L' (( ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE
placer au premier rang dans la science. Mais qui ne voit au premier coup d'ceil, en lisant Y Esquisse, qu'elle a été conçue dans un point de vue catholique auquel il a fallu bon gré mal gré substituer ensuite la raison? Les amis de l'auteur vantent à tout propos la magnifique unité de sa vie, et nous sommes prêts à y souscrire s'il ne s'agit que de la constante sincérité de ses opinions; néanmoins quand on démontrerait que les mêmes principes qui faisaient autrefois de M, de La Mennais un uitramontain et un absolutiste en font aujourd'hui un républicain et un incrédule, il ne sera jamais facile de faire admettre l'unité d'un système de philosophie qui va de saint Anselme à Jean-Jacques Rousseau et qui s'appuie sur le dogme de la Trinité pour arriver à la théorie du progrès indéfini. » C'est du bel esprit, et ces épigrammes à fleur de peau sont tout à fait charmantes; mais, comme le dit Lamennais, il n'y a pas là-dedans beaucoup de philosophie. A qui la faute? Non pas certes à M. Jules Simon, qui était capable plus que personne de rendre justice aux mérites de YEsquisse d'une Philosophie, mais à Victor Cousin, qui ne voulut pas le permettre.
Un autre écrivain, celui-ci rompu à toutes les passes de la dialectique, en théologie comme en philosophie, et d'un esprit aussi large que vigoureux, Edmond Scherer, n'hésita pas à dire, après la mort de Lamennais, en 1854, que YEsquisse d\me Philosophie demeurerait comme le plus considérable de ses travaux. « Ce livre, dit-il, présente un ensemble imposant. C'est le seul ouvrage de notre littérature qui, prenant son point de départ dans la spéculation ontologique, embrasse de là l'université des choses et, par conséquent, l'universalité des sciences, sans abandonner cette région des principes où les sciences
se rencontrent et où elles laissent apercevoir l'unité fondamentale en vertu de laquelle elles relèvent de la philosophie. » Il n'y a guère de plus magnifique éloge à souhaiter pour un ouvrage de haute spéculation : mais n'était-il pas convenu que, depuis ce que l'on appelle sa chute, Lamennais avait, comme le roi déchu de la Bible, été changé en bête par punition divine, qu'il n'avait plus ni pensée ni style et ne vivait plus que pour être le témoin et la victime de la colère de Dieu?
Plus tard, en 1868, dans cet admirable Rapport sur la Philosophie en France au XIXe siècle que M. Félix Ravaisson rédigea à la demande de M. Victor Duruy, ministre de l'instruction publique, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867, justice encore plus complète fut rendue à Y Esquisse d'une Philosophie. M. Ravaisson explique à merveille que l'éclectisme de Victor Cousin ne pouvait pas contenter un esprit hardi et généralisateur comme celui de Lamennais . Dans ces exposés généraux presque entièrement relatifs à l'origine de nos connaissances il ne voyait rien qui répondit à l'idée qu'il se faisait d'une philosophie. Loin de consentir à se renfermer dans ce qu'il appelle le « moi solitaire », la philosophie lui semblait devoir être un essai d'explication universelle. On se souvient peut-être qu'à son passage à Munich, Lamennais avait rencontré Schelling et longuement conversé avec lui. L'un et l'autre s'entendaient sur le caractère général de la philosophie, et Y Esquisse d'une Philosophie apparaît comme un de ces grands systèmes dont les Allemands semblaient avoir le privilège dans l'ordre supérieur de la pensée. N'est-ce donc rien que cela? N'est-ce rien, pour ceux qui croient aux conceptions métaphysiques, que d'essayer de faire voir comment, soit dans l'ordre phy-