CORRESPOND ANC
ils passent si vite dans cette triste vie ! les consacrer aux malheureux, c'est en faire le meilleur emploi. J'aime à te voir consoler des personnes qui te sont chères; cela me console moi-même. Et puis je me dis que ceci est court, que le terme approche, qu'il ne s'agit que d'attendre un peu : Et dictum est illis ut requiescerent adhuc tempus modicum. Il semble à notre impatience que les jours d'épreuve ne finiront point. Nous nous en allons prolongeant par l'imagination, dans un avenir sans bornes, les peines présentes, au lieu de porter chaque jour en paix la croix de chaque jour. En paix, ce n'est pas assez; il faut encore, il faut la porter avec amour; car qu'y a-t-il de meilleur, de plus aimable et de plus doux que la croix? Relis le dernier chapitre du deuxième livre de V Imitation : De regia via sanctœ crucis ; il ne console pas seulement des souffrances, il donne un grand désir de souffrir, à l'exemple de Jésus, qui a tant souffert pour nous. Que toutes les philosophies humaines sont stériles et faibles près de cette sublime philosophie de la croix! mais on ne saurait la comprendre, à moins que Dieu lui-même ne la révèle au cœur : Si scires donunn Dei!
Quoique j'aie renoncé à aller dîner dehors, la nécessité de voir certaines personnes me prive de presque tout mon tempr^. Au milieu de ce tumulte, de ce bruit fatigant, de ces occupations oisives, mon cœur, par une vieille et douce habitude, se reporte vers la retraite; il se représente le calme et le silence d'un cloître solitaire, les bois qui le cachent à l'œil du passant, la mer qui se brise contre ses murs, les tombes antiques des religieux, l'Eglise qui entendit leurs prières; là, tranquille un moment,
il oublie les honneurs, il s'oublie lui-même, et s'évanouit dans les rêves d'une félicité qui n'est point.
Chimères, chimères que toutes ces pensées! Mon frère, soyons où Dieu nous veut ; il n'y a que cela qui soit bon.
Du 5, à 10 heures du soir.
J'avais fermé ma lettre, n'espérant plus en recevoir de toi aujourd'hui. Que la Providence est bonne, mon frère, et qu'elle me le fait bien sentir en toi! Voilà cette lettre que je n'attendais plus; je l'ai déjà relue deux fois ; je la relirais sans cesse, qu'elle me toucherait toujours davantage; elle a remué tout mon cœur, ce pauvre cœur épuisé de souffrance, et qui ne se ranime sur la terre que près du tien. Mon frère, tu me crois meilleur et plus fort que je ne suis ; il y a des douleurs qui m'abattent toujours. Jug-es-en par la lettre que voilà : c'est une de celles que j'avais supprimées. Je l'écrivais le même jour, et peut-être à la même heure que tu m'écrivais la tienne. Je te l'envoie, mon frère, pour te désabuser de l'idée que tu te fais de mon courag-e contre les peines de cette vie. Je te le dis dans toute la sincérité de mon âme, ma misère est si grande, je me sens si vide de tout bien, que je m'étonne qu'on puisse s'attacher à moi. Je pense que Dieu le permet pour ménager des secours à ma faiblesse. Aidons-nous l'un l'autre à aller à lui. Que notre amitié n'ait rien d'humain, qu'elle ressemble dès ici-bas à cet amour inénarrable qui, à jamais, unira les élus du Seigneur dans son royaume éternel.
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l'wris, 7 I'i\iier.
Oh ! oui, mon frère, nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux isolément ; tout est désormais commun entre nous ; nos cœurs se touchent par tous les points ; douleur ou joie, ce qui entre dans l'un passe dans l'autre aussitôt, ou, pour mieux dire, est senti de chacun de la même manière et au même instant. Ne sois pas inquiet de ma santé; l'instant seul de la crise est dangereux. Cet instant passé, il ne reste qu'une souffrance paisible, une certaine langueur triste, qui détache de cette vie et élève vers l'autre tous les désirs. Je ne saurais me plaire ici-bas; je m'y trouve comme étranger, mon âme aspire vers d'autres régions. Seulement, je demande à Dieu de me laisser reposer un peu sur le cœur de mon frère, avant que je parte : Dimitte mihi ut réfrigérer priusqiiam abeam, et amplius non ero. Que sa volonté néanmoins s'accomplisse, et non pas la mienne!
Cher Denis, tu te trompes, la paix est de la terre aussi, pourvu qu'on sache où la placer. Ecoute l'auteur de V Imitation : Toia pax nosira, in hac misera vita, potius in humili sufferentia ponenda quam in non sentiendo contraria. La nature sent ce qui la blesse, elle le sentira toujours, l'ordre même l'exige ainsi; m:iis quand on se soumet pleinement, sans hésiter et sans réserve, quand on ne veut que ce que Dieu veut, où peut être le trouble? Voilà le but où nous devons tendre, sans nous décourager, sans nous lasser jamais. Hélas ! ma plus grande peine est de m'en trouver encore éloigné.
Mon frère, tu as prié pour moi, et ta prière aura sûrement attiré sur ton pauvre ami quelqu'une des grâces dont il a tant besoin. Ainsi se secourent et s'appuient deux chrétiens séparés l'un de l'autre. Sans doute, ta présence m'eût bien consolé; mais celui qui sait bien mieux que nous ce qui nous est bon m'en a privé : Ita, Pater, quoniam sic fuit placitnm ante te.
Mon frère, que j'aime à répéter ce nom ! mon bon frère, nous nous reverrons, ici premièrement et puis toujours, toujours dans un monde meilleur. Ménagetoi, je t'en conjure, tu es plus moi que moi-même. Surtout, fais chaque jour quelque progrès dans la piété, dans l'amour de notre divin Maître. Je te le demande en son nom. Adieu, mon frère.
Paris, samedi.
Je ne t'ai pas écrit hier, et je ne t'écrirai aujourd'hui que bien peu de lignes. Je viens de recevoir une lettre de Londres, où l'on me donne quelques détails sur la mort de Henry. Je l'ai lue avec assez de calme. La plaie était faite déjà ; elle ne saurait être plus profonde ; elle ne saurait non plus se fermer jamais. Je bénis Dieu d'avoir enlevé de ce monde ce cher enfant. Il méritait sans doute que son épreuve fût abrégée. Quelques jours de larmes, et le voilà qui repose à jamais sur le sein de son père. Pour moi, je traîne ici-bas une vie mutilée. Qu'importe ? Ita, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te. Prie pour ton frère, il en a besoin. Il y a sur son âme comme un poids de douleur qu'elle cherche à soulever et qui retombe toujours. C'est
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la croix qu'il faut porter à la suite de Jésus. Je m'unis à son agonie, à ses inexplicables angoisses, à cette tristesse de mort qui précéda sa passion et qui la contenait tout entière : Tristis est anima mea usque ad morlem. Adieu, Denis, adieu, mon frère !
Paris, 11 I'Y\riir.
Mon frère, il y a aujourd'hui trois semaines que tu m'as quitté. Depuis que nous nous connaissons, nous avons été déjà plus de temps séparés que réunis. Que de pensées cela fait naître ! comme cela apprend à juger la vie ! Quelques jours ont suffi pour nous la montrer tout entière avec ses douleurs et ses plaisirs ; nous n'en verrons désormais pas davantage ; les circonstances varient, mais le fond ne change pas. Que faire donc? élever nos regards et nos espérances plus haut, laisser les morts ensevelir leurs morts, pour suivre Jésus sans délai et nous attacher à lui seul. Tout ce qui trouble vient de la terre, quittons-la, et nous jouirons d'une inaltérable paix.
J'en étais là, quand j'ai été obligé de sortir pour aller dans ce monde qui me pèse tant. Comme je sortais on m'a remis ta lettre n° 2 ; je l'ai lue avec attendrissement, avec bonheur ; rentré, je l'ai relue encore, et voudrais la relire sans cesse ; toutes tes paroles remuent mon cœur. O mon frère, ne craignons qu'une chose, c'est de nous trop aimer. Un désert et Denis, voilà tout ce que je demanderais à Dieu, si j'en étais encore à désirer du bonheur sur la terre. Mais non, la croix du Sauveur Jésus, n'est-ce pas que tu ne veux que cela non plus ? Ce
qui me peine au-delà de ce que je te puis dire, c'est de la porter si mal. Je crains qu'à force de m'en rendre indigne elle ne me soit enfin ôtée. Il faudrait dire comme saint André : O bona crux diii desiderata et jam conciipiscenti animœ prœparata! Mon frère, il y a dans toutes tes lettres des choses qui m'affligent bien contre ton gré, ce sont les louanges que tu me donnes, et que je mérite si peu. Je te conjure de me les épargner désormais. Ton amitié te fait illusion, tu ne me connais pas. Quand je viens à me regarder, je m'effraye de moimême. Appelle sur moi la miséricorde, voilà ce dont j'ai besoin. Le sentiment dont tu me parles n'a rien de mauvais, au contraire. Ne le sépare pas cependant du désir de posséder Dieu, d'être éternellement uni à lui : Adveniat regnum iuum. Quant aux idées qui passent dans l'esprit durant le sommeil, lorsqu'elles nous rappellent notre misère, elles peuvent servir à nous humilier, ce qui est toujours bon ; mais elles ne doivent pas troubler notre paix. Dieu ne demande que notre volonté, parce que c'est tout ce qui est à nous. Donnons-la lui tout entière, n'en réservons rien, et puis soyons tranquilles, endormons-nous sur son sein avec la douce sécurité de la confiance et de l'amour.
J'aurais mille et mille choses à te dire encore, mais il est plus de 11 heures, je suis fatigué, je n'ai point dormi la nuit dernière ; adieu donc, mon ami, mon frère, adieu jusqu'à demain ! Demain pourtant, je ne suis pas sûr de pouvoir t'écrira ; je sortirai de bonne heure pour affaires importantes et ne rentrerai que tard. Comme le bon Dieu voudra. Adieu, mon Denis ; dans l'éternité il n'y a plus d'adieu.
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P;iris, K; l'éviitr hSll).
Tes lettres, mon frère, sont le seul plaisir auquel je sois sensible. Je ne veux pas cependant, lorsque déjà tu es fatigfuc, que lu te fatig-ues encore à m'écrire ; ni surtout que tu prennes sur ton sommeil. Cela me ferait une peine extrême en m'inquiétant sur ta santé ; ainsi promets-moi que tu ne veilleras pas.
Mon frère, quand on le voudrait, comment veuxtu qu'on cesse de t'aimer? qu'on renonce à être aimé de toi? S'il y avait de telles inconstances du cœur, rien ne prouverait davantag-e sa profonde misère et le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Cher Denis, qu'il soit le lien, le centre et le terme de notre amitié! Plaçons-en les racines dans le ciel, pour qu'elle ne soit pas ébranlée par les orages de la terre. Je remarque une chose en ce moment même : c'est qu'à chaque phrase que j'écris, j'éprouve un nouveau regret de ton éloig-nement. Il faut que ma pensée et mon cœur s'arrêtent sans cesse. Oh ! quand pourrons-nous nous parler, ne fût-ce qu'une pauvre petite heure? Mais voilà encore un désir humain. La volonté, la sainte volonté de Dieu ! C'est la devise des trappistes. Elle est en tête de toutes leurs lettres et devrait être en tête de tous nos sentiments. Que je te dise, à cette occasion, une courte mais bien belle prière de saint Macaire d'Egypte : Domine, siciit scis et vis, miserere mei. On essayerait longtemps en vain de dire plus en moins de mots. Ne néglige pas, cher ami, d'aller puiser des forces et des consolations là oii
Dieu a voulu que nous les vinssions chercher : Omnes sitienies, venite ad aquas. Va le plus souvent possible te désaltérer à cette source dont les eaux rejaillissent dans l'éternelle vie, et dans ces jours de grâce et toujours, prie pour ton pauvre frère, qui prie aussi pour toi, qui pense sans cesse à toi, oui sans cesse, et avec une tendresse qu'aucunes paroles ne peuvent exprimer.
Paris, 21 Février 1819, 11 licures du soir.
Ma journée a été bien fatigante, mon pauvre frère, toute pleine de visites depuis 8 heures du matin; et puis, j'ai été obligé d'aller dîner dehors ; et voilà que je rentre sans avoir pu encore dire mon bréviaire : ma santé souffre de ce genre de vie; j'aurais vraiment besoin de repos. En attendant que Dieu m'en donne, il me ménage dans tes lettres une consolation bien douce. Je reçois en ce moment le numéro 7, écrit à 2 heures de la nuit; c'est trop aussi, mon frère; je veux absolument que tu renonces à ces longues veilles, qui finiraient certainement par altérer ta santé. Tu dois sentir combien cette inquiétude est cruelle pour moi. Mon cœur craint tout, en même temps que ma volonté se résigne à tout. Aie soin de ce qui m'est si cher, conservemoi l'ami que le ciel m'a donné. Et quant à ce qui me regarde, sois tranquille; mon temps n'est pas venu. Lorsqu'il viendra, tu recevras d'en haut la force qui te sera nécessaire.
Je souffre beaucoup, cela est vrai; mais il est si bon de souffrir! Je ne demande à Dieu que la croix avec la grâce de la bien porter, car jusqu'ici je la
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traîne plutôt que je ne la porte, et c'est pour moi un grand sujet de m'humilier et de trembler. Que je mérite peu, mon Denis, d'être aimé comme tu m'aimes! N'oublie pas au moins à quelle pauvre et misérable créature tu prodigues ton affection, et par ce que tu lui accordes, juge de l'amour que tu dois à Dieu. Ce qui me touche le plus en toi, c'est de te voir t'élever vers lui, t'occuper de lui plaire, et consacrer à son service cette vie qui lui appartient. Que ton âme tout entière, que tout ton être soit à Jésus, comme il a voulu être tout à toi; entre avec lui dans cette union intime, inénarrable, qui faisait dire à l'Epouse, figure du vrai chrétien : Dilecius meus niihi, et ego illL Va le trouver, ce Sauveur, ce divin Epoux, ce bien-aimé, à la table sainte, oij son amour nous appelle d'une voix si puissante et si tendre : Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum. Oh! quand pourronsnous parler de lui ensemble, nous exciter mutuellement à l'aimer? Quand il voudra. Il sait mieux que nous ce qui nous convient.
Je n'ose former aucun projet ni embrasser aucune espérance ; celle que tu m'offres en perspective serait peut-être trop douce. Attendons, la Providence s'expliquera lorsqu'il sera temps. J'ai un vif désir d'achever mon deuxième volume; cela m'est impossible maintenant; et cette impossibilité qui ne vient pas de moi, ce me semble, tranquillise le désir même.
Je reverrai tes bons parents que je voudrais voir tous les jours ; mais je ne suis pas maître de moi-même, ma vie est emportée comme une feuille par la tempête. Adieu, mon frère, mon enfant bienaimé. Adieu ; à Dieu seul ! 2
Paris, 30 Février.
îi e3i bon que nous sentions notre faiblesse, mon frère, et que nou3 disions comme David : Ego vir videns paupertatem meam, pourvu que nous ajoutions avec le même prophète : In Domino confîdo; oculi ejus in pauperem respiciunt. Défiance de nous-mêmes, confiance en Dieu, voilà le fondement de la vie chrétienne. Abandonnons-nous doucement entre les mains de Celui qui a promis de nous soutenir si nous sommes fidèles à sa grâce ; allons à lui en grande humilité et simplicité. Réfléchissons peu sur nous-mêmes, et seulement autant qu'il est nécessaire pour nous corriger. Point de trouble, point d'inquiétude, même après nos fautes, mais un humble et prompt repentir, avec une résolution ferme de n'y jamais retomber volontairement. Soyons comme la balle qui n'a pas plus tôt touché la terre, qu'elle rebondit aussitôt. Que nos actions les plus indifférentes soient animées par la foi et cet esprit d'amour qui donne un prix infini aux moindres choses. Ama^ et fac quod vis, disait saint Augustin. Quand on aime, on met son bonheur à plaire à l'objet aimé. Aimons Dieu, et sa loi nous deviendra facile. Aimons Dieu, et nous n'aurons de volonté que la sienne, de désirs que les siens, toujours unis à ce bon Maître, dans la joie comme dans la peine, sur le Calvaire comme sur le Thabor.
L'histoire de mon pauvre Henry est trop longue pour te la raconter dans une lettre, et des détails sont nécessaires. Je te dirai tout quand nous nous
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reverrons. Celui qui dispose des cœurs avait daig^né se servir de moi pour faire connaître la vérité à ce jeune homme, né protestant, et pour le ramener dans le sein de l'Eglise mère; et je vis bien clairement dans cette occasion qu'en ce qui touche l'œuvre du salut, nous ne sommes que de misérables instruments, sans pouvoir réel, sans efficace, et que tout vient d'en-haut. Le papier me manque. Adieu, mon frère, adieu ; je ne te quitte pas cependant, je vais prier pour toi.
Paris, 7 Mars.
Je ne veux pas que la journée se passe sans que je te dise un mot, mon bo i frère. Depuis 2 heures jusqu'à 8, je n'ai fait que courir. Cette vie de Paris est terrible pour cela. O rus, quando ego te aspiciam ! et le reste, qui est si admirable dans mon poète favori, Horace. Cependant il faut être là où Dieu veut que nous soyons. Qu'importe, après tout, en quels lieux s'écoulent ce peu de jours qui nous sont donnés ? Est-ce la peine de tant s'occuper du cours d'un ruisseau dont la source tarira sitôt ? Qu'il humecte et rafraîchisse en passant quelques pauvres plantes desséchées, cela 'suffit, et beaucoup au delà, pour qu'il ne puisse se plaindre de sa destinée. Voilà ta lettre n'' 17 qui me parvient. Ne t'inquiète donc pas de moi, mon frère. Je te l'ai déjà dit, mon temps n'est pas arrivé; et s'il l'était, il faudrait bien encore bénir Dieu et ses volontés. Si recursum habes ad sernper viventem et manentem veritatem, non contristabit amicus vivens aut morlens. Nous
avons, l'un et l'autre, beaucoup de chemin à faire pour arriver là; encore devons-nous y tendre. Préparons-nous pour le temps de l'épreuve. Il ne faut pas te tromper : selon toute apparence, ce sera toi qui auras à la supporter. Dieu te donnera des forces au moment, mais, je te le répète, ce moment n'est pas venu. Ma santé est assez mauvaise pour que je souffre, pas assez pour que je meure. Il y a de la vie au fond de mes maux. Prie pour que je fasse désormais et de mes maux et de ma vie un meilleur usage. Je te voudrais non seulement résigné, mais heureux de l'être. Quand tu te sens triste, pense à la brièveté de tout ceci. Adhuc modicum. Est-ce la peine de tant s'affliger de ce qui va finir? Que la paix de la soumission te conduise à la paix plus douce et plus profonde de l'amour. Dilectus meus mihi et ego illi. Que restet-il à désirer, quand on peut dire cela? De quoi peut-on s'attrister encore ? Conversatio nostra in cœlis est, dit saint Paul. Descendons le moins possible sur la terre, et n'y descendons jamais tout entiers. Que ce qu'il y a de plus intime en nous demeure toujours là-haut. Prêtons-nous par devoir aux créatures, mais ne nous donnons qu'à Dieu. Mon bon frère, je dis ces choses bien plus pour moi que pour toi, car il n'est point de faiblesse égale à la mienne. Prie donc, prie pour ton pauvre frère, qui t'embrasse et te serre contre son cœur.
Paris, 10 Mars.
Voici une nouvelle qui te fera plaisir, je crois, mais qui doit, comme tu le verras, rester entre
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nous. Samuel m'a fait demander la permission de me venir voir. Prie le bon Dieu de donner quelque efficacité à mes paroles. Nous ne pouvons compter que sur lui. L'homme ne peut rien, absolument rien, et il y a tant à faire encore ! Ce pauvre jeune homme disait : « 11 ne me fera pas de sermons au moins ». Hélas ! si, je lui en ferai, mais avec tant de ménagement, de douceur et de discrétion, qu'il ne s'en offensera pas, j'espère. Ce qui ne produirait rien dans le moment peut plus tard porter des fruits. Nous ne devons rien négliger : un seul mot resté dans le cœur peut y devenir un germe de salut.
Pour me distraire de mes désirs, je te transcrirai ici une petite prière à l'ange gardien, que je fis en Angleterre, n'ayant point de livres où il s'en trouvât.
Custos mei cœlestis, angele quem loties peccatîs contristavi, totîes fugavi sceleribuSy ne me, quœso, deseras in periculisj ne sinas me inermem tuœque protectionis nudatum auxilio adversus versutum œque ac ferocem inimicum luctari. Sed mihi semper benignus attende : meam tuis mentem, suavissime susurrans robora consiliis, cor meum languens et prœ amoris defectu pêne jam emortuum refocillaf et igné quo tu ardes dulciter accende^ ut y cum ex hac tœdiosa vita brevi migravero, vitam œternam merear consequi et in tua omniumque Angelorum societate gloriosa, Jesum perenniter videre, amare, laudare, benedicere. Amen (').
Adieu, mon frère chéri.
(*) (( O ange, mon gardien céleste, que mes péchés ont tant de fois centriste, que mes crimes ont tant de fois mis en
Paris, 5 Avril.
Je crois, mon frère, que j'ai chaque jour moins de temps à moi. A peine pourrai-je aujourd'hui te dire deux mots ; et pourtant qu'ai-je fait depuis ce matin ? rien. J'ai distribué une douzaine d'heures entre sept ou huit personnes, et c'est comme si je n'avais pas vécu. Montaigne disait : « Les détails me pillent » ; moi, ce sont les importuns. Importuns cependant ce n'est pas le mot. Je vois avec plaisir la plupart des personnes qui me viennent. Elles paraissent croire que je ne leur suis pas entièrement inutile ; il y a une sorte de demi-devoir qui ne me permet pas de me refuser à leur empressement. Je cherche de tous côtés, dans mon esprit, le moyen de recouvrer un peu de loisir; jusqu'ici il y a toujours eu des obstacles insurmontables ; il faudra néanmoins que je rompe le nœud, si je ne peux pas le délier ; je n'attends pour cela que le moment qui me paraîtra marqué par la Providence.
Quant à ce que tu me dis des curés, je pense qu'il vaut mieux maintenant se taire sur cette
fuite, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas dans le péril ; ne me privez pas de votre protection et de votre secours pendant que je combats contre l'ennemi astucieux et cruel. Mais assistez-moi toujours avec bonté ; parlez suavement à mon âme, fortifiez-la par vos conseils; relevez et guérissez mon cœur languissant et déjà proche de la mort faute d'amour; allumcz-y doucement le feu dont vous brillez, afin qu'au sortir de cette vie courte et misérable, je mérite d'obtenir la vie éternelle, afin de voir, d'aimer, de louer et de bénir à jamais Jésus-C.hrist avec vous et avec tous les chœurs glorieux des esprits célestes. ))
CORHESPONDANCK 23
question. Qu'iraient-ils faire dans ces assemblées? Ce ne sont pas quelques voix qui sauveront la monarchie. Il s'agit désormais de tout autre chose. Mais je ne puis te dire dans une lettre ce que je pense de notre état. Peu de personnes, à mon avis, le comprennent bien, et c'est ce qui me fait le plus craindre pour l'avenir. Pour moi, je suis résolu à laisser là la politique. Je n'y peux rien, et j'aspire au moment où il me sera permis d'ignorer tout ce qui se passe. J'ai souvent pensé que je serais fort heureux en prison, pourvu qu'on me donnât quelques livres, du papier, de l'encre, un peu de feu en hiver, et une petite chambre à moi tout seul. Tu vois que je n'ai pas des prétentions très exagérées. Bonsoir, mon frère chéri, je t'embrasse tendrement, et me recommande à tes prières plus particulièrement encore en ces saints jours.
Paris, 7 A\iil.
Tu ne sais pas, mon bon frère, combien tes lettres me font de bien. Je reçois à l'instant celle de dimanche, si aimable, si tendre, si pleine de ton cœur, et dès lors si consolante pour le mien. Tu me distrais de moi-même, de cette profonde tristesse qui me dévore intérieurement, et cela depuis ma première enfance, car je ne me suis jamais senti bien en ce monde ; j'en ai toujours désiré un autre ; et quand je détournais mes regards du seul où nous devions espérer la paix, mon imagination, jeune encore, en créait de fantastiques, et ce m'était un grand charme dans ma solitude. Sur les bords de la mer, au fond des forêts, je me
nourrissais de ces vaines pensées, et ignorant l'usage de la vie, je l'endormais en berçant dans le vague mon âme fatiguée d'elle même. Jamais je ne serais sorti volontairement de cet état ; Dieu m'en a tiré en m'imposant des devoirs pénibles, et les plus opposés à mon caractère. Devenu malgré moi une espèce d'homme public, j'ai cessé de m'appartenir ; il faut que je vive pour autrui, et que je renonce au seul bien réel dont il nous soit donné de jouir ici-bas, le repos. Encore si j'étais sûr de me reposer dans l'éternité ! Si je pouvais me promettre d'accomplir ma tâche fidèlement ! mais ma plus grande douleur est de sentir combien je suis différent de ce que je devrais être. Prie donc pour moi, mon frère, ne te lasse point de prier. La Providence bénira tes vœux, et ta tendre charité ne restera pas sans récompense.
Paris, 10 Avril.
Je ne m'explique que d'une manière comment il arrive si souvent que tu reçoives à la fois deux de mes lettres : c'est que tu n'es pas, mon frère, le premier à les lire. Comme il n'y a pas moyen de prévenir ce petit désagrément, il faut s'y résigner. Ces bons messieurs de la police, qui ont l'honnêteté de se mettre en tiers dans notre correspondance, y trouveront difficilement quelque chose qui les dédommage de leur peine; car ce n'est pas encore une conspiration que de croire en Dieu et d'aller à la messe. Il est vrai que cela pourra venir, mais alors nous nous tairons sur ces sujets dangereux, et nous parlerons du temps qu'il fait, si cela est permis...
CORUICSPONDANCE 25
Paris, 2.") Aviil.
Hier, en arrivant, je trouvai ton n'^ 42; aujourd'hui, je reçois le n" 43, et je me réjouis de ce que tu m'aimes, bien que si peu digne de tant d'amitié, et puis je m'attriste d'être séparé de toi, de ne pouvoir te parler, te dire tout ce que je pense et tout ce que je sens, et te montrer en silence, au fond de mon cœur, cette tendresse qu'aucun discours ne peut exprimer. A peine nous sommes-nous entrevus, comme des voyageurs qui se croisent, nous avons passé l'un près de l'autre en nous tendant la main, et nos âmes se sont unies pour jamais. Cher Denis, nous nous retrouverons dans l'éternité; sur la terre qu'importe? tout y finit si vite! ce n'est pas de se rencontrer qui est doux, c'est de ne se plus quitter.
Si tu savais, mon frère, combien ce monde me pèse, avec quelle force je me sens attiré vers l'autre! Hier encore, un de ces souvenirs qui froissent tout le cœur a brisé le mien. On me remit, à mon arrivée, quelques petits objets qui avaient appartenu à mon pauvre Henry; ces choses-là font bien du mal, mais c'est un mal qu'on aime. Cher, si cher enfant, quand je viens à songer que je ne le reverrai plus de ce côté de la tombe, il me semble qu'elle ne s'ouvrira jamais assez tôt pour moi ; quelque chose me presse d'y descendre, et mes désirs ne se reposent que là. Oh ! que n'as-tu connu mon Henry! Tiens, mon frère, voilà de ses cheveux; garde-les précieusement, c'est tout ce que j'ai de plus cher en ce monde.
25 Septembre 1827.
Je puis enfin t'écrire deux mots, mon bon frère, mais seulement deux mots, car je suis encore bien faible. Une rechute imprévue a retardé ma conva^ lescence. Toutefois elle n'a présenté aucun symptôme alarmant, et la quinine prise à fortes doses m'a débarrassé des deux fièvres qui se compliquaient comme dans ma première maladie. J'espère être bientôt dans mon état ordinaire. Ou ne peut être plus mal que je n'ai été. Je suis revenu, non pas d'un état dangereux, mais des dernières extrémités de l'agonie ; de sorte que je mourrai deux fois. Oh ! qu'il est sage de se tenir prêt !
Quand tu m'écriras, tâche de profiter de la franchise de l'administration de ton père, ou de la tienne. Je suis accablé de ports de lettres, et dans une grande gêne, jusqu'à être obligé de renvoyer l'unique domestique que j'aie. Ceci pour toi seul. Je t'embrasse tendrement.
Le 13 Mars 1828.
Je te remercie de ta lettre, mon Denis, et mon regret est de n'en pas recevoir de toi plus souvent, car ton souvenir m'est bien doux, et les paroles de ton amitié raniment mon pauvre cœur souvent assez triste. Malgré des projets bien arrêtés, il serait possible que nous nous revissions cette année, à la vérité pour peu de temps. Je touche à la fin des divers travaux qu'a rendus nécessaires le jugement qui m'enlève une partie considérable des
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propriétés dont la mauvaise foi ne m*avait pas encore dépouillé.
Quand je vois la mer monter dans les marées de l'équinoxe, je dis qu'elle couvrira la g-rève. Nous voyons monter les événements depuis quelques années, et ainsi il n'est pas difficile de prévoir l'inondation. Jusqu'oii s'étendra-t-elle ? Voilà tout ce qu'on peut demander. Je crois qu'il est plus aisé de dire ce qu'elle emportera que d'annoncer ce qu'elle laissera debout, en fait de fabriques humaines.
La révolution ressemble au démon de l'Evangile, qui ne s'en va que pour revenir avec sept autres plus forts que lui.
Adieu ! je t'embrasse tendrement.
Le 11 Juillet 1828.
Je veux justement, cher bon frère, te dire deux mots, car c'est à peu près tout ce qu'on peut, lorsqu'on est loin l'un de l'autre. Que j'aimerais que ma vie fût arrangée de manière à ce que nous pussions nous voir chaque jour au moins quelques moments ! Cela viendra peut-être. En attendant, il faut bénir Dieu qui dispose de nous autrement, selon ses desseins pleins de bonté et de miséricorde. Après tout, ce n'est pas de la terre qu'il s'agit. Qu'importe où et comment nous passions ce peu de jours qui nous sont destinés ici-bas ? Songeons au départ toujours si prochain, à ce départ heureux qui sera suivi de la réunion éternelle. O mon Dieu! toujours, toujours ensemble et ensemble dans votre sein ! fiaty fiât ! Qu'est-ce
que tout le reste près de cela ? Dégage-toi, mon âme, des illusions qui t*obsèdent, sors de ce monde, sors du temps, et commence, dès à présent, à entrer par la foi, par l'espérance et l'amour, dans la vraie vie, la vie sans fin, qui s'étend, dit l'Esprit de Dieu, de l'éternité à l'éternité, in perpétuas œternitates.
Le 24 Août 1828.
M. Cottu m'a envoyé son livre. Je ne crois pas comme lui qu'on improvise une monarchie par ordonnance, et surtout je ne crois pas qu'on fasse jamais une société stable avec des intérêts de fortune et de vanité. Le matérialisme du siècle a beau prendre toutes les formes, il n'en demeurera pas moins impuissant à rien établir. Tous ces braves gens à constitutions pétrissent merveilleusement l'argile ; il ne leur manque qu'une chose, le souffle qui donne la vie.
La résistance de l'épiscopat, sur laquelle le ministère n'avait pas compté, devient une affaire grave. Il est difficile de dire quelles en peuvent être les conséquences. Ce n'est pas qu'à mon avis elle dérange le moins du monde le cours naturel des événements tel qu'on avait lieu de le prévoir, mais elle dérange au moins beaucoup de calculs, et sous ce rapport le dénouement sera très curieux.
Je te prie de faire agréer mes hommages à M""^ Benoît, et d'embrasser pour moi tes petits enfants et particulièrement Paul. Tout à toi, cher bon frère, bien tendrement.
COHHKSPONDANCE 29
Le 12 Mai 1820.
J'ai été, cher bon frère, assez malade pendant plusieurs semaines, et il m'en est resté une très grande faiblesse. Je sens que je m'use rapidement de jour en jour.
J'ai, sous ce rapport, vingt ans de plus que mon âge, et je ne le regrette pas, la vie est si triste! Tout ce qui m'afflige, c'est que l'épuisement en rende la fin presque inutile. Je te remercie beaucoup des 500 francs que tu m'envoies. Je ne voudrais pourtant pas que tu te gênasses pour moi. Ta position a changé, et tu ne peux pas ce que tu aurais pu dans un autre temps. Que cela soit bien entendu entre nous, mon bon frère, pour ma tranquillité personnelle.
On m'a écrit de Rome que le nouveau pape était bien disposé pour moi. Les intrigues de Chateaubriand pour me faire désapprouver ont échoué complètement. Je n'en regrette pas moins tous les jours, et du fond de mon cœur, Léon XII, qui m'aimait véritablement. Il n'avait dans son cabinet que deux gravures : une image de la Sainte Vierge, et, au-dessous, mon portrait. Cette preuve d'affection m'a profondément touché.
Je suis à jamais tout à toi, cher bon frère.
Juilly, 18 Juin 1831.
Je serais charmé, cher bon frère, que le choix des électeurs de la Nièvre t'amenât bientôt à Paris ; ce serait une sorte de réunion, après avoir été
sSparés si longtemps. Ce rapprochement pourrait peut-être en produire un autre entre nos opinions. Je sais autant que personne combien l'homme se trompe aisément; mais si je me trompe, c'est assurément avec une conviction profonde, après avoir longtemps examiné, pesé le pour et le contre, et sans qu'aucun intérêt personnel quelconque ait pu m'attirer vers le parti que j'ai pris. Je le crois le seul vrai, le seul juste, le seul raisonnable, le seul qui renferme des moyens de salut et des espérances de vie. Jamais, durant le cours de la mienne, il ne m'a semblé voir quelque chose plus clairement, jamais ma conscience et toute mon âme ne m'a plus vivemement porté à la défense d'aucune cause.
Je serais heureux d'y sacrifier tout ce que j'ai, tout ce qui peut appartenir sur la terre à l'homme, tant il m'est démontré que cette apparence d'ordre que tu voudrais conserver à tout prix n'est en effet qu'une vaine apparence, un voile à demi déchiré qui ne recouvre qu'un cadavre, un informe mélange de corruption et de crime, en abomination à Dieu. Et puis, de qui dépend-il de conserver cette apparence d'ordre? Qu'on me le dise ! C'est le sophisme éternel des honnêtes gens qui veulent coûte que coûte le repos autour d'eux. Mais la Providence a d'autres desseins. Elle dit à la société comme à l'homme : « Marche ! — Mais je voudrais m'arrêter ici ; le temps est rude et la route mauvaise. — Marche ! » Et il faut marcher. Et, sans parler du reste, n'y aurait-il donc point ici-bas de justice pour les millions de pauvres opprimés qui palpitent sous les pieds sanglants d un Guillaume de Nassau, d'un Nicolas, d'un François de Modène ? Dieu me pré-
COHIIKSPONDANCK .*U
serve de la saoresse de ce temps, qui ne connaît de mal que ce qui d^rang-e le bien-être physique, qui préfère la perte de la religfion, de tout ce qui n'a qu'une valeur morale, à la perte d'une heure de sommeil, et qui, de son lit d'édredon, aurait dit anathème à la folie des Machabées!
On ne sait plus, parmi nous, sentir ce qui est grand, on a peur ou pitié. Voyez-les tantôt s'indigner, tantôt rire d'un rire idiot sur les insensés qui croient à la patrie et qui meurent pour Dieu. Que dire à cela ? Ils ont bu de la boue, et c'est une ivresse dont on ne se réveille jamais.
J'admire la Pologne, l'Irlande, la Belgique, non pas parce qu'elles sont révolutionnaires, mais parce qu'elles combattent les vrais fauteurs d3 révolutions, ceux dont le triomphe, qui serait la mort de tout ordre réel sur la terre, pousserait les nations dans l'athéisme.
Le papier me manque; je t'embrasse tendrement.
La Cliènaic, 1" ' Novembre 1832.
Hélas ! mon cher bon frère, tu t'abuses comme tant d'autres ; au lieu de chercher dans ce qui peut être des conditions d'ordre et de stabilité, tu les cherches dans ce qui a été, comme si les peuples reculaient, comme s'ils pouvaient, non plus que chacun de nous, remonter la vie. Par ce qui se passe en Espagne, vois combien est vaine toute résistance à ce que le cours des choses a rendu nécessaire.
Quand un changement social, une révolution est mûre, ceux-là mêmes qu'elle doit tuer la feront,
s'il ne se trouve là nul autre pour la faire. Mais on ne veut pas comprendre cela, on ne veut pas s'occuper de soi, parce qu'il faudrait renoncer à quelques vieilles idées, et secouer surtout je ne sais quelle invincible indolence, qui fait qu'on remet son sort, tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et après avoir été dupe et victime dix fois, on recommence comme de plus belle, et nulle expérience ne détrom.pe. 11 n'est aucun signe de mort plus certain pour un parti quelconque, et c'est pour cela qu'il n'y a rien à dire à un pareil parti. Il faut le laisser descendre dans sa fosse. Sinite mortuos sepelire mortuos suos.
Nul moyen de formicr la maison d'éducation dont tu me parles ; elle serait certainement considérée comme un pensionnat, et soumise dès lors aux lois et règlements universitaires. La position des pères de famille est affreuse partout ; mais quand on ne se sent pas le courage de combattre de front la tyrannie, on perd le droit de s'en plaindre. Ce n'est pas dans une lettre qu'il serait possible de te développer mes idées sur l'éducation. Tout ce que je peux te dire, en ce qui touche les langues, c'est que la meilleure manière de les enseigner est de se rapprocher le plus possible de la méthode naturelle. Peu ou point de grammaire dans les commencements, mais lire beaucoup, apprendre par cœur, et faire faire des phrases de vive voix.
Je croirais manquer à ce que je dois à notre amitié, si je n'acceptais pas ton offre, dans la situation où je me trouve. Quant au meilleur moyen de m'envoyer ces 500 francs, ce serait de faire prendre à Paris un bon sur le receveur de Dinan,
coins i:.si',).\nA.\(.i. 33
au nom du frère Paul. Je t'embrasse tendrement, mon bon frère.
Paris, 2!) Mars 1S31.
Ta lettre, cher bon frère, m'a fait grand plaisir en m'apprenant que tu as retrouvé toute ta famille bien portante, et aussi par les nouvelles assurances qu'elle me donne de ta si douce et si tendre amitié. Tu seras moins content d'une détermination que j'ai prise et que j'ai cru de mon devoir.
Ce qui se passe en France et en Europe, l'abominable système de despotisme qui se développe partout avec une si odieuse impudence me révolte tellement, qu'il m'a paru dans cette conjoncture que le silence serait de ma part presque aussi infâme qu'une approbation directe. En conséquence, j'ai résolu de sauver à tout prix, en protestant avec toute la force qui est en moi, ma conscience et mon honneur. On imprime donc les Paroles d'un croyant. Quoi qu'il en arrive, peu m'importe. La satisfaction de soi-même est préférable à tout. J'aime mieux les tempêtes au dehors qu'au dedans.
On m'écrit de Rome, du 15 mars. « M. C... m'a » communiqué le projet que certaines gens avaient » eu de vous faire venir à Rome. Je puis vous » assurer que c'était un piège, et j'ai de fortes » raisons de croire que ceux qui voulaient le » tendre habitent le Gésù. Certaines personnes qui » déclarent ne pas croire à la sincérité de votre » soumission ont manifesté un trop vif désir de » vous voir ici pour que je n'en sois pas convaincu. » Cette manœuvre, que je connaissais avant que
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» M. C... ne m'en eût parlé, m'c » révolté. »
Or, par une sing^ulière coïncid où cette lettre me parvenait, j' autres de Florence, pleines louang-es hypocrites, pour me pr( à Rome en m'y promettant un n On me propose de m'y condair nom d'un grand cardinal que 1 autrement. Quelles infâmes ir que ma prochaine publication ] Quoique l'ouvrage soit sans n( bien difficile que ce nom reste fait je ne m'en inquiète guère. J' ment ce qui regardait directemi qu'on m'aurait supposé en cela d qui ne sont assurément pas les r
La loi contre les associations précipite rapidement. Jamais l'e:
fut plus effrayant : c'est une ^ malheur, quand la crise viendra, excepté les hommes d'ordre et toi de cœur.
Mon départ pour la Bretagne
Les lettres suivantes sont adressé rnnipnr'f» Ti Dion nnr T.îiniennais. Kn
(.()iuu:si'()M)A.\(.i:
sur elle-même, l'âme peu à peu perd de sa
et les douleurs communes s'adoucissent (
mélangeant. Je prie Dieu de vous faire compi
qu2 la tristesse doit avoir ses bornes, parce >
trament elle reposerait sur une très fausse id
la vie, qu:î nous n'avons que trop de pend
considérer pratiquement comme renfermée
notre fug-itive existence terrestre. De là ces
frances inexprimables, ces désolations vc
du désespoir, lorsque la loi de toute chair s'a
plit en ceux que nous aimons. Je l'ai donc \
disons-nous, pour jamais, et là-dessus nous
sons un abîme en nous-mêmes, profond c
l'éternité. Eh non, vous n'avez rien perdu.
que vous regrettez est allé seulement se re
un peu; il dort selon l'expression de Jésus-<
lui-même, et bientôt il se ré/eillera; vous vou
séparés comme on se se ")are le soir poi
retrouver le matin, voilà tout. Et encore qu
quelles mystérieuses communications subsi
sans que nous en ayons le sentiment direct el
entre nous et ceux qui nous ont précédé da
sommeil ? Mais c'est une des misères de
nature de nous attacher dans les choses de ]
rence au côté qui blesse, de repousser la
gorger du suc amer qui déchire les entrailles. Notre volonté est, à notre insu, pour beaucoup plus que nous ne pensons, dans les douleurs qui tourmentent notre vie, et qui ne nous étaient point destinées par la Providence. Nous luttons presque sans relâche contre son amour, et lorsque nous l'avons en quelque sorte vaincu, notre âme en détresse se roule et se tord dans son triomphe insensé, secrètement joyeuse d'avoir acquis, croit-elle, le droit d'accuser Dieu même. N'en doutez point, il y a quelque chose de cela dans toute souffrance qui ôte la paix, dans toute plaie du cœur qui reste vive et saignante, comme au premier jour, dans tout regret qui rend insensible aux biens qui nous sont laissés. Les larmes sont permises, mais les larmes qui ne rongent pas l'œil d'oii elles coulent, et ne lui ôtent pas la force de pénétrer au delà de l'horizon terrestre; car de ce côté-ci sont les vrais fantômes, plus loin commencent les réalités.
Ainsi que je vous l'ai déjà dit, je souhaiterais que vous quittassiez la Suisse avant l'hiver. Pourquoi ne chercheriez-vous point quelque distraction dans le voyage d'Italie que vous aviez projeté il y a deux ans? Le climat vous serait favorable et le mouvement aussi. Avec un voiturier pour soi seul, la fatigue n'est presque rien, et la dépense est peu considérable. Seulement il faut, avant de partir, bien faire son marché, et le faire par écrit, en stipulant exactement tous les jours. Ce point est essentiel pour éviter les discussions. En partant à l'automne, vous auriez neuf bons mois avant les grandes chaleurs. C'est assez pour voir tout ce qui doit principalement être vu. Vous commenceriez
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par le Nord, de manière à vous trouver dans la saison la plus froide à Naples, d'où vous revendriez à Rome pour la Semaine Sainte, s. les cérémonies de cette époque ont pour vous de 1 attrait. Enfin, vous changeriez de lieux et c est beaucoup Pensez-y donc, et prenez sur vous; la volonté peut plus qu'on ne se le figure; essayez seulement.
Rappelez-moi au souvenir de M. Cottu et comptez sur mon affection aussi tendre qu'malterable.
La Cliênaie, 30 .Xoût 18:M.
l'ai reçu dernièrement une lettre de Denys Benoist, qui me dit que M. Cottu a passé quelques jours à Azy. J'en conclus que maintenant il est de retour près de vous. D'après le peu que je sais de ses idées et de ses vues, je ne pense pas qu il songe en ce moment à revenir en France, et je le regrette, car on n'est nulle part mieux ni aussi bien que dans son pays. Je sens cela si vivement que i'ai bien de la peine à comprendre qu on se prive, sans y être forcé, de ce qui existe de plus doux au monde, la patrie. On a beau dire qu'elle est partout quand on sait l'y trouver.qu'on la porte en soi-même, il n'en est rien. L'Italie est plus belle que la Bretagne, mais jamais l'Italie ne sera la Bretagne pour moi. J'aime mieux nos bruyères que ses orangers, notre ciel gris et terne que son ciel brillant, notre océan verdâtre que ses mers azurées. Et puis qui me rendrait mes souvenirs? En quel sol étranger mes racines puiseraient-elles leur sève accoutumée .'' On ne meurt doucement qu'où l'on a vécu, et près de se fermer nos yeux cherchent ce qu'ils virent en
s'ouvrant, c'est leur dernière joie. Après tout cependant l'on ne doit pas, et je me le dis, juger d'autrui^ d'après soi-même; nous n'avons tous ni les mêmes pensées, ni la même manière de sentir. Que chacun donc s'en aille dans sa voie, et qu'on l'y laisse cheminer en paix. C'est bien la moindre chose que cette tolérance mutuelle ; et pourtant qu'elle est rare en ce triste monde de contentions et de passions!
Vous m'engagez à rester ici; c'est aussi ce que je compte faire. Je ne vois rien à présent qui m'appelle ailleurs. Vous savez combien Paris a peu d'attrait pour moi. La vie que j'y mène forcément est pleine de gêne,, d'ennui et de fatigue, fatigue que l'âge et ma santé me rendent plus pénible chaque jour. Ici, au contraire, je jouis d'une liberté parfaite et d'un grand loisir. Je dispose de mon temps à ma fantaisie : je lis, j'écris, je laboure, je plante. Quelle plus douce existence pourrais-je souhaiter? Il ne me manque que deux choses : le petit nombre d'amis de cœur qui me sont restés, et ce plaisir de conversation qui, pris sobrement, est plein de charme. Mais on ne peut tout avoir à la fois, et je bénis la Providence de la part qu'elle m'a faite dans la distribution de ses biens. Je voudrais que vous vissiez ma petite chambre avec la double croisée que j'y ai fait faire, ses portes bien fermantes, la cheminée-poêle; vous ririez de mes précautions contre le froid; mais c'est qu'aussi le froid est mon grand ennemi, et, en vérité, celui que je crains le plus. Et puis c'est un repos, un silence qui vous calme tout d'abord. La nuit est tranquille comme le jour et le jour comme la nuit. En été l'on n'entend
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que le chant des oiseaux, en hiver que le bruit monotone du vent, qui, lorsque l'esprit ne suit pas quelque idée qui l'entraîne, le plonge en de vagues rêveries. Tout cela ensemble mène doucement au terme. Mais je m'aperçois qu'en vous parlant de moi je dépasse toutes les bornes. C'est l'effet de la solitude. Je finis donc en vous assurant de ma vieille affection qui jamais ne changera et ne s'affaiblira jamais.
Paris, 1' '• Juin 1837.
Par une coïncidence singulière, votre lettre m'est arrivée au moment même où j'achevais d'écrire mon testament. Vous me dites des choses bien bonnes et bien tendres. 11 en est d'autres aussi sur lesquelles nous ne saurions être d'accord. Les discuter, ce serait trop long et peu praticable sous bien des rapports. Le changement qui s'est opéré en moi est tout différent de ce que vous vous le figurez. Mes idées, toujours les mêmes pour le fond, se sont rectifiées, étendues, développées, voilà tout.
Défiez-vous, défiez-vous profondément de tout ce qui tendrait à vous séparer le moins du monde d'un seul de vos frères. On n'est uni à Dieu qu'autant qu'on est uni à l'humanité, sans distinction de lieux, de temps, d'opinions, de croyances, et l'amour est le fruit auquel on reconnaît l'arbre dont la tige s'élève à jamais dans l'éternité (').
(') Ceci serait un exemple, entre cent autres, de la eonfusion qui régna toujours entre les idées religieuses et les idées sociales dans l'esprit de Lamennais.
Je suis encore au Monde, mais comme n'y étant plus, et j'en serai tout à fait dehors dans huit jours. Le 15, je partirai pour la Bretagne, uniquement afin de voir un vieil ami, à qui j'ai promis cette visite. Je ne serai absent que deux semaines. De retour ici, je reprendrai un travail commencé el que je souhaite finir, avant de rentrer dans l'arène d'où je sors inopinément.
L'homme a été mis sur la terre pour la cultiver et la défendre^ ainsi qu'il est dit dans la Genèse. N'ayant plus de champ à cultiver, je défends ceux d'autrui contre les mille et mille envahisseurs qui pullulent de toutes parts, pour le malheur des peuples. A chacun son œuvre, à chacun son devoir.
J'espère trouver le moment d'aller dîner avec vous avant mon départ. En ce cas je vous écrirai l'avant-veille. Si je ne le pouvais pas ce mois-ci, ce serait certainement le mois prochain.
Adieu ; malgré vos gronderies, à mes yeux sans juste fondement, vous savez ce que vous me serez toujours.
21 Juin 1839.
Quelque plaisir que j'eusse à vous voir, je n'ose vraiment pas le désirer, lorsque je pense combien le voyage vous fatiguerait pendant cette chaleur. Pour moi, j'en souffre peu ou point, excepté dans mes courses quand elles sont longues, ce qui arrive assez fréquemment. Ces jours derniers, je n'ai fait que courir pour une collecte en faveur de quelques familles bien malheureuses. Si vous pou-
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viez me donner quelque chose pour elles, j'en serais bien reconnaissant. On ne s'imag:ine pas ce que c'est que certaines misères, et ces misères-là se multiplient d'une manière effrayante. Au milieu de tant de souffrances, il y a pourtant des consolations, et la plus douce est de voir de près l'incomparable charité du peuple. Ce serait par centaines qu'hommes, femmes et enfants mourraient de faim, si le pauvre ne partageait avec un plus pauvre encore son dernier morceau de pain. Cela fait faire bien des réflexions.
Heureux qui peut comme vous, dans une tranquille retraite, n'avoir pas sans cesse ses regards affligés da spectacle de ce triste monde, et n en entendre le bruit que de loin. La Providence, au reste, sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Demeurons donc en paix là où elle nous place. Partout il y a des devoirs, et conséquemment du
bonheur partout. ce ■ » *.
Adieu, vous savez combien votre affection m est douce. Croyez que la mienne est inaltérable.
Prison (le ^^^ Pélagie, 10 Février 1841.
Accusez les choses, les événements de la vie, ses traverses, mais ne m'accusez pas. Je n'ai jamais cessé un moment d'être le même pour vous. 11 est vrai que le devoir, ou ce qui me paraissait tel, m a poussé en des voies qui, à quelques égards, semblaient nous séparer. N'en a-t-il pas été ainsi de vous ? D'autres n'ont-ils pas eu des droits, des droits sacrés, à vos premières, à vos plus intimes affections ? C'était conforme à l'ordre de Dieu, et
je vous loue d'avoir marché dans la voie que luimême vous traçait. Il m'en montrait une autre ; j'y ai marché aussi, entouré de gens qu'aucun lien ne retenait près de moi, et sur le soir je suis resté seul. Croyez-vous donc qu'il ne faille pas quelque effort de courage pour porter le poids de cette solitude, pour se dire, sans être troublé, qu'on n'a plus sur la terre que trois demeures, une mansarde déserte, un cabanon et une fosse dans le cimetière commun ? Qu'est-ce que la vie du dehors, quand au dedans on n'a que cela? Je ne me plains pas pourtant. Je sens que je suis ce que je devais être, et j'attends en paix l'heure de Dieu. Il vient de m'envoyer une vive affliction. Un jeune Italien que j'avais élevé depuis l'âge de treize ans, à qui j'avais donné un état, qui désormais voyait devant lui un avenir tolérable, qui joignait à de l'intelligence un caractère doux, des sentiments pleins de délicatesse et de reconnaissance, vient d'être enlevé à vingttrois ans par une fièvre cérébrale. Eh bien, si je pouvais le rappeler en ce monde, je crois que je ne le voudrais pas.
Vous avez raison de dire que ce passé qui nous apparaît, dans le peu qui en reste, commue à travers un sombre crépuscule, a quelque chose de triste. Cependant je l'aimerai.
Je ne désire point que vous veniez me voir ici. Si pourtant vous le voulez, voilà un billet pour la police. Avec ce billet, je pense que Félix obtiendrait une passCf sans que vous fussiez obligée d'aller la chercher vous-même, ce qui me contrarierait extrêmement.
Tout à vous et de tout cœur.
COURKSPONDANCE 43
Lundi, .') Décc-nihrc IS.').'}.
Voilà quinze jours que je ne suis sorti de chez moi, où j'ai passé des moments fort peu agréables. J'avais une cuisinière qui s'entendait pour me voler avec les portiers dont elle est la nièce, et qui m'avaient répondu d'elle. Il a donc fallu que moi et mon domestique fussions là sans cesse pour veiller, jusqu'à ce que j'aie été débarrassé de cette coquine. Cette manière d'être dans son intérieur, ne rend pas la vie extrêmement agréable à soixante-douze ans. Il y en a de plus tristes encore; on se dit cela pour se consoler, et cela ne console g-uère. C'est, en effet, à peu près aussi raisonnable que si l'on prétendait que la gravelle de mon voisin doit me soulager de ma goutte. Mais, en général, nous sommes faits de telle façon qu'on n'a pas tort d'user avec nous de raisonnements de cette force. Nous voilà retombés dans le brouillard, précisément parce que je pourrais sortir à cette heure moins difficilement. Puis viendra la pluie, ou la neige, et que sais-je encore ? Tous les agréments de notre beau climat, comme on le nomme. Mettezvous bien, autant que vous le pourrez, à l'abri de ces agréments-là. Le peu que j'apprends de l'état des choses chez nous et ailleurs, par les personnes qui me viennent voir, ne me remplit pas l'esprit d'idées plus gaies. Heureusement j'ai des livres à l'aide desquels je me réfugie dans d'autres temps. Valaient-ils mieux que le nôtre? Non, mais en traversant ces marais, la pensée y découvre çà et là quelques fleurs qu'elle cueille en passant. Dans ce
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qui fut, on choisit ce qui plaît; dans le présent, on ne peut choisir ; il faut l'avaler tout entier tel qu'il est, et bien peu de g"ens, ce me semble, s'y décident sans faire la grimace.
Panurge, dans je ne sais quelle île, en trouva tous les habitants occupés, qui à ceci, qui à cela... « Aultres, dit-il, faisaient de nécessité vertu, et me semblait l'ouvrage bien beau et à propos ». Je suis de l'avis de Panurge.
Je suis d'avis aussi que vous m'aimiez un peu, attendu que je vous aime beaucoup, et ce n'est pas d'hier.
Essai sur rindîfférciice en matière de religion
INTRODUCTION
Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais le siècle qui néglige, qui dédaigne la vérité. 11 y a encore de la force, et par conséquent de l'espoir, là ou l'on aperçoit de violents transports ; mais, lorsque tout mouvement est éteint, lorsque le pouls a cessé de battre, que le froid a gagné le cœur, qu'attendre alors, qu'une prochaine et inévitable dissolution ?
En vain l'on essayerait de se le dissimuler, la société en Europe s'avance rapidement vers ce terme fatal. Les bruits qui grondent dans son sein^ les secousses qui l'ébranlent, ne sont pas le plus effrayant symptôme qu'elle offre à l'observateur ; mais cette indifférence léthargique oii nous la voyons tomber, ce profond assoupissement, qui l'en tirera ? Qui soufflera sur ces ossements arides pour les ranimer? Le bien, le mal, l'arbre qui donne la vie et celui qui donne la mort, nourris par le même sol, croissent au milieu des peuples, qui, sans lever la tête, passent, étendent la main, et saisissent leurs fruits au hasard. Religion, morale»
îîonneur, devoirs, les principes les plus sacrés, comme les plus nobles sentiments, ne sont plus qu'une espèce de rêve, de brillants et légers fantômes qui se jouent un moment dans le lointain <le la pensée, pour disparaître bientôt sans retour. Non, jamais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait pu même s'imaginer. Il a fallu de longs et persévérants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa conscience et sa raison, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance. Arrêtez un moment vos regards sur ce roi de la création : quel avilissement incompréhensible ! Son esprit affaissé n'est à l'aise que dans les ténèbres. Ignorer est sa joie, sa paix, sa félicité ; il a perdu jusqu'au désir de connaître ce qui l'intéresse le plus. Contemplant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin de les confondre dans un commun mépris ; dernier excès de dépravation intellectuelle où il lui soit donné d'arriver : Cum in profundum venerity contemnît.
Or, quand on vient à considérer ce prodigieux égarement, on éprouve je ne sais quelle indicible pitié pour la nature humaine. Car se peut-il concevoir de condition plus misérable que celle d'un être également ignorant de ses devoirs et de ses destinées, et un plus étrange renversement de la raison que de mettre son bonheur et son orgueil dans cette ignorance même, qui devrait être bien plutôt le sujet d'un inconsolable gémissement ?
La cause première d'une si honteuse dégradation est moins la faiblesse de notre esprit que son asservissement au corps. Subjugué par les sens, l'homme
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habitue à ne jug-er que par eux, ou sur leur rapport, ne voit de réalité que dans ce qui les frappe, tout I reste lui paraît de vag^ues abstractions, des chilères. Il n'existe que dans le monde physique : le onde intellectuel est nul pour lui. 11 nierait sa penîe même, si elle lui était moins présente et moins time ; mais, ne pouvant, si j'ose le dire ainsi, se iparer d'elle, et refusant néanmoins de la reconjître pour ce qu'elle est, il en fait le résultat de )rg-anisation, il la matérialise, afin de n'être pas 3ligé d'admettre des substances inaccessibles aux ins.
Et, chose remarquable, la culture des sciences lysiques, qui avertissent l'homme à chaque instant ; SI supériorité sur la brute, n'a servi qu'à fortiîr en lui ce penchant abject à se rabaisser au veau des êtres les plus vils, en l'occupant sans isse d'objets matériels. Alors son âme s'est îgoûtée d'elle-même ; elle a roug-i de sa céleste ig-ine, et s'est efforcée d'en éteindre jusqu'au derer souvenir. Cet amour immense qui fait le fond 5 son être, elle l'a détourné de son cours pour ippliquer uniquement aux corps; elle les a aimés imme sa fin; elle a voulu s'identifier à eux, être irissable comme eux; elle s'est dit : Tu mourras!
a tressailli d'espérance.
Par sa raison, l'homme aspire à la possession ; la vérité, noble aliment de son intelligence, il nd avec une force invincible vers l'ordre conserteur des êtres. De là le penchant qu'il manifeste >ur les croyances généreuses, pour les doctrines îvées et sévères et les dogmes les plus spirituels; : là encore cette insatiable ardeur de connaître,
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cette soif d'immortalité, cet instinct religieux, cette foi d'autant plus éclairée qu'elle est plus simple, à tout ce qui est beau, sublime, utile, et par là même plein de réalité ; de là enfin, cet étonnant empire qu'il exerce sur lai-même, sur ses sentiments, sur ses passions, et jusque sur ses pensées; ce mépris des plaisirs frivoles et des jouissances matérielles ; ce dég-oût insurmontable pour tout ce qui passe, ces élans vers un bien immuable, infini, que le cœur pressent quoique l'esprit ne le comprenne pas encore ; cet amour immense de la vertu, et ces iaexprimables angoisses, lorsqu'il s'en est écarté, cette tendre compassion pour tous les genres de misères physiques et morales, et cette disposition constante à se sacrifier à autrui, source unique de ce qu'il y a de grand, de touchant et d'aimable dans la vie humaine.
' Par les sens, au contraire, l'homme, incliné vers la terre, enseveli dans les jouissances physiques, et sans goût pour les plaisirs intellectuels, ressemble à la brute, et se complaît dans cette ressemblance. Son intelligence s'obscurcit, mais trop lentement à son gré ; aussi avec quelle ardeur il travaille à l'obscurcir encore ! On dirait que la vérité est son supplice, tant est vive et profonde la haine qu'elle lui inspire. Il la poursuit sans relâche, l'attaque avec fureur, tantôt dans les autres, tantôt en lui-même, dans son esprit, dans son cœur, dans sa conscience. Inutiles efforts ! Au moment même où il se croit vainqueur, au moment où, plein d'orgueil, il s'applaudit d'avoir enfin terrassé, anéanti cette vérité implacable, l'imposante vision, plus menaçante et plus formidable, revient de nouveau le désoler.
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Mais, si l'homme, esclave des sens, est ennemi de la vérité, et par conséquent des hautes doctrines qui émanent du ciel et qui l'y rappellent, il n'est pas moins ennemi des lois éternelles de l'ordre, parce que l'ordre n'est au fond que l'ensemble des vérités qui résultent de la nature des êtres et de leurs rapports, vérités qu'on nomme devoirs, à cause qu'elles ne sont pas seulement l'objet de l'intelligence, mais doivent encore influer sur la conduite qu'elles règlent, en imposant la double obligation de s'interdire certains actes et d'en produire de contraires. Or, toutes les vérités tenant l'une à l'autre, et se confondant en quelque sorte dans leur source, l'homme est contraint de les attaquer toutes, dès qu'une fois l'intérêt de ses passions l'a porté à en ébranler une. Ainsi la corruption des mœurs enfante la corruption de l'esprit; le désordre dans les actions amène le désordre dans les pensées, ou l'erreur ; et la dépravation de l'être moral, une dépravation semblable de l'être intelligent. L'inconséquence tourmente le cœur humain autant qu'elle révolte la raison ; et de là vient qu'il suffit souvent de changer de vie pour croire à la vérité qu'on niait. Mais la vérité, même abstraite, devient infailliblement un objet de haine, tandis que la vertu pratique n'est point un objet d'amour; et, comme la haine, par sa nature, est un principe de destruction et de conservation, l'homme abruti par les sens et livré aux plaisirs du corps devient naturellement destructeur : son âme s'endurcit et se plaît dans les spectacles de ruines et de sang; il contracte des goûts barbares, des habitudes
féroces; et c'est une observation singulièrement remarquable, que tous les peuples impies, ou, si l'on veut, incroyants, ont été des peuples voluptueux, et tous les peuples voluptueux des peuples cruels. Considérez les nations païennes : quel oubli de l'humanité dans la guerre comme dans la paix, dans les lois comme dans les mœurs, dans les temples comme au théâtre, dans le cœur du maître comme dans celui du père ! Mais aussi, quel abject matéiialisme dans la religion ! quelle aversion pour les doctrines qui tendent à élever l'homme et à spiritualiser sa pensée ! La Grèce polie et savante envoie Socrate au supplice, parce qu'il méprisait ses grossières superstitions ; et cette même Grèce, couronnée de fleurs, égorge en chantant des victimes humaines, et couvre son territoire d'autels infâmes.
A l'époque où le Christianisme apparut sur la terre, le genre humain ne vivait plus pour ainsi dire que par les sens. Le culte, devenu un vain simulacre, ne se liait à aucune croyance. On le conservait par habitude, à cause de ses pompes et de ses fêtes, et surtout parce qu'il tenait aux institutions de l'Etat. Du reste, la Religion en elle-même n'inspirait ni foi, ni vénération. Les sages et les grands la renvoyaient avec mépris à la populace, qui, moins corrompue peut-être, voulait que les vices qu'elle adorait sous des noms empruntés offrissent, au moins dans leurs emblèmes, quelque chose de divin. Toutefois il n'existait réellement d'autre Religion que la volupté ; et les sectes les plus sévères à leur origine, dégénérant bien vite d'une austérité factice, en étaient venues, par un renversement d'idées qui
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passa dans le langage même, jusqu'à identifier la vertu avec le plaisir.
Sur ces simples observations, on peut juger de la bonne foi des écrivains qui ont prétendu que le Christianisme s'était établi naturellement. En effet, il n'eût à surmonter que les intérêts et les passions et les opinions. Armé d'une croix de bois, on le vit tout à coup s'avancer au milieu des joies enivrantes et des religions dissolues d'un monde vieilli dans la corruption. Aux fêtes brillantes du paganisme, aux gracieuses images d'une mythologie enchanteresse, à la commode licence de la morale philosophique, à toutes les séductions des arts et des plaisirs, il oppose les porrpes de la douleur, de graves et lugubres cérém3nies, les pleurs de la pénitence, des menaces terribles, de redoutables mystères, le faste effrayant de la pauvreté, le sac, la cendre, et tous les symboles d'un dépouillement absolu et d'une consternation profonde : car c'est là tout ce que l'univers païen aperçut d'abord dans le Christianisme. Aussitôt les passions attaquent avec fureur l'ennemi qui se présente pour leur disputer l'empire. Les peuples à grands flots, se précipitent sous leurs bannières ; l'avarice y conduit les prêtres des idoles, l'orgueil y amène les sages, et la politique les empereurs. Alors commence une guerre effroyable : ni l'âge, ni le sexe ne sont épargnés ; les places publiques, les routes, les champs mêmes, et jusqu'aux lieux les plus déserts se couvrent d'instruments de torture, de chevalets, de bûchers, d'échafauds; les jeux se mêlent au carnage; de toutes parts on s'empresse pour jouir de l'agonie et de la mort des innocents qu'on égorge; et ce cri
barbare : Les chrétiens aux lions ! fait tressaillir de joie une multitude ivre de sang-. Mais, dans ces épouvantables holocaustes que l'on se hâte d'offrir à des divinités expirantes, il faut que chacune ait ses victimes choisies ; et une cruauté ingénieuse invente de nouveaux supplices pour la pudeur. Enfin les bourreaux fatigués s'arrêtent, la hache échappe de leurs mains : je ne sais quelle vertu céleste, émanée de la croix, commence à les toucher euxmêmes; à l'exemple de nations entières subjuguées avant eux, ils tombent aux pieds du Christianisme, qui, en échange du repentir, leur promet l'immortalité, et déjà leur prodigue l'espérance. Signe sacré de paix et de salut, son radieux étendard flotte au loin sur les débris du paganisme écroulé. Les Césars jaloux avaient conjuré sa ruine et le voilà assis sur le trône des Césars. Comment a-t-il vaincu tant de puissance? en présentant son sein au glaive, et aux chaînes ses mains désarmées. Comment a-t-il triomphé de tant de rage? en se livrant sans résistance à ses persécuteurs.
Sans cesse agitée par quelque orage, il entre dans la destinée de la religion de ne jamais jouir ici-bas d'un repos parfait. L'orgueil, la Hcence, l'avarice, toutes les passions liguées contre elle, lui suscitent incessamment de nouvelles guerres, mais aussi lui préparent de nouveaux triomphes. Force étonnante de la société chrétienne ! L'hérésie, tantôt souple, tantôt audacieuse, prend toutes les formes, se couvre de tous les masques, se plie et replie en tous sens pour ébranler ses dogmes ; et, constamment invariable dans sa doctrine, l'Eglise voit les sectes rebelles expirer l'une après l'autre à ses pieds :
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l'esprit d'indépendance, ou l'ambition de dominer, excite dans son propre sein des divisions suivies souvent de schismes déplorables ; aussitôt de ses entrailles déchirées, mais toujours fécondes, sortent en foule de nouveaux enfants qui la consolent de ceux qu'elle a perdus : des princes jaloux attentent à ses droits et s'efforcent de troubler sa divine hiérarchie ; malgré leurs violences et leurs ruses, son gouvernement, affermi par les coups qu'on lui porte, subsiste inaltérable, et se perpétue de siècle en siècle au milieu des déplacements et des ruines des gouvernements humains : semblable à ces antiques monuments de l'Egypte, dont l'Arabe vagabond, qui plante le soir, à l'abri de leur masse immobile, la tente qu'il enlèvera le matin, essaye de détacher en passant quelques pierres, et bientôt, fatigué d'un travail sans fruit, s'enfonce et disparaît dans des solitudes inconnues.
Mais c'est maintenant par leur base que le Christianisme et le monde moral vont être attaqués. On a reconnu que l'Eglise et tous ses dogmes reposent sur l'autorité, comme sur un roc inébranlable. Aussitôt la multitude des sectaires, divisés sur tout le reste, s'unissent pour saper ce fondement de toutes les vérités. La réforme, à ce premier moment, est leur cri de guerre ; plus tard, ce sera la philosophie. Ecoutez-les, ils viennent affranchir la terre des abus introduits par le temps ou par les passions, et guérir l'esprit humain des préjugés qui l'obscurcissent. Armés de ce prétexte séduisant, ils multiplient sans fin les destructions: la suprématie du chef de l'Eglise, l'épiscopat, l'ordre pastoral, les sacrements, le culte et ses saintes
pompes, rien n'échappe à la hardiesse de leur zèle réformateur. Mutilant à l'envi la foi, et se hâtant, en quelque sorte, de se délivrer du tourment de croire comme du tourment d'obéir, ils proclament rapidement, dans leurs symboles éphémères, l'abolition de tous les dog-mes religieux et sociaux. Luthériens, sociniens, déistes, athées, sous ces divers noms qui indiquent les phases successives d'une même doctrine, ils poursuivent, avec une infatigable persévérance, leur plan d'attaque contre l'autorité. Ils nient les mystères du Christianisme; ils nient sa morale; ils nient son Auteur; « ils nient Dieu, ils se nient euxmêmes. Là finit la raison humaine ('). »
Jusqu'ici je n'ai peint que le délire de leurs opinions; mais leur rage forcenée, qui la peindra? Qui racontera leurs efforts impies et leurs noirs complots? Insensés! en vain ils attaquent une Religion contre laquelle il n'est pas donné à l'homme de prévaloir : elle élève sa tête couronnée de lumière, tandis que, roulant d'abîme en abîme, parcourant dans leur chute tous les degrés de l'erreur sans pouvoir s'arrêter dans aucun, affaissés sous le poids vengeur des vérités qu'ils blasphèment, ils tombent et s'enfoncent dans le gouffre ténébreux de l'indifférence, où le crime, stupidement tranquille, s'endort entre les bras de la volupté, aux pieds de l'affreuse idole du néant.
Tel est le lamentable terme où aboutit nécessairement toute philosophie sans règle, qui, au lieu de se laisser conduire par un guide supérieur, par la
(') Essai analytique sur les Lois de l'ordre social, par M de Bonald.
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raison divine elle-même, s'efforce de lui substituer la raison humaine, en fait la base de la foi, et finit partout nier, parce qu'elle ne peut rien comprendre et ne veut rien pratiquer.
Un de ces hommes qui découvrent de loin, parce qu'ils savent se placer à une grande hauteur, Bossuet, observant que déjà tous les dogmes avaient été tour à tour attaqués sans succès, prédisait, il y a plus d'un siècle, ce que nous voyons s'accomplir sous nos yeux. Faibles esprits qui, témoins de l'effet, tâchez encore d'en méconnaître la cause, écoutez les paroles prophétiques de l'orateur chrétien : « Je prévois que les libertins et les esprits » forts pourront être discrédités, non par aucune » horreur de leurs sentiments, mais parce qu'on » tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plai- » sirs et les affaires. » Vous l'avez entendu ; regardez maintenant autour de vous, et répondez; qu'apercevez-vous de toutes parts, qu'une indifférence profonde sur les devoirs et sur les croyances, avec un amour effréné des plaisirs et de l'or, au moyen duquel il n'est rien qu'on ne puisse obtenir? Tout s'achète, parce que tout se vend, conscience, honneur, religion, opinions, dignités, pouvoir, considération, respect même : vaste naufrage de toutes les vérités et de toutes les vertus.
L'extinction absolue du sens moral ne permet pas même qu'on s'intéresse à l'erreur spéculative; on la laisse pour ce qu'elle est, ainsi que la vérité; on n'y pense point, on ne s'en occupe point : ne pouvant anéantir le livre de la nature, qui se déploie magnifiquement à tous les regards, on en efface avec soin le nom de Dieu, et, se hâtant de
tourner les pages qui rappellent le Créateur, on m s'arrête uniquement à celles qui nous instruisent ■ des propriétés des corps et des jouissances qu'on en peut tirer.
Et remarquez quelle route immense il a fallu parcourir, avant d'arriver aux derniers excès que je viens de peindre. Chassée successivement de tous les postes qu'elle occupait, une superbe raison, qui ne veut pas seulement connaître, mais anéantir et créer selon ses caprices et l'intérêt des passions, se réfugie de ruine en ruine, toujours poursuivie par la vérité qui la presse et ne lui permet pas de respirer. Repoussée jusqu'aux bornes du monde intellectuel, n'ayant plus d'autre asile que l'athéisme, elle s'y précipite aveuglément, pour y cacher dans les ténèbres l'humiliation de sa défaite. Là commence pour elle un nouveau supplice; afin de s'assurer cet asile si chèrement acheté, il faudrait détruire encore, et il ne lui reste plus rien à détruire qu'elle-même. Dans cette position désespérée, que fera-t-elle ? quelle résolution va-t-elle prendre? Elle frémit, mais elle n'hésite point ; l'orgueil l'emporte, et le sacrifice est consommé.
Dès lors, à l'agitation, à la fièvre, tristes, mais sûrs indices de vie, succèdent le calme et le silence de la mort. Plus de contentions, plus de querelles : on dirait une parfaite paix, paix lugubre, paix désolante, paix mille fois plus destructive que la guerre qui l'a précédée.
Désabusée de ses propres rêves, n'osant plus reproduire des sophismes tant de fois réfutés, et ne pouvant néanmoins en inventer de nouveaux, parce qu'il n'existe qu'un certain nombre d'objec-
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tions possibles contre les mêmes vérités, la philosophie, s'irritant de son impuissance, cesse tout à coup de raisonner, elle qui se croit si forte de raison. Elle ne dit plus: Ecoutez mes preuves, mais: Je ne veux point écouter les vôtres. Après des tentatives sans nombre, n'ayant pu faire au Christianisme la plus légère brèche, elle le déclare indigne de ses attaques, indigne même d'examen. Parvenue au fond de l'abîme, elle méprise; et, trop bien instruite désormais pour affronter l'évidence qui sortirait bientôt d'une discussion sérieuse, à tout ce qu'on peut lui dire elle répond froidement : Que m'importe ? et détourne la tête en souriant de dédain.
L'athéisme, disait Leibnitz, sera la dernière des hérésies; et, en effet, l'indifférence qui marche à sa suite n'est point une doctrine, puisque les indifférents réels ne nient rien, n'affirment rien ; ce n'est pas même le doute, car le doute, état de suspension entre des probabilités contraires, suppose un examen préalable; c'est une ignorance systématique, un sommeil volontaire de l'âme, qui épuise sa vigueur à résister à ses propres pensées et à lutter contre des souvenirs importuns, un engourdissement universel des facultés morales, une privation absolue d'idées sur ce qu'il importe le plus à l'homme de connaître. Tel est, autant du moins que le discours peut représenter ce qui n'offre rien que de vague, d'indécis et de négatif; tel est le monstre hideux et stérile qu'on appelle indifférence. Toutes les théories philosophiques, toutes les doctrines d'impiété sont venues se fondre et disparaître dans ce système dévorant, véritable tombeau de l'intelli-
gence, où elle descend seule, nue, ég-alement abandonnée de la vérité et de l'erreur; sépulcre vide, où l'on n'aperçoit pas même d'ossements.
De cette fatale disposition, devenue presque universelle, est résulté sous le nom de tolérance, un nouveau genre de persécution et d'épreuves, la dernière, sans doute, que le Christianisme doit subir. En vain une philosophie hypocrite fait retentir au loin les mots séduisants de modération, d'indulgence, de mutuel support et de paix; le miel perfide de ses paroles déguise mal l'amertume des sentiments que son cœur nourrit. Sa haine invétérée contre tout principe religieux, quoi qu'elle fasse, perce à travers ses feintes démonstrations de bienveillance générale et de douceur. Etrange modération, en effet, et plus étrange tolérance! On a bien entendu dire que la sagesse quelquefois conseillait de tolérer momentanément certaines erreurs ; mais tolérer la vérité, qu'est-ce autre chose qu'une prétention insolente et sacrilège, une séditieuse protestation contre la souveraineté qui lui appartient dans le monde moral, un implicite aveu de l'impuissance où l'on est de la détruire? Qui jamais ouït parler, avant ce siècle des lumières, de tolérer l'immortalité de l'âme, la vie future, le châtiment du crime et les récompenses de la vertu, de tolérer Dieu ! Aussi, à quoi se réduit en réalité cette tolérance ? Contemplez l'état de la Religion : on ne la proscrit plus, mais on l'asservit ; on n'égorge plus ses ministres, mais on les dégrade pour mieux enchaîner le ministère. L'avilissement est l'arme avec laquelle on la combat. On lui prodigue le mépris, l'outrageant dédain, et l'injure encore plus
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amère d'une insultante protection. Quelques pièces de monnaie, que l'avarice qui donne envie à la misère qui reçoit, des honneurs dérisoires, des entraves sans nombre, des lois oppressives, des dégoûts perpétuels et des fers : voilà les magnifiques largesses dont la plupart des gouvernements ne se lassent point de la combler. Instruits par une expérience terrible, ils n'osent plus essayer de s'en passer entièrement ; mais un sentiment plus fort que la voix de l'expérience les porte à démolir d'une main ce qu'ils édifient de l'autre. L'intérêt même, l'intérêt, d'ordinaire si puissant, n'a pas assez de pouvoir pour les engager à dissimuler l'aversion secrète que leur inspirent les croyances qui sont leur sauvegarde. Convaincue à regret de la nécessité d'unir la terre au ciel et l'homme à son Auteur, la haute politique de nos jours va chercher au fond du sanctuaire l'Etre souverain qu'on y adore ; elle le revêt de lambeaux de pourpre, lui met un sceptre de roseau à la main, sur la tête une couronne d'épines, et le montre au peuple en disant : Voilà Dieu !
Doit-on s'étonner que la Religion, ainsi humiliée, déshonorée, ne recueille que l'indifférence ? Après dix-huit cents ans de combats et de triomphes, le Christianisme éprouve enfin le même sort que son fondateur. Cité, pour ainsi dire, à comparaître, non pas devant un proconsul, mais devant le genre humain tout entier, on l'interroge : Es-tu roi? Est-il vrai, comme on t'en accuse, que tu prétendes régner sur nous ? C est vous-même qui l'avez dit, répondit-il ; oui, je suis roi : je règne sur les intelligences en les éclairant, sur les cœurs en réglant
leurs mouvements et jusqu'à leurs désirs ; je règne sur la société par mes bienfaits. Le monde était enseveli dans les ténèbres de l'erreur : je suis venu lui apporter la vérité ; voilà mon titre : quiconque aime la vérité m'écoute. Mais déjà ce mot n'a plus aucun sens pour une raison pervertie ; il est nécessaire qu'on le lui explique ' Qu est-ce que la vérité? demande le juge distrait et stupide ; et, sans attendre la réponse, il sort, déclare qu il ne trouve rien de condamnable dans l'accusé, et le livre avec indifférence à la multitude pour en faire son jouet, et bientôt sa victime.
Ce drame, profond dans sa simplicité comme tout ce que renferme l'Evangile, peint mieux que de longs discours cette défaillance morale, cette espèce de mort intellectuelle où tombent les hommes et les peuples, lorsque, cessant d'être trompés par les illusions de l'erreur, ils refusent obstinément de céder à la conviction de la vérité.
Incompréhensible stupeur des hommes de notre temps ! Plus ils sont frappés, plus ils s'endurcissent; plus la vérité fait d'efforts pour les ramener à elle, plus ils sont indifférents à la vérité. Qu'ils meurent donc, puisqu'ils veulent mourir ! Mais ôtons-leur du moins toute excuse; mettons à découvert leur inconséquence et leur déraison ; forçonsles de rougir de l'idole à laquelle ils sacrifient tout, vérité, vertu et vie même.
Nous aurons atteint ce but si nous démontrons que l'indifférence en matière de religion, qu'on préconise comme le dernier effort de la raison et le plus précieux bienfait de la philosophie, est aussi absurde dans ses principes que funeste dans ses
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effets. Or nous espérons environner de tant d'évidence ces deux propositions, que ceux mêmes qui conserveraient le triste courag-e de les nier ne tenteront même pas de les combattre avec l'arme du raisonnement.
Et d'abord rien n'est plus absurde que l'indifférence, parce qu'elle ne peut raisonnablement reposer que sur l'un de ces principes : Que nous n'avons aucun intérêt à nous assurer de la vérité de la Religion, ou qu'il est impossible de découvrir la vérité qu'il nous importe de connaître. Or ces deux principes sont également faux, également absurdes : nous le prouverons, et nous montrerons de plus qu'il existe, pour tous les hommes en général, et pour chaque homme en particulier, un moyen sûr, aisé, infaillible, de se convaincre de la nécessité de la Religion, et de discerner la véritable.
Rien, en second lieu, n'est plus funeste que l'indifférence, parce qu'elle conduit directement à toutes les calamités comme à tous les crimes, parce qu'elle énerve et détruit insensiblement toutes les facultés morales, parce qu'enfin elle est incompatible avec l'ordre et l'existence même de la société.
Et, afin d'ôter à la paresse aussi bien qu'à l'ignorance jusqu'au plus léger prétexte de se tranquilliser dans ce lamentable état, nous écarterons soigneusement toute discussion qui suppose des connaissances étrangères au commun des hommes, en sorte que le bon sens le plus ordinaire suffira pour qu'on lise ce livre avec fruit.
Peut-être quelques âmes faibles, quelques esprits légers, mais non pervertis entièrement, après avoir
été entraînés par ce qu'on appelle le mouvement du siècle^ pénétrés d'un juste effroi à la vue de l'abîme où ils courent, se décideront-ils à examiner sérieusement ce qu'ils ont jusqu'ici méprisé sans le connaître. C'est là tout ce que nous demandons d'eux. Nous ne leur disons point : Croyez; mais : Examinez.
Quoique notre sujet n'exige pas que nous démontrions la vérité du Christianisme, nous en offrirons cependant assez de preuves pour convaincre les incrédules de bonne foi. Peut-être même y puiserontils une instruction plus utile que celle qu'ils auraient pu tirer d'une réfutation directe de leurs erreurs; mais toujours certainement ils y trouveront assez de motifs qui justifient et même commandent impérieusement l'examen que nous les engageons à entreprendre. Puissent-ils s'y déterminer pour la gloire de la vérité et pour leur propre bonheur ! Quoi qu'on essaye de persuader, ces deux choses sont inséparables : il n'y a de bonheur qu'au sein <le la vérité, parce qu'il n'y a de repos que là. L'erreur enivre, l'indifférence assoupit; mais ni l'une ni l'autre ne comble le vide du cœur. Nous le répétons, notre unique désir, c'est qu'on examine de bonne foi : nous ne nous sommes proposé d'obtenir que cela; et, si nous l'obtenons d'un seul homme, notre travail sera trop payé.