Janvier 1S
Sois tranquille sur ma santé, cher ami ; il ne me reste de ce que j'éprouvai hier qu'un peu de lassitude et de faiblesse. Mais toi, mon bon frère, je crains bien que tu n'aies souffert plus longtemps. J'aurais dû prendre davantage sur moi pour t'affliger moins. Je n'en eus pas la force ; il y a des sentiments qui me surmontent toujours. O mon enfant, quand serons-nous dans la région du calme, loin, bien loin des orages qui agitent ici-bas notre triste
Dans son passionn.mt volume In Ldincniuiis inconnu (Perrin édit.), M. Laveille a recueilli 21S lettres adressées par Lamennais à Benoît d'Azy. Il nous a permis d*y puiser, très généreusement. Qu'il veuille l)ien en lire ici notre merci cordial.
vie ? Ce jour viendra, il viendra bientôt, adhuc modicum; attendons en paix.
Il y a une paix secrète que Jésus-Christ est venu nous apporter, et que rien ne saurait nous ravir : ni les souffrances, ni les angoisses, ni cette tristesse jusqu'à la mort que le Fils de Dieu voulut ressentir dans son agonie sur la montagne. C'est cette paix dont parle saint Jean, et que le monde ne connaît pas. Demandons-la, elle nous sera donnée. Je pense à toi sans cesse ; je te trouve partout dans mon cœur. Dis-moi que tu es bien, que tu ne souffres plus : j'ai besoin de te savoir heureux. Ce matin, j'ai offert pour toi le saint Sacrifice ; ce matin, tu auras aussi prié pour moi. Quelle que soit aussi la distance des lieux, il y en a un où les chrétiens se rencontrent toujours : le pied de la croix. Adieu, mon tendre ami, mon frère, mon enfant bien-aimé. Une autre fois je t'écrirai plus au long ; aujourd'hui j'ai encore un peu de langueur et d'abattement. Tout à toi pour jamais.
Paris, 23 Janvier.
J'attends impatiemment ta première lettre ; il en sera de même de la seconde et de celles qui suivront. Mets entre elles, je t'en prie, le moins de distance qu'il te sera possible. Si tu savais quel bien elles feront à ton pauvre frère ! Tu m'es si présent, que je ne crois pas, hors le temps de mon sommeil, avoir passé une demi-heure sans penser à toi ! Qu'il est doux de s'aimer, de s'aimer en Dieu ! mais il ne faudrait pas se séparer, cela fait trop de mal! Quelquefois il me semble que je ne t'ai point
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assez dit combien ta m'es cher, mais tu n'en doutes point, n'est-ce pas? Dis-moi, mon Denis, que tu n'en doutes pas.
Je suis donc allé ce matin rue Saint-L... Me voilà dans le cabriolet, les rênes en main. Près de Saint- Michel se rencontre un malheureux embarras, et moi, bravement, je m'en vais donner de la roue contre une borne. J'en ai, par bonheur, été quitte pour fausser un des marchepieds. J'aurais, comme tu vois, grand besoin de tes leçons. Elles me sont si bonnes de toute manière !
Je me débats contre le monde : il est étrang-c qu'on ait tant de peine à éloigner de soi des personnes qui, au fond, ne se soucient nullement de vous. Je n'ai aucune des qualités qui rendent les hommes, je ne dis pas aimables, mais supportables dans la société ; mais parce que la Providence a permis que j'aie eu un petit moment de je ne sais quelle célébrité, on veut me voir comme le singe de la foire. Omnia vanitas,
Paris, 27 .Innvicr.
C'est encore moi, cher ami, il faut que tu me pardoimes : ma plus douce consolation en ce triste monde, presque la seule, est de m'entretenir avec toi. Cette lettre d'ailleurs ne partira que vendredi, et si elle ne partait point du tout, je crois que je l'écrirais de même ; il me semble que tu es moins absent quand je t'écris. Il m'est venu plus d'une fois dans l'esprit, ou plutôt dans le cœur, d'aller te trouver à Angers et de n'en revenir qu'avec toi. Les lieux où tu n'es pas me paraissent un désert.
Je te dis ceci, parce qu'il me serait impossible de ne pas te dire tout ce qui se passe en moi. Du reste, sois sûr que jamais, avec la grâce de Dieu, l'idée de fuir une souffrance, ou de goûter un bonheur, ne me fera quitter la place où je me croirai retenu par le devoir.
Du 27. — Il est 6 heures, c'est le premier moment libre que j'aie eu dans la journée. Quand je compare cette vie de tumulte, de fatigue et de soucis à la tranquille uniformité de la vie des champs, au repos de l'âme ou aux douces émotions dont je jouissais dans nos forêts, j'ai besoin de regarder en haut et de me sentir sous la main de Dieu, pour m'accoutumer à une existence si opposée à tous mes désirs et à tous mes goûts. Près de terminer une longue vie, pleine de souffrances et de travaux, saint Martin disait : Non recuso laborem. Ce mot m'a toujours paru bien beau : dégoût de la terre, résignation à vivre, abandon parfait à la volonté de Dieu, tout y est. J'aime à me le rappeler de temps en temps pour relever ma faiblesse. Hélas ! elle est si grande, que, si je n'étais soutenu par une grâce dont je suis bien peu digne, j'y succomberais à tous les instants.
Marque-moi comment tu passes ton temps à Angers. Y trouves-tu au moins quelques distractions agréables ? Combien de semaines encore penses-tu devoir y séjourner ? Je t'engage, cher ami, à prendre l'habitude d'une petite méditation chaque matin, ne fût-elle que d'un quart d'heure ou même moins. Aucun exercice n'est plus fertile en excellents fruits. Adieu, mon frère, mon bien-aimé, adieu! Que ce mot est triste ! c'est le mot de cette vie ;
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mais nous en attendons une autre. Tout à toi pour jamais.
Mon frère, mon tendre frère, si tu savais combien ton petit billet de Tours m'a fait du bien ! Le voilà, je l'ai déjà relu dix fois. Il ne me quittera jamais. O mon Dieu, que vous êtes bon de m'avoir donné un frère ! je méritais si peu un pareil bonheur ! Mon Dieu, je vous rends grâces. Mon Dieu, conservez-lemoi, unissez-nous en vous à jamais !
Paris, 29 Janvier.
Si je ne t'écrivais pas aujourd'hui, mon bon frère, il faudrait attendre jusqu'à lundi, le courrier ne partant pas le dimanche. Je ne saurais me résoudre à être si longtemps sans causer avec toi. Tu as dû arriver mardi à Angers ; j'espère recevoir une lettre de toi demain, et puis le plus souvent qu'il te sera possible. Ne te fatigue pas cependant pour me procurer cette satisfaction. Je ne te demande que deux lignes, qui m'apprendront que tu te portes bien et que tu penses à moi. Il y a une impuissance de rien faire pour ceux qu'on aime qui tourmente beaucoup, et c'est en cela surtout que Dieu nous fait sentir notre misère. Tout mon bonheur serait de te savoir heureux. Je n'ai pas, ce me semble, sur la terre, de désirs qui me regardent directement. Que le ciel répande ses biens, ses plus tendres bénédictions sur mon frère, je ne demande que cela ici-bas. Je ne conçois pas même d'autre félicité, car je ne saurais jouir de rien pour moi-même. Ma vie, dans ce monde, n'est pas en moi ; elle est en ceux que j'aime, et qui ai-je jamais aimé comme mon
frère ? Sois donc heureux, mon bien-aimé, si tu veux que je le sois. Ma carrière s'avance rapidement ; mes jours, comme ceux des prophètes, déclinent vers leur penchant : Sicut umbra declinaverunt. Quand Dieu, bientôt peut-être, rompra mes derniers liens, je me soumets d'avance à ses volontés toujours justes, toujours adorables ; mais je sens que ma fin serait plus douce si, certain que ton sort fût assuré selon tes vœux, mon cœur cessait de battre en se reposant contre le tien. Adieu, mon frère.
Paris, 30 Janvier.
Mon pauvre frère, à combien d'épreuves Dieu a mis ton cœur depuis quelques jours ! Il faut voir en cela une marque de tendresse; tout coopère au bien de celui qui aime et qui croit. Si Dieu t'envoie des peines, c'est qu'il veut les consoler. 11 nous rappelle à lui, en nous faisant sentir le néant des créatures. Dieu seul ! Dieu seul î répétait un grand saint. Ce n'est pas que nous ne puissions, que nous ne devions nous aimer en lui, mais d'un amour résigné pleinement à sa volonté souveraine. Ce n'est pas ici le temps de jouir; il viendra plus tard. Attendons en paix, encore un moment. Si la route est dure quelquefois, le terme est bien doux; marchons avec courage, avec une tranquille confiance : Procédamus in pace, comme le chante l'Eglise dans ses prières.
Dimanche. — Mon frère, aie pitié de moi. Ce jeune Anglais, ce tendre ami dont je t'ai parlé, n'est plus. Je ne puis t'en dire davantage. J'ai été bien près de le suivre, maintenant je suis bien, il n'y a plus de danger. Sois heureux, mon frère.
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Paris, 1' ' Février.
Il s*en est allé à dix-huit ans, après avoir beaucoup souffert. C'était une âme ang^élique qui se peignait sur tous ses traits. Avec je ne sais quoi de triste qui venait de la terre, il avait une douceur, un calme, une pureté toute céleste. Oh ! que ne l'as-tu connu ! Vous étiez dignes de vous aimer. Quoique je n'aie appris qu'hier soir son bonheur, il a commencé le 19 Novembre. Cependant ne laisse pas de prier pour lui. 11 s'appelait en ce monde Henry Moorman. Je crois que c'est à lui que je dois ton amitié. Il a demandé à Dieu pour moi un ami qui lui ressemblât. La dernière lettre que j*ai reçue de lui est du mois d'octobre. 11 venait d'apprendre la mort de Teysseyrre, qu'il aimait beaucoup. Il me dit ces mots : He is gone a Utile before us. La moitié de la prédiction s'est déjà vérifiée. Ne t'inquiète pas de ma santé ; elle est faible, mais voilà tout. Je ne veux que ce que Dieu veut. Non recuso laborem.
Je compte aller voir ta bonne mère. J'éprouve le besoin de lui parler de toi. Quel autre intérêt ai-je maintenant en ce monde? J'entends les devoirs à part.
Paris, 1'' l'V'Nricr.
II y a deux heures que ma lettre qui partira demain est cachetée ; j'en commence une seconde, car, ne pouvant te parler, je voudrais t'écrire sans cesse. Je lis et relis les tiennes; c'est mon seul plaisir, plaisir triste comme tous ceux que je puis
goûter désormais, mais cependant plaisir bien doux. Les larmes aussi ont leur joie. Mon frère, je suis las d'être toujours celui qui reste. Je les vois tous partir et me laisser. Est-ce que je ne serais que de ce monde? Alors pourquoi m'aimeraient-ils? Pourquoi m'aimes-tu, si je ne suis que de ce monde? Toi, tu es de l'autre aussi. Ton âme est si belle ! Mon frère, aime-moi cependant, aime-moi par pitié ; le bon Dieu t'en récompensera. Et si jamais tu cessais de m'aimer, ne me le dis pas, cache-moi que tu ne m'aimes plus, ce ne sera pas bien long-.
Mon frère, que ta lettre est bonne ! Je viens de la relire, c'est la troisième, y compris le petit billet de Tours. J'oubliais de te dire de les numéroter, comme je fais celle-ci. S'il y en a qui se perdent, on s'en aperçoit. Fatale curiosité de savoir ce qu'on perd ! Ne vaudrait-il pas mieux l'ignorer ? Mais non, hélas ! je ne sais. Ma tête par moments n'est plus à moi. Je la sens quelquefois qui se trouble. Mon frère, t'ai-je dit combien je t'aimais? ce n'est pas que mon amitié soit quelque chose, cela, je le sais bien ; encore je serais fâché de ne t'avoir pas dit combien je t'aime. Ne va pas t'en aller comme les autres, attends-moi, je t'en prie. Ce n'est pas ma faute si je tarde.
Mon frère, que Dieu te bénisse comme je te bénis!
Paris, 5 Février.
Je n'ai pas de lettres de toi depuis deux jours, mon cher ami. Les soins que tu dois à ta tante et à ses affaires prennent sans doute tous tes moments;