UN AN A SAINTE-PÉLAGIE
après, je mange un petit morceau de pain et de beurre; à six heures, on m'envoie d'un restaurant voisin les deux plats de mon dîner. La journée se passe sans ennui, car on ne s'ennuie pas quand on a des livres.... Mais pourrai-je travailler? Je n'en sais rien encore. »
Il travailla, et même beaucoup. D'abord, il continua son grand livre de philosophie, dont le premier volume exerçait alors toutes les plumes de la critique. Dans ses lettres à M. de Vitrolles, on le voit suivre les polémiques qui s'engagent dans les journaux et les revues sur les thèses qu'il vient de produire. Mais il ne se contente pas de philosopher au point de vue absolu; il n'oublie pas ses devoirs envers le peuple dont il a entrepris et dont il compte poursuivre l'éducation politique. On lui avait reproché de n'avoir pas suffisamment bien défini « le peuple ». Dans un court écrit, daté de Sainte-Pélagie et intitulé Du passé et de l'avenir du Peuple, il revient sur ce sujet et le reprend, pour ainsi dire, depuis l'origine des sociétés, et il examine l'état du peuple, l'état de ceux qui travaillent et peinent au jour le jour, non seulement pour vivre eux-mêmes mais pour faire vivre les oisifs, dans toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre. Sa doctrine est toujours la même. Il ne croit pas à la perpétuité infinie et providentielle du mal sur cette terre; il croit au progrès de l'humanité par la perfectibilité de la nature de l'homme. Le mal peut et doit être modifié, diminué, tari dans sa source par l'action incessante de l'homme. Quant au progrès général qu'il définit : l'évolution du genre humain dans la liberté par le développement simultané de l'intelligence et de l'amour, il le fait consister dans l'affranchissement des fatalités de la nature par la science et dans la libération de la personne humaine
par le développement de ses droits. Pour la première fois, il aborde, pour la critiquer et pour la dénoncer, l'inanité trompeuse des systèmes socialistes proprement dits, le communisme d'un Robert Owen, les théories de Saint-Simon et de son école et les utopies de Charles Fourier. A tous il reproche de nier Dieu, dont il fait pour son compte la base et le couronnement de son propre système de régénération de la société. Il est toujours animé de la même foi dans l'avenir du monde. A l'en croire, nous marchons vers une ère nouvelle où l'œil de l'homme verra ce qu'il n'a point encore vu, où son oreille entendra ce qu'elle n'a point entendu, organisation merveilleuse où les difficultés qu'a présentées dans tous les siècles l'antagonisme des intérêts se résoudront dans un immense et] irrésistible mouvement d'universelle fraternité !
On en peut dire tout autant du petit opuscule; intitulé De V esclavage moderne. Les esclaves modernes, ceux qui ont succédé aux esclaves des sociétés] antiques, ce sont les prolétaires, les travailleurs, le peuple. Lamennais décrit les misères de leur con-1' dition avec une éloquence faite d'amertume et de pitié, mais il faut bien dire qu'il est plus occupé def, ruiner clans ses fondements l'organisation actuelle que de préparer les matériaux d'une' reconstruction future. Cette puissante intelligence était pleine de rêves et de chimères, mais non de systèmes et d'inventions sociales. C'était un héraut de l'avenir, mais non pas un constructeur. En cela, son socialisme — nous répétons qu'il eût protesté de son vivant avec la plus violente indignation contre une accusation semblable — est plus imaginatif que dogmatique. Il prophétise sans jamais rien imposer. Il n'aspire pas comme Saint-Simon, et plus tard comme Auguste Comte, à être le grand prêtre d'une religion nou-