LE (( SPIRIDION )) DE GEORGE SAND
tête désormais solitaire. Mais comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin du reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de son isolement, se débarrasser des révoltantes images qui avaient surpris ses yeux. Une put bientôt plus séparer, malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. L'idée de la corruption et de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations théologiques et s'attacher comme une lèpre honteuse à la religion. Cela l'amena sans qu'il s'en aperçût à considérer le catholicisme sous ses côtés les plus faibles, comme il l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse dont il était doué, il ne fut pas longtemps à la trouver. La liberté d'examen qu'il avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans son esprit. Obligé de lutter individuellement contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la raison individuelle. Bientôt même il en fit un usage plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée. Il remonta de conséquence en conséquence à la révélation elle-même, et força de redescendre sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tète dans les cieux. »
Tel fut le travail intellectuel de Lamennais.
C'est là ce que, dans sa lettre au Semeur, il veut dire, quand il parle de l'anxiété douloureuse avec laquelle il a dû sonder les bases de l'autorité qui avait été sa règle jusque-là.
On a prétendu que Y Esquisse d'une Philosophie commencée depuis longtemps, dès les premiers temps de l'école de La Chênaie, devait d'abord porter pour titre : Esquisse de Philosophie catholique. Rien n'est plus vrai; les hôtes de La Chênaie en ont entendu lire des fragments à l'auteur, notamment Lacordaire
à qui, le jour de son arrivée et pour fêter sa bienvenue, Lamennais donna communication des chapitres sur la Trinité, et dont la sévère orthodoxie sulpicienne se montra vivement effarouchée. Si, plus tard, Lamennais se contenta de rayer l'épithète de catholique attachée par lui à la philosophie, c'est qu'il tenait à montrer que , suivant une de ses paroles familières, il ne changeait pas, mais ne faisait que se continuer lui-même. Il est certain qu'en remettant sur le chantier V Esquisse d'une Philosophie, une fois qu'il fut sorti de l'Église, il reprit les chapitres sur la Trinité et que, s'il les maintint, c'est qu'en dépit de l'emploi bizarre des formules de la dogmatique orthodoxe, ces chapitres lui parurent nécessaires, pour étayer tout son système.
La destinée de VEsquisse d'une Philosophie a été singulière. Le livre parut à l'époque où l'éclectisme de Victor Cousin gouvernait le monde philosophique. Cet impérieux dominateur des intelligences n'admettait guère qu'une tentative de cet ordre se produisît en dehors de lui et de son influence. Aussi c'est sans aucune surprise qu'au début d'une lettre de Lamennais à Vitrolles, on lit la curieuse boutade que voici : « Un professeur de l'Université, qui connaît beaucoup M. Jules Simon, m'a dit qu'après avoir lu Y Esquisse il en était enthousiasmé, mais qu'avant d'en rendre compte, ayant consulté M. Cousin, il en était résulté l'article que vous connaissez. Je me doutais bien déjà qu'il y avait du Cousin là dedans, ce qui ne veut pas dire que j'y aie trouvé beaucoup de philosophie. »
M. Jules Simon, dans cet article de la Revue des Deux Mondes, reconnaissait que « M. de La Mennais est un esprit d'élite, à qui rien de ce qui constitue essentiellement la philosophie n'est étranger et qui, dans une situation moins équivoque, aurait pu se