans sa marche comme dans sa logique, tête baissée devant lui, c'était comme une course au clocher. Le soir, après le dîner, nous nous promenions tête-à-tête

dans les bois ; les fourrés que nous parcourions, lui rendaient le souvenir de ses landes bretonnes et des bords de l'océan. Ce souvenir donnait à sa pensée un reflet de poésie et quelquefois des ailes lyriques. Un soir, je ne l'oublierai jamais, je le priai de m'expliquer les origines du pouvoir que Rousseau plaçait dans le peuple et qu'il faisait remonter avec raison jusqu'à Dieu. Il commença par de grandes circonvolutions et s'éleva graduellement, en rétrécissant les cercles de sa spirale : il remonta jusqu'au souverain être. Il me semblait voir un oiseau de grande envergure qui d'abord a quelque peine à s'enlever du sol. Mais à mesure qu'il montait, il prenait de la vigueur et de l'agilité; il s'élevait de raisonnement en raisonnement, comme de région en région. Son aile grandissait avec l'étendue. Quelles magnifiques évolutions il décrivait dans le ciel! Avec quelle grâce il planait, comme en se jouant, dans l'infini! Tout à coup, d'un vigoureux coup d'aile, le cygne s'élançait au-dessus des nuages, l'aigle disparaissait dans le soleil; on ne le voyait plus, on l'entendait encore; ce n'était plus un langage, c'était un chant, un chant fatidique. Et ma pensée roulait éperdue dans les espaces, suspendue aux puissantes serres ou aux ailes harmonieuses de ce Platon de l'Armorique.

« Chaque soir, au retour de la promenade, à la clarté d'une lampe, il nous lisait son travail du jour. De petits carrés de papier contenaient ces fragments, j'allais dire les strophes de ces préceptes lyriques. Combien ces ébauches, dans leur rudesse native, étaient plus vives, plus pittoresques, plus éloquentes! « 0 peuple, disait-il, tu n'as pas le droit de tremper (( ton doigt dans la mer et de verser sur ta langue « une seule goutte du sel dont Dieu remplit les gouffres

« de l'océan ». Depuis, en polissant ce premier jet, il l'a affaibli; car il était artiste, un artiste merveilleux, souverainement amoureux de la forme, et qui se délectait à ciseler la phrase qui devait contenir sa pensée, comme un vase de marbre ou d'airain. La simplicité mâle et pittoresque du style pittoresque lui semblait un plus difficile chef-d'œuvre que les plus magnifiques périodes oratoires de la chaire ou de la tribune. »

Lamennais ne se plut guère dans ce pays de Sézanne. « Cette partie de la Brie, voisine de la Champagne crayeuse, écrit-il, élevée et humide tout ensemble, triste, nue, est bien, à mon gré, l'un des pays les plus désagréables à habiter. Celui-ci, au contraire, me plaît assez. »

Cet autre pays était la Bourgogne, dans la partie du département de la Côte-d'Or où se trouve la petite ville d'Arnay-le-Duc, au village du Faîte. Il y avait, comme à Sézanne chez les Clément, accepté l'hospitalité de la baronne Champy, belle-mère de son ami, M. Adrien Benoit-Champy, alors avocat à Paris, qu'il chargeait volontiers de la gestion de ses intérêts et qu'à sa mort il institua comme l'un de ses exécuteurs testamentaires. «'Me voici donc en Bourgogne, mon bon ami, écrit-il à M. de Vitrolles; j'ai vu jusqu'à ce jour que je n'y étois venu que pour garder le coin du feu et voir tomber la pluie; mais depuis hier soir le temps s'est remis au beau, et tout fait espérer que ce changement sera durable. Le pays ne manque pas d'agrément : ce sont des coteaux, des bois, des prés, et pas un cep de vigne. Nous sommes habituellement sept ou huit personnes, qui toutes se conviennent et ne se gênent en aucune façon; chacun fait ce qu'il veut : liberté entière. J'ai renoncé, pendant mon séjour ici, à toute pensée de travail; je ne songe qu'à

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