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LE PEUPLE CONSTITUANT

Villiaumé dont les opinions ultra - terroristes ne devaient point paraître bien sensées à son rédacteur en chef, et Pascal Duprat, ancien professeur de l'Université, homme instruit, écrivain de talent, orateur disert, qui, à ce moment, cherchait sa voie, s'égarait souvent et finalement ne la trouva point. Parmi les rédacteurs du journal, on remarque Henri Martin, l'auteur de V Histoire de France, J. Ferrari, l'exilé italien, Christian Ostrowski, le réfugié polonais, Eugène Maron, Benjamin Rampai, Eugène Faure. Il y avait là des éléments fort hétérogènes, et le journal ne brilla ni par la cohésion ni par la fixité des doctrines. D'ailleurs la haute personnalité de Lamennais dominait toutes les autres, et ses articles personnels faisaient passer ceux de ses collaborateurs. La vérité force à dire que Lamennais ne retrouva point, pour l'aider dans sa nouvelle tâche, des hommes comme Gerbet, de Goux, Lacordaire et Montalembert.

a L'illustre vieillard, dit Daniel Stern, dans son Histoire de la révolution de 1848, sorti brusquement de sa retraite, au bruit du tocsin, apportait dans la lutte quotidienne du journalisme où l'avaient jeté la fougue de son caractère et l'ardeur du sang breton, des habitudes de style d'une majesté toute philosophique. Sa diction superbe et son accent sacerdotal ne transmettaient point à ses lecteurs la fièvre révolutionnaire dont son âme était tourmentée. S'il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuet. Quand la passion le voulait faire journaliste, la forte discipline de son esprit le contraignait à rester Père de l'Église; le peuple qui ne connaît pas les contradictions du génie demeurait insensible à une éloquence dont le caractère était opposé à l'inspiration et qui n'empruntait rien ni au temps ni à la circonstance. »

A l'égard du gouvernement provisoire, le Peuple constituant eut une attitude incertaine et flottante. Tout d'abord, on trouva le gouvernement trop bourgeois, pour ne pas dire monarchique; on y aurait voulu plus d'hommes appartenant au parti populaire. Puis peu à peu, on en vint à comprendre que l'intérêt de la République commandait aux républicains sincères et désintéressés de se rallier autour du pouvoir improvisé qui en avait la garde à l'intérieur et la représentait devant l'Europe. A cette époque, Lamennais reprit avec Lamartine, qui le consultait fréquemment dans des réunions intimes, des relations personnelles qui ne tardèrent pas à cesser. Quand on< se souvient de cette intimité qui remontait jusqu'aux temps des premières Méditations poétiques, on a peine à comprendre l'étrange passion déployée contre Lamennais après sa mort par Lamartine, dans lej Cours familier de littérature. Quoique son aversion profonde pour les théories communistes le rangeât forcément dans le parti modéré, Lamennais exerça pendant quelque temps sur plusieurs des hommes les plus ardents de la démocratie une influence apaisante et conciliatrice. Il ne se trouva dans le parti avancé qu'après les premiers symptômes de réaction qui se manifestèrent dans l'Assemblée constituante. C'était le glorieux privilège de cette âme de fier ea fidèle Breton de s'attacher aux causes vaincues.

Il entra dans cette Assemblée, le 4 mai 1848, comme représentant du peuple élu par le département de la Seine, comme le fut son vieil ami Béranger. Il prit place sur les gradins de l'Extrême-gauche, au-dessous et non loin de son ancien disciple, l'abbé Lacordaire, devenu moine et restaurateur en France de l'ordre de Saint-Dominique que l'on apercevait au sommet de la Montagne, avec sa tête rasée, son froc blanc et

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son manteau noir. Lamennais vêtu de sa longue redingote noire, dernier vestige de la soutane du prêtre, frappait tous ceux qui le contemplaient par la maigreur ascétique de son visage, la profondeur de son regard, l'air de tristesse et de souffrance répandu sur toute sa personne.

Quelques jours après l'ouverture- des travaux de l'assemblée, Béranger donna sa démission et se retira. Lamennais aurait bien fait de l'imiter. Sa place n'était pas dans les assemblées politiques, où il ne pouvait rendre aucun service. La faiblesse de ses moyens physiques ne lui permettait pas d'aborder la tribune, et il ne devait pas tarder à se convaincre que, dans les commissions, il ne serait pas plus écouté. Quelques efforts que l'on fasse, souvent il arrive, dans la vie parlementaire, que même avec des talents, du zèle et une application soutenue, l'on ne réussit à s'y faire remarquer et à y conquérir de l'autorité qu'au bout de longues années. Lamennais était l'une des gloires du parti : il n'avait point à débuter. Mais les Assemblées sont ainsi faites que rien ne compte à leurs yeux de ce qui se fait en dehors d'elles. Quand on procéda à l'élection du comité de Constitution, Lamennais fut élu des premiers, comme par acclamation. Le comité constitué, Lamennais y porta son projet et demanda à le faire connaître sommairement : c'est à peine s'il fut écouté. Voyant ses idées et le plan qu'il avait tracé accueillis avec tiédeur, il les retira et n'en parla plus : c'est à peine s'il retourna dans le comité prendre part à la discussion des autres projets. Si théoricien et même des plus absolus que fût Lamennais, aucun rôle ne convenait moins dans la vie publique que celui de législateur à cet esprit étranger aux thèses et aux discussions de droit public comme aux applications journalières et pratiques de la politique cou-

rante. Son projet de constitution était tout ce qu'il y avait de plus disparate, de moins mûri, de plus dangereux pour la République. Lamennais croyait avec une naïveté d'enfant que la République n'avait été établie et proclamée que pour appliquer ses idées les plus anciennes et les plus chères , la liberté d'enseignement et d'association , la séparation de l'Église et de l'État, l'abolition du budget des cultes. Aux idées radicales et socialistes il faisait une large concession, en demandant l'impôt progressif. Enfin qui pourrait s'étonner que le théoricien absolu de la souveraineté collective fondée sur la souveraineté de la raison individuelle réclamât l'élection du Président de la République par le peuple tout entier, avec le droit pour l'Exécutif de nommer et. révoquer les ministres, en dehors de l'Assemblée? Dans cette constitution, il y avait donc plus d'erreurs et de périls que dans aucune autre, et il n'y a point à regretter que son auteur ne se soit pas trouvé, en situation de la faire prévaloir.

En revanche, on peut déplorer que Lamennais n'ait pas reconnu, comme Réranger et comme le P. Lacor* daire, qu'il n'y avait pour lui rien à faire dans une assemblée politique sur les délibérations de laquelle il ne pouvait prétendre à aucune influence. Pour lui* c'était déchoir que de se condamner à l'inaction? comme au silence. Les travaux de la pensée pure auraient dû le retenir. Il avait à terminer YEsquisse d'une Philosophie qui est malheureusement restée inachevée; il avait à continuer son œuvre d'éducation de la démocratie par de nouveaux écrits populaires; enfin, il était plutôt un conseiller qu'un homme d'action dans son parti, et l'on s'étonne à bon droit qu'il ait volontairement, impérieusement écarté les, représentations que lui firent ses amis les plus fidèles.

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