‹ LamennaisChapitre 81 sur 101 · UN AN A SAINTE-PELAGIE · texte numérisé non relu

UN AN A SAINTE-PELAGIE

velle; il ne tient nullement à retenir le genre humain dans les liens de fer de la discipline fràternitaire, comme font les communistes anglais ou français; il ne bâtit point de phalanstères où l'on vivra d'une vie commode, plantureuse et libre, dans l'attraction passionnelle, comme Charles Fourier et ses disciples. Il se contente de parler au peuple, de l'enseigner, de le prêcher, comme doit faire, non pas seulement tout bon prêtre, animé de l'esprit vraiment sacerdotal, mais tout bon citoyen pénétré des principes de la Révolution française et enflammé du zèle de les répandre. Le peuple a des droits; il a aussi des devoirs. La société lui doit beaucoup, la liberté légale, l'instruction nécessaire au développement de l'intelligence, l'aliment de l'esprit, le capital qui lui assurera nécessairement, réellement et non fictivement la propriété de son travail. Voilà ce qu'elle lui doit, ce qu'elle peut lui donner, mais elle ne peut que cela. Le reste dépend du peuple lui-même, de lui seul.

« Prolétaires, hommes du peuple, dit-il, gardezvous des systèmes trompeurs qui vous détourneroient des voies naturelles, providentielles, divines : loin de soulager vos maux, ils les aggraveroient. Souvenezvous que, séparé du devoir, le droit inerte et mort ne sera jamais que stérile, ne s'incarnera jamais dans l'ordre social; que la liberté, l'égalité, la fraternité ne sont que de vains mots, si l'âme tout entière ne Les embrasse par une foi puissante, si elles n'ont pas pour elles le caractère saint d'un dogme éternel, d'une loi absolue. Prolétaires, hommes du peuple, croyez donc, si vous voulez vivre, et votre foi vous sauvera. »

Toute la politique, tout le socialisme de Lamennais se résument dans un sermon.

Lamennais fut-il un hérésiarque ? — Vraies causes de sa rupture avec l'Église. — Le Spiridion de George Sand. — h Esquisse dune Philosophie. — Les Discussions critiques. — A/itschaspands et Darvands. — Idées de F. Lamennais sur le rôle de la femme dans la famille et la société. — Réflexions .sur les Evangiles.

Lorsque Lamennais consomma définitivement sa rupture avec le catholicisme romain,, iiombre de gens crurent qu'il serait suivi par quelques-uns au moins de ces jeunes hommes, tout remplis d'enthousiaste admiration pour son génie et d'affectueux respect pour sa personne, qui se donnaient pour ses disciples.

Il n'en fut rien.

L'abbé Philippe Gerbet, en écrivant dans V Univers catholique la réfutation des doctrines coupables qu'il croyait voir dans les Paroles d'un Croyant, constatait que Lamennais était resté seul : ce Ces dernières années ont vu un fait bien rare dans les annales de l'Église, disait-il; en s'exilant loin d'elle, M. de La Mennais n'a été accompagné par aucun de ceux qui avaient partagé ses travaux. Tous se sont rangés à la droite du vicaire de Dieu, et ils n'ont suivi que de leurs regards tristes celui qui s'engageait à gauche, dans une route qui ne peut conduire qu'aux abîmes. Est-ce

là comme une scène du jugement dernier? » Gomme on avait craint qu'il n'y eût schisme, on aimait à dire, après le fait, parmi les catholiques, que « l'apostat » n'aurait pas même la gloire d'un hérésiarque, bien qu'il n'en eût jamais paru, dans les temps antérieurs, aucun qui fût doué de facultés aussi puissantes. Un livre fut même publié sous ce titre : Histoire de la nouvelle hérésie au XIXe siècle; il avait pour auteur M. Guillon, évêque du Maroc. Le ferme bon sens et le jugement modéré de M. Silvestre de Sacy ne s'y trompèrent point. Il demanda ce que l'on voulait dire, en parlant d'une hérésie mennaisienne. « Où est l'Église de M. de La Mennais? Je cherche en lui l'hérétique: je n'y vois que l'homme de lettres. Je vous accorderai tout au plus qu'il a eu pendant quelque temps une école; une secte, jamais! M. de La Mennais a travaillé quinze ans de sa vie pour donner au monde une grande leçon de foi et de soumission à l'autorité, et ce qu'il laissera au monde, c'est la plus terrible leçon de scepticisme que le monde ait jamais reçue. Les livres de M. de La Mennais fussent-ils cent fois plus hérétiques que tous ceux de Luther et de Calvin, cela ne ferait pas une hérésie, je dis une hérésie sérieuse. » Le fervent chrétien, à tournure d'esprit janséniste qu'était M. de Sacy, voyait parfaitement juste. Sans aucun doute, Lamennais était et reste plus qu'un homme de lettres, même doué des dons les plus merveilleux, et, sous ce rapport, le jugement de M. de Sacy est trop sévère; mais il n'y avait en lui ni le tempérament ni la volonté d'un hérésiarque. Il a le goût du schisme, disait Lerminier; que n'en a-t-il le courage! Gela même était faux. Lamennais n'a jamais eu d'autre passion intellectuelle que celle de l'unité.

Pour déterminer un schisme, pour faire un hérésiarque, il faut autre chose que l'amour de la vérité

pure. Que l'on cherche bien au fond de ces grands événements de l'histoire religieuse, on n'y trouvera pas seulement des questions de dogmes. Au reste Lamennais était las, comme il l'a écrit lui-même, des querelles dogmatiques. On peut même dire qu'il n'est point sorti du giron catholique, pour faire la guerre à l'Église. Il s'est tourné vers la démocratie, pour lui apprendre qu'elle ne trouverait la véritable application de ses principes que dans un christianisme épuré, agrandi, « Nul ne sauroit prévoir, disait-il, comment s'opérera cette transformation ou, comme on voudra l'appeler , ce mouvement nouveau du christianisme au sein de l'humanité, mais il s'opérera sans aucun doute, et de grandes masses d'hommes y seront entraînées. Non par une impulsion soudaine, ce qui ne seroit qu'un signe de perturbation passagère. Ce sera d'abord comme un point qu'à peine on apercevra, une foible agrégation dont on se rira peut-être. Peu à peu ce point s'étendra, cette agrégation se dilatera, on y affluera de toutes parts. »

Que Lamennais se trompe, en annonçant cette transformation morale du monde chrétien, ou qu'il soit dans la vérité, cela importe pen pour ce qui est à établir en ce moment, à savoir quai n'a fait nul effort pour retenir auprès de lui aucun de ceux qui l'ont abandonné. Il n'était pas l'homme du prosélytisme individuel; il ne songeait qu'aux foules, « aux grandes masses d'hommes ». Il y a, de cette disposition particulière de son esprit, une preuve évidente dans un épisode curieux. Il venait de publier les Paroles d'un Croyant, qui causa un si profond ébranlement dans toute l'Europe. Un juif allemand accourut à Paris et demanda à le voir, moins pour lui témoigner son admiration que pour se faire chrétien, recevoir de lui le baptême et se placer sous sa direction spiri-

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