LES JOURNEES DE JUIN
Le triste spectacle de l'invasion de l'Assemblée par le peuple égaré dans la fatale journée du 15 mai aurait dû être pour lui un avertissement comme il en fut un pour Lacordaire. Ce jour-là, le dominicain se dit avec effroi : la République est perdue, et il quitta le Palais-Bourbon, pour n'y plus rentrer. Que faut-il penser de l'anecdote qui prête au P. Lacordaire une interruption à l'adresse de Lamennais que le moine ne s'est peut-être jamais permise? S'il faut en croire certains récits, Lamennais, lisant un discours à la tribune, aurait prononcé ces mots : « Quand j'étais prêtre. . . » ; sur quoi le dominicain, l'ancien hôte de La Chênaie, l'ancien rédacteur de V Avenir, l'un des trois pèlerins de Dieu et de la liberté, aurait crié à son ancien maître : « Monsieur, prêtre, on l'est toujours ». L'historien du P. Lacordaire, M. Th. Foisset, n'a pas donné place à cette vive parole dans son livre : on est donc libre de la considérer comme apocryphe, bien que Lacordaire, dans l'écrit dicté à Sorèze sur son lit de mort, fasse allusion, sans le rapporter, à un dernier mot qu'il aurait échangé avec Lamennais avant de quitter la Constituante.
Après le Quinze-Mai, vinrent les journées de Juin.
Ce fut le coup mortel pour Lamennais. Il ne comprit rien à ce terrible soulèvement des foules, qui croyaient sauver la République en combattant et en mourant inutilement pour elle, alors qu'elles ne faisaient que la perdre. Alors se vérifia la parole qu'il avait dite autrefois, que le premier essai qui serait fait de la République ne serait qu'une commotion passagère. Si l'on jugeait des dispositions d'esprit et de cœur de Lamennais à l'égard des combattants de Juin par ce que l'on sait de ses doctrines politiques et sociales, il aurait dû se séparer d'eux avec horreur. Presque toutes les écoles socialistes aboutissant à la suppres-
sion de la propriété individuelle, Lamennais les condamnait impitoyablement. « Il m'est évident, écrivait-il au National en 1847, que la réalisation d'un pareil système réduirait les peuples à une servitude telle que le monde n'en a point encore vu, réduirait l'homme à n'être qu'une pure machine, un pur outil, rabaisserait au-dessous du nègre dont le planteur dis» pose à son gré, au-dessous de l'animal. Je ne crois' pas que jamais idées plus désastreusement fausses, plus extravagantes et plus dégradantes, soient entrées} dans l'esprit humain, et ne méritassent-elles pas cesl qualifications qui, à mes yeux du moins, ne sont que justes, il n'y en aurait point encore de plus radica-j lement impraticables. » Lamennais n'en embrassai pas moins la cause de l'insurrection de Juin, avec une, passion telle que son neveu Ange Blaize, qui faisait! partie de la légion d'artillerie commandée par cek héroïque républicain des anciens jours, Auguste Gui-j nard, digne, lui aussi, d'être nommé, comme Armand Barbés, le Bavard de la démocratie, Blaize ayant combattu contre les insurgés et s'étant même fait griève-* ment blesser, jamais Lamennais ne voulut le revoir,: pas même à ses derniers moments, malgré la tendre affection qu'il lui portait dès sa plus tendre enfance ea dont il ne cessa de prodiguer les marques à sa famille.! C'est par des raisons de sentiment que Lamennais, s'était rangé du côté des vaincus. A un certain point de vue, il ne se trompait pas, et les combattants de: Juin étaient bien les fils les plus dévoués de la Répu-i blique, tout en s'armant contre elle; mais Lamennais à qui ses lumières permettaient de voir plus haut et plus loin que le peuple, aurait dû comprendre que la! République n'est rien, si elle n'est pas le règne de la loi succédant au règne de la force, et que c'est tou-' jours un crime, quand ce n'est pas la pire des fautes,
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que de recourir à la violence, quand on a, pour faire triompher le droit, l'arme pacifique du suffrage universel.
Aussitôt après la victoire de ceux qui commençaient à se grouper et à se désigner eux-mêmes sous le nom de parti de l'ordre, la réaction commença, et les passions les plus violentes se déchaînèrent. La presse paya la première ce que l'on appelait ses excès. Le décret qui rétablissait le cautionnement fut voté par la majorité de l'Assemblée et inséré au Moniteur universel : le Peuple constituant, à peu près dénué de ressources, était de fait condamné à disparaître. Lamennais prit sa plume, et écrivit un article qui parut dans le dernier numéro du journal, encadré de noir comme une sorte de document funèbre , le 11 juillet 1848.
Voici cet article resté célèbre dans les annales de la presse française :
« Le Peuple constituant a commencé avec la République, il finit avec la République ; car ce que nous voyons, ce n'est pas certes la République, ce n'est même rien qui ait un nom. Paris en état de siège, livré au pouvoir militaire, livré lui-même à une faction qui en fait son instrument; les cachots et les forts de Louis-Philippe, encombrés de 14 000 prisonniers, à la suite d'une affreuse boucherie organisée par des conspirateurs dynastiques devenus, le lendemain, tout-puissants; des transportations sans jugement, des proscriptions telles que 93 n'en fournit pas d'exemple; des lois attentatoires au droit de réunion, détruit de fait; l'esclavage et la ruine de la presse par l'application monstrueuse de la législation monarchique remise en vigueur; la garde nationale désarmée en partie; le peuple décimé et refoulé dans sa misère, plus profonde qu'elle ne fut jamais, non,
encore une fois, non certes, ce n'est pas la République, mais autour de sa tombe sanglante, les saturnales de la réaction.
(( Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses serviteurs dévoués, ne tarderont pas à recueillir la récompense qu'elle leur destine, et qu'ils n'ont que trop méritée. Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits dans l'avenir, ils s'en iront rejoindre les traîtres de tous les siècles dans le charnier oùj pourrissent les âmes cadavéreuses, les consciences mortes.
« Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps, notre feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité. L'intention était claire : on voulait à tout prix nous réduire au silence. On y a réussi par le cautionnement. Il faut aujour-i d'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de' parler. Nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre! »
Quatre cent mille exemplaires de ce pathétique adieu du grand journaliste à la vie militante furent vendus dans Paris et les départements. Comme le disait Lamennais, il n'avait plus qu'à se taire. Les nécessités de la vie matérielle le contraignirent à rentrer à la Réforme dont il fut quelque temps rédacteur en chef, mais sans y jeter aucun éclat. C'était fini pour lui, et, dès ce temps-là, il disait : J'ai trop vécu.
Aussi longtemps que dura la République, il siégea dans l'Assemblée, assistant régulièrement aux séances, votant silencieusement avec son parti, peu communi-