ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE
sique, soit dans l'ordre moral, tout est composé de principes identiques, lesquels ne sont autres que les éléments nécessaires d'un premier et grand principe, de l'être absolu et infini, Dieu? Mais indépendamment de cette grande tentative d'ordre général, M. Ravaisson reconnaît encore que Lamennais, « en appliquant ses idées soit aux sciences et surtout aux sciences physiques, soit aux principales branches de l'art, possède le talent de rassembler dans des généralités souvent lumineuses et presque toujours sous des formes élégantes et de vives couleurs, nombre de théorèmes particuliers », et il ajoute « que la philosophie générale des sciences et des arts lui sera sur plus d'un point redevable ».
L'éminent critique ne ferme pas les yeux sur les défauts de ce grand livre. Il en signale tout d'abord la composition heurtée, disparate, résultat d'un travail irrégulier, sans cesse interrompu, sans cesse recommencé. Il remarque ensuite que les principes dont tout le reste dépend ou devrait dépendre ne sont peut-être pas puisés à leur vraie source, ni scientifiquement déduits. C'est de la foi catholique, origine et fontaine de toutes ses idées, que Lamennais a tiré ces premiers principes, mais la critique à laquelle il les soumet est trop rapide pour être suffisante. « Si Lamennais, dit M. Ravaisson, eût mené plus loin son œuvre, si à l'étude du monde physique qui en forme le principal objet, il eût ajouté l'étude spéciale et approfondie de ce monde intellectuel et moral qu'il estime antérieur à l'autre, peut-être y eût-il reconnu l'origine première des principes que tout d'abord il avait cru devoir tiret* de la tradition et de la théologie; peut-être ces principes s'y fussent-ils montrés à lui dans une plus vive lumière et sous des formes plus précises, et en eût-il déduit des conséquences
plus rigoureuses et plus étroitement enchaînées. » Quoi qu'il en soit de ces griefs, YEsquisse d'une Philosophie, par la grandeur du sujet, la hauteur des vues, la noblesse du style, méritait un sort meilleur que celui qu'elle obtint parmi les hommes voués aux travaux de la pensée. M. Paul Janet dit que c'est aujourd'hui « un livre à exhumer » et, en effet, il lui consacre toute la dernière partie de son étude sur la Philosophie de Lamennais. Déjà le savant M. Ferraz, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon, avait démontré toute l'importance de YEsquisse, comme essai de métaphysique tendant à une explication générale de l'univers et de ses phénomènes. C'est en effet son caractère synthétique qui distingue J ce livre et lui assigne un rang si élevé. On ne voulut] y voir tout d'abord qu'un mélange assez confus des] théories platoniciennes et de l'école d'Alexandrie avec] les dogmes catholiques, accommodé à la moderne] au moyen d'emprunts faits à la philosophie des] sciences. Il va sans dire que le tout fut écrasé sous] l'accusation de panthéisme. Panthéisme? Gela ne] répond-il pas à tout, et ne dispense-t-il pas de toute] discussion?
« Une ontologie, une Ihéologie, une cosmologie! une anthropologie, une esthétique, une philosophie] des sciences : telles sont les différentes parties de cette œuvre magistrale, dit M. Paul Janet. Il n'y manque qu'une politique, qui devait former le cinquième volume, et dont il ne reste que quelque! fragments. Une conception aussi vaste d'une pensé 1 large et compréhensive, d'une forme noble et sévère, sans déclamation ni violence, de l'esprit philosol phique le plus libre et associé aux convictions spirii tualistes les plus hautes, c'est là certainement une dem plus grandes œuvres dont notre siècle aurait le droit