LES DERNIÈRES HEURES DE SA VIE
mourir jusqu'au dernier moment et ne s'en est montré plus satisfait, au dire des amis dévoués qui l'ont veillé jusqu'au dernier soupir. Quel Breton! Sa nièce, qui est sa légataire universelle, femme très dévote, n'a rien pu gagner sur lui. »
Un tel homme ne pouvait craindre la mort : il avait tant de fois dit que la mort n'est pas une fin mais un commencement! Il la vit donc venir sans effroi et comme une délivrance. Même il se para de linge blanc pour lui faire accueil. Il pressait de temps en temps la main de ceux qui l'entouraient, en répétant : « Ce sont les bons moments ». Un d'eux lui dit : ce Nous serons toujours unis ». Il répondit, en faisant un signe de la tête : « C'est bien ; nous nous retrouver... ». C'était la plus forte de ses convictions, sa foi en l'immortalité de son âme, qu'il exprimait. Il restait d'ailleurs plongé dans ses méditations, songeant à peine à ce qui se passait autour de lui, gardant toute sa connaissance, et remerciant du regard ceux qui l'entouraient de leurs affectueuses prévenances. L'auteur des Pèlerinages de Bretagne raconte qu'à un moment une larme, une seule, pure et brillante comme un diamant, roula sur la joue amaigrie du vieux prêtre, et ajoute que ce fut la larme du repentir et qu'elle suffit à lui ménager les faveurs de la miséricorde divine. Pourquoi troubler une foi aussi touchante? Que Lamennais ait pleuré sur ce que l'on appelle ses erreurs ou qu'il ait pleuré au souvenir des injustices et des outrages dont sa glorieuse et misérable vie avait été abreuvée : qu'importe? Il a pleuré, et ce fut sa communion avec l'humanité souffrante.
Le matin du 27 février, le soleil se leva radieux et inonda la pauvre chambre du mourant d'une vive et joyeuse lumière : « Qu'on le laisse entrer, dit-il ; il
vient me chercher ». A neuf heures et demie du matin, la mort s'emparait de la grande proie qu'elle attendait depuis si longtemps.
L'émotion fut vive dans Paris, surtout quand on connut les circonstances si pathétiques de ce trépas si jalousement surveillé. On était alors dans les temps les plus mauvais du second Empire. L'autorité prit peur, à la pensée que le peuple de Paris ferait peutêtre à ce grand mort des funérailles comme celles que la démocratie républicaine décerne à ses serviteurs illustres. La veille des obsèques de Lamennais, qui furent fixées au 1er mars, une note officieuse fut communiquée aux journaux du soir, par les soins du ministère de l'intérieur; elle était ainsi conçue :
« Les obsèques de M. de La Mennais auront lieu demain matin à huit heures. L'autorité a été avertie que quelques perturbateurs se proposaient de profiter de cette circonstance pour faire une manifestation antireligieuse dont le caractère hostile n'échappera à personne. Des ordres sont donnés pour que les membres de la famille et les amis du défunt désignés par les exécuteurs testamentaires soient seuls admis à suivre le convoi. »
Cette note était de la plus insigne hypocrisie. Nul ne songeait à faire de manifestation antireligieuse, et les perturbateurs n'existaient que dans l'imagination de la police. En réalité, le despotisme impérial prenait ses précautions contre une démonstration républicaine, en prétendant défendre la religion. Toute la politique cléricale de cette triste époque se révèle dans ce Communiqué, où les cœurs libres et fiers purent sentir à quel degré d'abjection dans la servitude notre malheureux pays était tombé.
Le 1er mars 1854, de très bonne heure, les abords de la rue du Grand-Chantier n'en furent pas moins