‹ LamennaisChapitre 95 sur 101 · LES DERNIERES ANNEES DE SA VIE · texte numérisé non relu

LES DERNIERES ANNEES DE SA VIE

gueil satisfait. Il ignore que plus s'élèvent ces grandes âmes, plus elles doutent d'elles-mêmes, plus elles se sentent loin du splendide exemplaire qu'elles contemplent et qu'elles ne reproduiront jamais. Elles sont, elles aussi, des victimes saintes de l'humanité dont le progrès, à divers degrés, est attaché à leur sacrifice. Une voix interne, puissante, irrésistible, leur crie : « Va! » et elles vont : « Monte au Calvaire » et elles montent. »

Pour Lamennais cette montée fut vraiment la Voie douloureuse. Retiré dans une vieille maison du Marais, rue du Grand-Chantier, sortant à peine et ne recevant que cinq ou six personnes dont les visites se faisaient de plus en plus rares, pauvre, presque réduit aux expédients pour vivre, toujours plein de rêves et d'illusions, étranger aux plus simples notions de la vie pratique, crédule et prompt à se laisser aller aux caprices de son imagination qui lui montraient la fortune là où il ne pouvait y avoir que ruine et déceptions, il acheva, sans découragement ni faiblesse, dans une solitude pleine d'une sombre et mystérieuse mélancolie, une existence qui s'était écoulée dans le fracas des discussions et des polémiques, au milieu de tempêtes déchaînées par son âpre et violent génie, et dont le monde religieux et politique de son temps avait été tout ébranlé. Jamais il n'y eut d'homme moins sceptique. Il voulut mourir dans sa foi nouvelle avec la même fermeté d'âme qu'il eût apportée à mourir dans l'ancienne, s'il lui eût été donné de la conserver. Il savait qu'il serait l'objet d'obsessions qu'il était décidé à ne point tolérer, de quelque part qu'elles vinssent; il avait, de plus, un dernier témoignage d'amour et de fidélité à donner à ceux qu'il avait le plus aimés, aux pauvres, aux deshérités, aux maudits : il écrivit en conséquence pour les amis qui

lui restaient les instructions suivantes, qu'il remit à M. Auguste Barbet :

« Je veux être enterré au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre.

(( Mon corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église.

(( On n'enverra pas de lettres de faire part.

ce Je défends très expressément que l'on appose les scellés chez moi.

« Paris, ce 16 janvier 1854.

(c F. Lamennais.

« Je déclare qu'il est de ma volonté expresse que mon ami M. Barbet reste seul uniquement chargé de la surveillance de l'administration de toute ma maison et de mes intérêts, y compris les visites. »

M. Auguste Barbet avait en outre reçu verbalement de Lamennais l'ordre de ne laisser approcher de lui aucune personne appartenant au clergé. La légende qui s'attache, comme le lierre aux ruines, à toutes les grandes morts, a fait dire par Lamennais à ses amis, le veillant sur son lit funèbre : Écartez de moi toutes ces vilaines ombres noires! Ce mot si souvent répété n'a peut-être jamais été prononcé, bien qu'il n'ait pas été démenti. Ici, c'est la légende qu'il faut écarter et sans regrets, car la fin de Lanmnais a été trop grande dans son héroïque stoïcisme, pour qu'il soit besoin d'en travestir, par des paroles mélodramatiques, la sincérité poignante et l'austère simplicité.

La maladie de Lamennais, une bronchite compliquée de congestion pulmonaire, dura près de six

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