SES DERNIÈRES VOLONTES
semaines avec des hauts et des bas, des alternatives de crainte et d'espérance. C'est pendant ces six semaines que diverses tentatives furent faites, pour introduire dans sa maison diverses personnes, des prêtres, de vieilles dames, qui venaient avec l'intention de le décider à une rétractation dont il n'a jamais été dans sa pensée, non plus que dans sa volonté, de donner à qui que ce fût le scandale ou la satisfaction. On lui rendit compte de ces visites. Il remercia ses amis de les lui avoir épargnées et fit remercier les personnes qui les lui avaient faites. Ces personnes eussent sans doute rempli un devoir de conscience, en cherchant à pénétrer dans la chambre où mourait un homme qui avait tenu une si grande place dans l'Église, afin d'obtenir de lui qu'il consentit à la reprendre, au prix d'une abjuration nouvelle. Une des dernières satisfactions que goûta Lamennais fut de rendre à la liberté sacrée entre toutes, à la liberté de penser et même de croire, le suprême service de la défendre contre toutes les usurpations. A aucun moment, sa lucidité ne l'abandonna, et tant qu'il put parler, il s'entretint avec ses amis.
Il y a de cette mort qui mérite d'être rapprochée de celle des hommes les plus grands et les plus courageux qui aient honoré notre race, un récit détaillé, dicté par Henri Martin à un jeune et récent ami de Lamennais, Armand Lévy, et qui est signé des noms de H. Carnot, Giuseppe Montanelli, Henri Martin et Armand Lévy, avec celui du docteur Jallat, qui donna les derniers soins à l'illustre malade. Ce récit, véritable chef-d'œuvre d'émotion et d'exactitude, écrit d'un style à la fois précis et recueilli, fait foi pour la postérité; il a été confirmé depuis par une lettre de Béranger qu'un mal à la jambe empêcha de venir dire adieu à son ami, mais à qui ses derniers moments
furent racontés dans les plus grands détails par les personnes présentes.
On avait fait venir de Bretagne la nièce préférée de Lamennais, Mme Élie de Kertanguy, fille de sa sœur mariée à cet Ange Blaize dont il avait tant de fois éprouvé le dévouement. Gomme on savait qu'elle avait été instituée par le mourant sa légataire universelle, on comptait sans doute sur sa piété comme sur son affection pour son oncle, pour le déterminer à la rétractation, à la confession si vivement désirées. Elle arriva; et, en effet, son premier mot fut pour dire : « Féli, veux-tu un prêtre? Tu veux un prêtre, n'est-ce pas? » Lamennais répondit : « Non ». La nièce reprit : « Je t'en supplie ». Mais il dit d'une voix plus forte : « Non, non, non, qu'on me laisse en paix ». Un peu après, la nièce s'étant approchée du lit, et ayant dit : « N'avez- vous besoin de rien? » il dit d'un ton mécontent : « Je n'ai besoin de rien du tout, sinon qu'on me laisse en paix ». Ce fut tout. Mme de Kertanguy, perdant tout espoir, se borna à dire à une autre amie de Lamennais, Mme de Granville, venue avec les mêmes intentions et qui se trouvait avec elle au salon, en présence d'Armand Lévy : « Il est bien triste de voir mourir comme cela, car enfin, c'est lui qui m'a faite chrétienne ». Armand Lévy répondit : « La chose première, c'est que la volonté du mourant soit respectée ». La nièce dit : « C'est vrai, et sa volonté est malheureusement trop évidente ». A partir de ce moment, Mme Élie de Kertanguy n'insista plus, et se mit en prières.
(( Si Lamennais n'est pas mort en chrétien, dit Béranger, c'est qu'il ne l'a pas voulu, car bien qu'on en ait dit, l'on a obéi à toutes ses volontés, la lucidité de son esprit ne l'a pas abandonné, et personne n'eût pensé à lui désobéir. Jamais homme ne s'est vu mieux