CAUSE DE SA RUPTURE AVEC L EGLISE
tuelle. Lamennais se refusa à cette fantaisie, mais comme il voyait l'ardent israélite persister dans son dessein d'embrasser la foi chrétienne, il s'empressa de l'adresser à un prêtre de ses amis élevé dans la maison de Saint-Sulpice, l'abbé Auger, avec recommandation de le cathéchiser et de le faire entrer dans l'Église par la porte la plus orthodoxe. Certes, Lamennais souffrit cruellement de la désertion de ses amis et, en particulier, de celle de Montalembert, qui fut la dernière à se produire; mais il avait disposé sa vie ultérieure tout autrement que ne le pensaient ses disciples, et il ne leur en fit même pas la confidence.
C'est dans une lettre adressée au Semeur en 1841, à l'époque où parut le premier volume de VEsquisse d'une Pliilosopliie , que Lamennais a peut-être le mieux indiqué, avec la plus grande précision et la bonne foi la plus parfaite, le point net de sa rupture avec ses anciennes opinions :
(( Jusqu'à l'époque, dit-il, où Rome exigea de moi un acte qui, à tort ou à raison, blessoit ma conscience, je m'étois appliqué avec le soin le plus attentif et la sincérité la plus parfaite à me renfermer dans les limites de la plus stricte orthodoxie, ne me permettant pas, en dehors de ces doctrines enseignées, aucun examen dont ces doctrines mêmes ne fussent le dernier critérium. Mais quand je me vis contraint de renoncer à ce dernier critérium ou à ce que ma conscience me représentoit comme un devoir sacré, je dus, pour sortir de l'anxiété où me jetoit cette opposition douloureuse, sonder les bases de l'autorité qui avoit été ma règle jusque-là. Je le lis avec une bonne foi dont on ne m'ôtera pas le sentiment qui lait ma paix ; je le fis par écrit, et mon unique réponse aux attaques passionnées dont je n'ai cessé d'être
l'objet depuis quatre ans, sera de publier les réflexions écrites pour moi seul originairement qui, avec celles qu'on peut lire déjà dans Y Esquisse d'une Philosophie, ont déterminé mes convictions présentes. Que si des personnes d'une bonne foi égale à la mienne ne partagent pas ces convictions, quoi de plus simple? Mais personne non plus n'a le droit de nrimposer les siennes.... »
Ce n'est pas là le langage d'un chef de secte, ni d'un hérésiarque; c'est le langage d'un philosophe qui recherche la vérité, d'un savant qui n'excommunie personne, mais qui entend rester libre.
Il y aurait peut-être une conjecture à hasarder, laquelle ne manque pas d'ailleurs de vraisemblance, sur l'opération d'esprit que dut faire Lamennais, pour se délivrer du martyre moral dont il souffrit dans cette terrible crise : c'est George Sand qui en a peutêtre le mieux connu et le plus éloquemment révélé le secret, dans son mystique roman de Spiridion, où l'on croit voir Lamennais lui-même dans cet Hébronius qui abandonne le catholicisme , qui apprend toutes les sciences et qui finalement trouve la paix dans la méditation de YÉvangile éternel de Joachim de Flore et des autres écrits des grands chrétiens de l'Italie du moyen âge.
Lamennais avait rapporté de son séjour à Rome, (c le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains », le plus profond dégoût, et l'on ne peut guère douter qu'il n'en ait souvent entretenu ses nouveaux amis. Aussi George Sand dit-elle de cet Hébronius, qui n'est autre que l'abbé Spiridion : « Trop éloigné de ces âmes vulgaires par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles d'un immense dédain, et s'en détourna avec dégoût, et dressa vers le ciel sa