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LA TRADUCTION DE DANTE

Toutefois il ne resta pas inoccupé. Il acheva la traduction du Nouveau Testament, dont il n'avait donné que les Évangiles, et il se mit, sans doute pour délivrer son âme oppressée par tant de douleurs, à traduire Dante : c'était pour lui une réminiscence des anciennes et heureuses journées de La Chênaie et de Malestroit, où il aimait à lire à ses disciples, tantôt le Paradis perdu en anglais, tantôt la Divine Comédie en italien, en improvisant des traductions qui les ravissaient.

Avec Dante, il se sentait de grandes affinités -de foi, de génie et de destinée : il n'était pas jusqu'à leur masque qui n'offrît entre eux des points de ressemblance. Gomme Dante, il avait commencé par être ardent guelfe, avant de combattre, dans le parti gibelin, Rome avec le pouvoir temporel de la papauté, Rome, la bestia senza pace, dont il s'était sans doute plus d'une fois entretenu avec son grand ami, Joseph Mazzini, et tous les autres exilés italiens. C'est à eux que la traduction de la Divine Comédie est dédiée. Il les tenait pour frères des républicains français alors disséminés sur tous les chemins de l'exil, et il voulait marquer ainsi l'intime union qui doit régner, suivant lui, entre les trois nations de race latine, si l'on veut qu'un jour une politique de haut et généreux spiritualisme préside au développement de la civilisation.

La traduction de Dante par Lamennais est précédée d'une Introduction de deux cents pages sur la vie, la doctrine et les œuvres du « poète souverain ». Les vues historiques de cet essai ont été vivement critiquées, surtout celles qui ont trait à l'influence exercée par les races barbares dans la période du haut moyen âge. M. Ernest Renan reproche à Lamennais de n'avoir pas même feuilleté le Corpus juris germanici antiqai; « il y aurait reconnu, dit-il, que loin de

s'être bornée à détruire, la race germanique a plus contribué qu'aucune autre à fonder la liberté, le droit de l'individu contre l'État et les institutions politiques dont les peuples modernes sont le plus justement fiers ». Hélas! Lamennais ne connaissait peut-être même pas de nom le Corpus juris antiqui germanici; le grand écrivain ne fit jamais partie d'aucune compagnie savante, où il aurait pu en entendre parler. En revanche, M. Renan veut bien accorder que dans Y Introduction de la Divine Comédie, il y a, sur l'histoire du christianisme, d'abord évangélique et postérieurement théologique et dogmatique, des, pages qui valent la peine d'être lues. Ajoutons qu'il y en a une entre autres sur l'esprit de libre examen et les conflits entre la science et la théologie qui offre le plus grand intérêt, puisque c'est l'expression du dernier état de la pensée de Lamennais sur ces graves matières.

On trouve, dans cette Introduction, après le récit de la vie et de la mort de Dante, quelques lignes sur la gloire qui peuvent être considérées comme un retour suprême de Lamennais sur sa propre destinée : (( Ainsi vécut, dit-il, dans la souffrance et la pauvreté et mourut dans l'exil celui dont le nom ne devoit jamais mourir. Sa destinée rappelle la destinée d'Homère, du Tasse, de Camôens, de Milton. Ce n'est pas^ gratuitement que le génie est accordé à l'homme, et à voir ce qu'il faut le payer, qui se sentiroit l'âme assez forte pour accepter ce don formidable, et ne diroit plutôt comme le Christ : Transeat a me. On parle, de gloire, mais lequel d'entre ces hommes a su qu'il' jouiroit de cette gloire, qu'elle projetteroit ses rayons sur la fosse où il descendoit plein d'angoisses? Le vul- ; gaire cherche à cette angoisse une je ne sais quellesecrète compensation dans les stériles joies de l'or-

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