LE JOURNAL (( LE MONDE
me promener, à dormir et à prendre des forces : n'approuvez-vous pas ce projet-là? Rappelez-vous un peu le mot de Montaigne : ce Avez-vous su prendre du « repos? vous avez plus fait que si vous aviez pris « des royaumes et des villes. » Lamennais revint plusieurs fois au Faite; il y fit même une maladie qui, sans mettre ses jours en danger, ne laissa pas de lui causer de vives souffrances.
A Paris, sa société habituelle se composait de son ami M. de Vitrolles, chez qui il allait souvent déjeuner, rue Saint-Lazare, et s'abandonnait à tous les éclats de sa verve caustique, de son autre ami Béranger, dont la conversation malicieuse, le bon sens fin et narquois, et même les conseils judicieux étaient pour lui du plus grand charme, et enfin de George Sand, de Listz, déjà lié avec la belle comtesse d'Agoult, et de l'écrivain Charles Didier. Ces derniers amis le déterminèrent à prendre une part active à la rédaction d'un journal quotidien qu'ils fondèrent tout exprès pour avoir sa collaboration. Ce journal, le Monde, dura peu de temps. Lamennais y publia la série d'articles qui composent le volume de ses œuvres intitulé Politique à l'usage du peuple, et qui sont loin, quand on les relit, de paraître indignes de sa plume éloquente. Les questions y sont traitées au point de vue le plus élevé, et l'on y sent toujours palpiter la passion la plus vive. Le grand journaliste s'y montre aussi bien que dans les articles de V Avenir, du Mémorial caUtolique ou du Conservateur; seulement, ce sont les sujets, presque tous empruntés à la polémique courante, qui ont perdu de leur intérêt, et tel est le sort des travaux dévorés par le minotaure de la presse quotidienne. Mais aussitôt que ces sujets donnent lieu à des considérations générales, on voit reparaître l'écrivain aux méditations profondes, à l'inspiration large
et puissante. Tout y est conçu, pensées et formes de la pensée, en vue de l'éducation supérieure de la démocratie : visiblement, Lamennais tient à faire œuvre d'enseignement, et sous ce rapport, nombre de ces articles du Monde méritent de rester comme des modèles que malheureusement personne ne songe plus à étudier, pour les imiter.
Béranger, qui voyait avec peine son ami, « le plus illustre prêtre de l'Europe », engagé dans la compagnie d'artistes comme Listz, George Sand et Charles Didier, et qui fit tout pour l'en retirer, n'approuvait point que Lamennais usât ses forces à tourner la meule du journalisme quotidien : « Que dites-vous du Monde, écrivait-il au pasteur Napoléon Peyrat? Je le lis avec attention et intérêt. Mais malgré le succès qu'on dit qu'il obtient, j'y vois, selon moi, plus de talent que de suite, plus de dévouement que d'utilité. Quelle conclusion mettre au bout de cette éloquence? » Le poète n'apercevait pas la conclusion, parce qu'elle appartenait à l'avenir. Lamennais, comme tous ses confrères de la presse démocratique d'alors, combattait le suffrage soumis aux conditions du cens, le monopole de l'enseignement universitaire, les lois de septembre restrictives de la liberté de la presse, le défaut de lois sur le droit de réunion, sur la liberté des coalitions, tous griefs qui ont aujourd'hui disparu, sans emporter toutefois les maux dont souffre encore la société et dont elle fait bien de continuer à se plaindre. Mais les heureux effets des campagnes de la presse en faveur du droit ne se font sentir qu'à distance, et si peu à peu le programme des réformes demandées par le parti démocratique s'est accompli, il serait injuste d'oublier les efforts des ouvriers de la première heure , parmi lesquels Lamennais a tenu une si grande place. Nul ne savait mieux que
lui, encore que son imagination fougueuse le jetât souvent aux extrêmes, que le progrès est lent. Toute sa politique reposait sur une transformation morale de la société par l'application de plus en plus grande du principe de fraternité, et il n'est point surprenant qu'à cet égard ceux des républicains de cette époque qui avaient des tendances communistes — et ils étaient fort nombreux; c'étaient presque tous — l'aient considéré comme un protagoniste de leur idée favorite. Cabet, l'auteur du Voyage en Icarie et l'un des chefs de la secte fraternitaire et communiste, lui ayant adressé son ouvrage avec prière de- lui en dire son sentiment, Lamennais lui répondit par une lettre où l'on voit qu'il avait, à de certains jours et au plus haut degré, le sens des difficultés pratiques : (( Je crois, comme vous, monsieur, que le grand principe d'égalité et de fraternité humaine, qui doit unir de plus en plus les membres aujourd'hui si divisés de la famille universelle, modifiera profondément dans l'ordre matériel l'organisation de la société. Mais quelle sera la forme de cette nouvelle organisation, quand et comment s'effectuera-t-elle : questions immenses et qui pour moi sont encore loin d'être résolues. Seulement, je pense, d'une part que d'aussi grands changements que ceux que nous entrevoyons dans l'avenir ne peuvent s'opérer que graduellement, et beaucoup plus par la force des choses que par celle des lois, dont le pouvoir se borne à peu près à constater et à régulariser les résultats du progrès accompli dans les idées et dans les mœurs; et je pense encore, d'une autre part, que pour obtenir des hommes tels qu'ils sont, le sacrifice de leurs. intérêts égoïstes, de manière à fonder l'institution sociale sur le partage égal des biens que nous a départis la Providence, il ne faut rien moins qu'une puissante
foi religieuse qui naîtra sans doute, mais dont maintenant à peine apercevons-nous le germe. Dans les projets de ce genre, on se préoccupe beaucoup de l'opposition des riches; elle seroit certainement violente, mais celle des pauvres ne seroit ni moins vive ni moins opiniâtre, car leur idée actuelle du bien diffère à plusieurs égards totalement de celle qui présideroit à l'organisation qu'on leur présenteroit comme la seule qui pût réaliser leurs vœux. Il y auroit aussi à examiner derechef et bien sérieusement, les rapports de cette organisation avec la liberté, qui est aussi une loi de la nature humaine et le premier élément du progrès. Vos réflexions sur ce point, souffrez que je vous le dise, ne m'ont pas tranquillisé complètement. »
Lamennais, après la liquidation d'ailleurs fort embarrassée du journal le Monde, eut un instant l'idée de fonder une autre feuille quotidienne, tant il était obsédé du désir de communiquer sa pensée au public; mais il ne tarda pas à reconnaître que le régime si rigoureux des lois de septembre s'opposait à toute tentative de ce genre, de la part d'un homme sans associés, sans capitaux, qui n'avait d'autre force et d'autre gagne-pain que sa plume. Il revint à ce grand ouvrage qui devait l'occuper toute sa vie. « Je me suis décidé à finir ma Philosophie, écrit-il à M. Marion. Ce seront trois volumes que je ne puis achever, en moins de deux ou trois ans. Vu la nature de l'ouvrage, à la portée de peu d'esprits, je serai très heureux qu'un libraire consente à se charger d'une édition tirée à deux mille exemplaires. Le plus qu'il peut me donner est six francs par exemplaire, total douze mille francs. Je n'aurai donc pas gagné ma vie pendant ces deux ou trois années. Qu'une maladie survienne, que mes forces épuisées me con-
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traignent au repos, je ne vois pour moi de ressources que l'hôpital. » Il ne s'en mit pas moins à la besogne avec le plus grand courage, reprenant en quelque sorte à pied d'œuvre l'édifice entier de ses pensées. Il se délassait de ses travaux intellectuels, en écrivant à ses amis, notamment à M. de Vitrolles, des lettres fort piquantes, pleines de verve et de gaité, où il s'amuse souvent à marquer d'un trait de caricature tous les visages qui passent à sa portée.
Un petit événement de famille vint l'arracher à ses études. Son neveu Ange Blaize, républicain, fut arrêté et jeté en prison comme membre d'un comité électoral . L'indignation s'empara de Lamennais . C'était vers la fin de 1840. Sous le ministère de M. Thiers, les esprits s'étaient montés; on croyait à la guerre pour le règlement de la question d'Orient, on la souhaitait pour sortir de la torpeur où était tombé le pays. C'était le temps où M. de Lamartine disait : La France s'ennuie. On sait comment tomba M. Thiers sous le faix de la politique de la paix à tout prix que Louis-Philippe et M. Guizot, son ministre préféré, imposaient à notre nation si fière. Lamennais sentit l'irritation croissante de l'opinion. Il ne pouvait se résigner à l'arrestation de son neveu. « On l'accuse du délit d'association réformiste, écrivait-il à M. de Vitrolles; quant au fait, il est vrai, c'est-à-dire qu'il s'est occupé activement, comme moi et comme tant d'autres, de la réforme électorale. Ne suis-je pas membre d'un comité, de deux même, publiquement constitués pour ce but et dans lesquels figurent MM. Laffitte, Dupont(de l'Eure), Arago, Martin (de Strasbourg) et plus de soixante personnes dont les noms ont été imprimés? On ne nous dit rien à nous, mais on espère avoir meilleur marché de jeunes gens qu'on croit sans défense. Nous verrons
cela. Quant à moi, je suis las de cette infâme tyrannie et dût-elle me jeter à mon tour dans les cachots, parmi les voleurs, je ne me tairai pas, je le jure. »
Il ne se tut pas, en effet ; il écrivit la brochure le Pays et le Gouvernement, publiée chez Pagnerre, éditeur, le 30 octobre 1840 avec cette épigraphe : « Il n'y eut plus dans la ville que deux sortes de gens : ceux qui souffroient la servitude et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, cherchoient à la faire souffrir.... Les peuples voisins ne trouvèrent de résistance nulle part. »
La première édition fut enlevée par le public avec un extraordinaire empressement, mais la presse conservatrice et ministérielle, le Journal des Débats en tête, dénoncèrent l'écrit à la vigilante rigueur de MM. les gens du Roi, comme l'on disait alors, et des poursuites furent ordonnées, après perquisitions au domicile de l'écrivain, examen de tout ce qui se trouvait dans son cabinet jusqu'aux correspondances privées, et saisie des exemplaires de la brochure trouvés tant chez lui que chez son éditeur. Par arrêt du 10 novembre, la Chambre des mises en accusation de la Cour royale ordonna le renvoi de Lamennais et de Pagnerre devant la cour d'assises sous la quadruple prévention : 1° d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi ; 2° d'attaques contre le respect du aux lois ; 3U de provocations à la haine entre les diverses classes de la société; 4° enfin d'apologie de faits qualifiés crimes et délits par la loi. C'était, comme on le voit, tout l'arsenal des lois de septembre. Toutefois, contre la presse, contre l'illustre écrivain, on n'osa pas maintenir l'accusation du crime d'attentat à la sûreté de l'État. Les prévenus se laissèrent d'abord condamner par défaut, chacun en deux ans de prison et cinq mille francs
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d'amende. L'affaire revint devant le jury de la Seine le 27 décembre 1840.
Dans l'intervalle, l'opinion publique s'était vivement émue d'un tel luxe de chefs de prévention, à l'occasion d'un écrit qui avait circulé librement pendant toute une semaine et que toute la presse de l'opposition avait reproduit dans les départements par fragments considérables. Tour à tour, les étudiants et les ouvriers de Paris vinrent en députations nombreuses faire visite à l'illustre prévenu et l'assurer de leurs sympathies et de leurs respects. Au nom des ouvriers de Londres, Joseph Mazzini lui fit parvenir une adresse, où il disait :
« Vous avez senti que la vie de Dieu, intelligence et amour, n'était plus là; que pour trouver l'inspiration des choses futures et le dévouement pour les accomplir, il fallait descendre aux entrailles de la société, au sein de ce peuple d'où le Christ est sorti et pour lequel il est mort, et vous êtes venu au milieu de nous. Restez-y toujours. Dieu et le peuple ne vous trahiront pas. Le peuple vous donnera son amour en échange de la sainte parole que vous lui prêchez. Et Dieu répandra sur votre vie et sur votre mort la bénédiction des grandes espérances et de ce calme prophétique qu'ignorent les méchants qui vous persécutent. »
A quoi Lamennais répondit :
ce J'ai vu l'Italie, et je n'ai pu la voir sans l'aimer, sans croire qu'un grand avenir lui étoit réservé et que, dans la transformation prochaine, elle auroit de hautes fonctions à remplir. Qu'elle s'y préparé par un travail actif et profond sur elle-même; que dans une pensée d'unité parfaite, elle se dégage de ses mille entraves, notamment de celle qui tient l'esprit pour mieux lier le corps, des préjuges de lieu et des
funestes jalousies nationales : n'ètes-vous pas frères? Qu'elle secoue la torpeur de son inertie; que prenant confiance en elle-même, elle s'exerce aux saints dévouements, à la pratique laborieuse du devoir; qu'elle se fasse des mœurs pures et fortes. Alors maîtresse d'elle-même et invincible désormais, elle cessera de lever la tête pour chercher hors d'elle à l'horizon le point d'où le salut doit lui venir. Son salut, ce sera sa foi même, et la résolution inébranlable de chacun de ses enfants de mourir, s'il le faut, pour elle. Gloire aux confesseurs, aux martyrs! »
Que nous sommes loin de tels temps, de telles idées et de tels hommes!
La brochure de Lamennais, le Pays et le Gouvernement, à en juger par les passages incriminés et lus par l'avocat général Partarrieu-Lafosse dans son réquisitoire, n'est guère qu'un article de journal plus développé que les autres et dirigé contre la politique du Système, suivant l'expression du temps. L'avocat général se garda bien de contester le talent de l'écrivain; il l'exagéra plutôt, afin d'avoir un grief de plus à produire dans la série de ses accusations; il en fit une circonstance aggravante de tous les délits reprochés au prévenu. La hauteur blessante avec laquelle, en magistrat de tradition, il parla du grand écrivain, froissa profondément la presse et l'opinion publique; elle lui fut durement reprochée par les journaux, notamment par le National :
« L'éloquence de M. Partarrieu est de celles qui révoltent les hommes de sens et de goût. Il est bien facile de faire pendant trois heures de la personnalité violente contre un prévenu; M. Partarrieu y gagnera de l'avancement peut-être; mais il ne songe pas que tout esprit libre, vivant même en dehors de nos luttes politiques, s'indigne à la pensée qu'un jeune
homme de l'étoffe de M. Partarrieu peut se permettre impunément d'insulter l'homme qui s'appelle Lamennais. Et nous aussi, nous admettons l'égalité devant la loi, nous comprenons même que le pouvoir ait fait tous ses efforts pour faire condamner le livre de l'illustre écrivain. Ce que nous ne comprenons pas, c'est l'insolence de la médiocrité envers le génie. »
Après une plaidoirie de Mauguin, député de l'opposition, avocat disert, et, avant que le jury fût appelé à se prononcer sur les questions posées, Lamennais eut la parole; il en profita pour lire une déclaration, où il fit passer les questions sociales avant les' questions politiques.
« Il existe dans notre société, dit-il, des souffrances nombreuses et profondes. Qui en doute? C'est un fait avoué universellement, et universellement aussi les esprits s'occupent de chercher un remède à ce mal effrayant qui travaille plus ou moins toutes les nations européennes. La grande révolution, dont la France en 89 a donné le signal, est loin d'avoir encore produit tous ses fruits, et c'est même à peine si l'on commence à bien comprendre que le principal doit être et sera certainement l'amélioration du sort du peuple. Que l'on se divise de bonne foi sur les moyens de réaliser cette amélioration nécessaire, on ne sauroit s'en étonner; je n'ai point à examiner ici les systèmes divers qu'a fait naître une question qui se représentera désormais sans cesse jusqu'à ce qu'elle ait été définitivement résolue; je pense quant à moi qu'ils ont tous, même le plus faux, un droit égal à l'examen, lorsqu'ils sont proposés sincèrement et que renaissant toujours, ils ne disparaîtront, tant qu'on n'y opposera que des réfutations judiciaires, que devant le jugement souverain de la raison publique. »
C'était tout ce qu'il y avait à dire : Lamennais,
comme avait fait autrefois le grand poète Milton, confondait ainsi sa cause privée avec la cause de Ja liberté générale d'imprimer, de publier et de répandre ses opinions, et c'était le seul rôle qu'il eût à prendre. Le jury de la Seine se montra très sévère, et la cour condamna le grand penseur, dont l'Europe éclairée lisait en ce moment même avec admiration le premier volume de Y Esquisse d'une Philosophie, à un an de prison et deux mille francs d'amende. L'éditeur Pagnerre fut acquitté.
L'opinion publique fut très vivement frappée de la rigueur insolite de cet arrêt. Quelques journaux ministériels osèrent parler de la clémence royale. Lamennais n'étant pas de ceux qui demandent ou qui acceptent des grâces, était décidé à payer son amende de son dernier sou et à faire sa prison jusqu'au^ dernier jour. Le journal le Commerce ayant dit qu'il avait quitté l'audience en proie à une vive impression de tristesse et de douleur, Lamennais lui écrivit : « On a pu remarquer sur ma figure des traces de la fatigue que j'ai dû éprouver d'une séance de douze heures; mais c'est là tout. Lorsqu'on est frappé pour avoir eu le sentiment profond des dangers et l'abaissement de son pays blessé dans son honneur, menacé dans son existence; pour avoir compati du fond de l'âme aux souffrances de ceux que la société délaisse dans leur détresse, et avoir réclamé la justice à laquelle ils ont droit, on n'est pas triste, monsieur, on est fier. »
Aussitôt après la condamnation, recommencèrent les manifestations de profond et sympathique respect qui avaient déjà consolé l'illustre écrivain lors des poursuites. Tous les comités radicaux de Paris se présentèrent successivement chez lui, pour le saluer et le soutenir des plus réconfortantes paroles. Simples bourgeois, artistes, étudiants, ouvriers, hommes de
lettres composaient ces délégations improvisées : ce fut une véritable manifestation du parti républicain.
La présence d'un homme tel que Lamennais sur le banc de la cour d'assises, sa condamnation, la peine corporelle prononcée contre lui et l'exécution intégrale de cette peine, tout cela compte dans l'histoire de la presse. Victor Hugo, défendant son fils Charles, en 1851, devant cette même cour, pour un article publié dans Y Événement qui réclamait l'abolition de la peine de mort, après l'horrible exécution du braconnier Montcharmont, Victor Hugo a pu dire avec éloquence : « Souviens-toi toute ta vie, mon fils, que tu t'es assis un jour sur ce banc, où s'est assis Paul-Louis Courier, où s'est assis Béranger, où s'est assis Lamennais! » Cette glorieuse lignée d'accusés, tous condamnés pour avoir défendu la liberté de la presse, qui est l'arme de défense de toutes les autres libertés, n'a pas peu contribué à mettre enfin le droit d'écrire en dehors et au-dessus de tous les débats dans une société qui veut sincèrement vivre avec des institutions libres; et pour ce qui est des écrivains eux-mêmes, la peine de l'emprisonnement infligée à un homme chétif et souffreteux, sur les confins de la vieillesse et ayant à peine le souffle, cette incarcération d'une année dans une geôle d'un grand esprit, philosophe et poète, ont fait plus qu'on ne pense pour amener l'abolition des châtiments corporels dans ce que l'on appelait autrefois le code pénal des délits de la pensée. Tout a disparu de ces choses dans la vie contemporaine et dans le langage courant, tout jusqu'aux formes de langage dont on se servait pour les désigner. Ce qui doit demeurer, avec leur souvenir, c'est la reconnaissance qui est due par les générations nouvelles aux hommes qui ont subi
ces persécutions, pour leur assurer les biens dont elles jouissent.
Lamennais entra dans la prison de Sainte-Pélagie au commencement de l'année 1841 afin de pouvoir en sortir a la fin. On avait pensé à organiser une grande démonstration pacifique, une procession à travers les rues de Paris pour accompagner le condamné au lieu de sa peine, mais il s'y refusa nettement. Toutefois, il ne put empêcher les étudiants de venir le saluer sous les fenêtres de sa prison, en agitant leurs classiques bérets, ainsi que le rappelle la chanson du Vieux quartier latin.
« J'ai une chambre assez vaste, écrit-il à M. Marion, son fidèle ami de Saint-Malo, puisque j'y peux faire neuf pas par la diagonale. Elle est éclairée par des impostes de 10 pouces de hauteur, qui lui donnent à cause de leur élévation et des barreaux de fer qui la ferment au dehors une agréable apparence de cave. Ils laissent cependant passer quelques rayons de soleil en cette saison où il est bas. J'ai deux expositions, l'une à l'est, l'autre au sud, et comme je suis juché sous le toit, en grimpant sur une chaise, je découvre un horizon fort étendu; debout sur le carrelage, je touche le plafond, non pas avec la main, mais avec le poignet. Un petit poêle que j'ai fait poser me donne assez de chaleur. Il y a une cour étroite où je pourrois aller avec les autres à certaines heures, mais je n'y vais point, et je n'irai jamais; j'aime mieux rester dans mon donjon et pour plus d'une cause. On accorde assez facilement la permission de venir m'y voir. Quant aux lettres, celles que l'on m'adresse parla poste sont d'abord portées à la police; sur quoi, j'ai déclaré que ne voulant pas donner la main à une aussi infâme pratique, je n'en recevrrois aucune, quelle qu'elle fût. . . . Vers neuf heures je fais mon café; quatre heures