‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 18 sur 34 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il n'y a pas de doctrine

socialement indifférente

Il faut le dire, car on ne le saura jamais assez, tout sort des doctrines : les mœurs, la littérature, les constitutions, les lois, la félicité des Etats et leurs désastres, la civilisation, la barbarie, et ces crises effrayantes qui emportent les peuples ou qui les renouvellent, selon qu'il reste en eux plus ou moins de vie.

L'homme n'agit que parce qu'il croit, et les hommes en masse agissent toujours conformément à ce qu'ils croient, parce que les passions de la multitude sont elles-mêmes déterminées par ses croyances. Si la croyance est pure et vraie, la tendance générale des actions est droite et en harmonie avec l'ordre : si la croyance est erronée, les actions au contraire se dépravent ; car l'erreur vicie, et la vérité perfectionne. Cela fut bien sensible à l'ori-

Les pages (jui suivent sont extraites du 1^' volume de l'Essai paru en 1817.

gine du Christianisme, lorsque la Religion des sens et la Religion de l'esprit, subsistant à côté l'une de l'autre dans la même société, les yeux pouvaient, à toute heure, comparer leurs effets, en même temps que la raison comparaît leurs doctrines.

Il suit de là, premièrement, qu'à l'égard de la société, il n'y a point de doctrine indifférente en Religion, en morale, en politique; secondement que l'indifférence, considérée comme un état permanent de l'âme, est opposée à la nature de l'homme et destructive de son être.

Nous disons qu'à l'égard de la société, il n*y a point de doctrine indifférente; il est étrange qu'on soit obligé de prouver, dans le siècle des lumières, aux peuples chrétiens, un principe si évident, que les nations païennes en avaient fait une des premières maximes de leur politique. Elles sentaient que la stabilité des Etats dépendait de la stabilité des croyances. Aussi voyez combien, à l'époque surtout de leur plus grande force réelle et de leur gloire la plus pure, elles se montrèrent jalouses de la conservation des doctrines établies. On connaît le serment que faisaient les jeunes Athéniens, dans le temple d'Agraule : « Je jure de combattre jusqu'au » dernier soupir pour les intérêts de la Religion et » de la patrie : et je resterai constamment attaché à » la foi de mes pères ». Caton ne redoutait tant l'introduction de la philosophie des Grecs dans sa patrie que parce qu'il prévoyait qu'en apprenant à disputer sur tout, les Romains finiraient par ne croire à rien. L'événement justifia complètement ses craintes. Bannis plusieurs foi de Rome, les philosophes triomphèrent enfin de la résistance des lois.

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de la sagessj du sénal, et des destins mêm3 de la ville éternelle. Quelques rêveurs, armés du doute, firent ce que n'avaient pu faire les forces du monde entier: ils vainquirent avec des opinions cette république superb:i qui avait vaincu la terre; et c'est un fait digne de la plus sérieuse considération, que tous les empires dont l'histoire nous est connue, et que le temps et la prudence avaient affermis, ont été renversés par des sophistes.

Toujours les grands changements dans l'ordre politique concourent avec des changements semblables dans les opinions ; et le secret de remuer les peuples n'est que l'arl: de les persuader. Plus est vive cette persuasion, plus l'action qui en résulte est puissante. Miihomet persuade à quelques Arabes que leur glaive doit soumettre l'univers à l'Alcoran ; et, en moins d'un siècle, le croissant est arboré des rives de l'Euphrate à celles de l'Ebre. Luther et ses disciples persuadent à une partie de l'Europe que la souveraineté réside dans le peuple; et bientôt le sang des rois ruisselle sur les échafauds. La logique des nations, toujours rigoureuse, devient terrible par cela même, lorsqu'elles sont imbues de quelque fausse maxime. Un individu peut reculer devant des conséquences, la société jamais. Quelque chose de plus fort que l'horreur de sa destruction l'entraîne ; et, même en périssant, elle obéit à la loi générale, conservatrice des êtres intelligents, à cette raison immuable, universelle, qui fait, pour ainsi dire, le fond de tous les esprits, et dont rien ne saurait altérer la rectitude inflexible, soit qu'elle s'applique à l'erreur ou à la vérité.

Or, en toute doctrine, il y a nécessairement ou

vérité ou erreur; toute doctrine influe donc ou en bien ou en mal sur la société; il n'existe donc point, pour la société, de doctrine indifférente, à moins qu'on ns soutienne que le vice et la vertu, l'ordre et le désordre, sont des choses indifférentes. On l'a soutenu en effet, et je ne sache rien qui prouve mieux l'existence de cette loi dont je parlais tout à l'heure, et qui force tôt ou tard les conséquences les plus extrêmes de sortir de leur principe, parce qu'il en coûte moins à l'org-ueil de les avouer, et quelquefois à la conscience de les réduire en pratique qu'à la raison de les nier.

Dans les â^es qu'on appelle barbares, le Christianisme avait affermi et tempéré le pouvoir, sanctifié l'obéissance, établi les vrais rapports sociaux, épuré les moeurs, et souvent suppléé les lois. Il avait couvert l'Europe d'institutions admirables, qui, remplissant le vide, toujours immense, des institutions politiques, rattachaient à l'Etat, par la douce influence d'une charité prodigue de bienfaits, la classe innombrable des malheureux. Grâce à l'empire qu'il exerça sur les idées, et plus encore sur les cœurs, l'homme devint sacré pour l'homme. 11 y eut bien sans doute des passions, et par conséquent des crimes ; mais la religion savait encore en faire sortir des vertus nouvelles par le repentir. Assujetties à la règle immuable des devoirs, les actions, comme les pensées, tendaient, dans leur ensemble, au bien général ; et c'est le trait caractéristique de cette époque. On était puissant pour le faible, et riche pour le pauvre. Au lieu de rêver un ordre de choses exempt de toute imperfection, on laissait l'ordre existant se

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perfectionner peu à peu de lui-mcmc, et chacun, dans sa sphère, s'attachait à remédier au mal particuher qui le frappait. De là, outre les largesses passagères, tant d'établissements durables érigés en faveur de l'indulgence, et qui s'élevaient presque à chaque pas, dans les villes, dans les campagnes, sur les routes publiques, comme les arcs de triomphe de la charité. On ne croyait pas alors avoir rempli tous les devoirs de l'humanité, en jetant au malheureux un morceau de pain : on savait qu'un être sensible et intelligent Jie vit pas seulement de pairie et que les plus douloureuses angoisses ne sont pas les angoisses physiques. Une doctrine éminemment spirituelle et compatissante enfanta une nouvelle espèce de commisération sublime, occupée sans relâ :;he à recueillir les intelligences délaissées, à leur distribuer avec mesure une nourriture salutaire. Non moins noble dans ses émotions qu'inépuisable dans ses ressources, la pitié ne s'étendait pas uniquement aux besoins du corps. Les âmes infirmes, les cœurs blessés, eurent aussi leurs hospices : et les croyances établies agissant à la fois sur les gouvernements et sur les nations, la société se trouva régie par une puissance infinie d'amour.

Il est inutile d'observer qu'en rappelant l'influence de la Religion sur les destinées du genre humain à celte époque, je considère uniquement ses effets généraux, permanents et uniformes dans toutes les contrées, sans néanmoins que j'ignore en combien de circonstances la félicité publique fut troublée, soit par les passions particulières, soit par des opinions plus ou moins opposées aux doctrines

reçues ; et, sous ce rapport, la plupart des calamités dont l'histoire de cette période nous a conservé le souvenir, fortifient singulièrement ce que j'ai dit du pouvoir absolu des croyances sur les hommes en masse ; car, parmi ces calamités, toutes celles qu'on peut attribuer au peuple, ou à une portion du peuple, eurent pour cause quelque erreur religieuse ou politique, dont la multitude était imbue. Cependant, malgré des désordres partiels et de légères déviations, l'Europe s'avançait vers la perfection où le Christianisme appelle les peuples comme les individus, lorsque la Réforme vint subitement ar êter ses progrès, et la précipiter dans un abîme ou elle s'enfonce tous les jours, et dont nous ne connaissons pas encore le fond. Comment s'opéra cette révolution? Par un changement total dans les doctrines. Au principe d'autorité, base nécessaire de la foi religieuse et sociale, on substitua le principe d'examen, c'est-à-dire que l'on mit la raison humaine à la place de la raison divine, ou l'homme à la place de Dieu. L'homme alors redevint ennemi de l'homme, parce que, souverain de droit dans l'ordre politique comme dans Tordre religieux, chacun prétendit de fait à l'empire, et voulut établir le règne de sa raison particulière et de son pouvoir particulier; prétention absurde, mais conséquente, et qui doit aboutir inévitablement à la servitude politique et à l'anarchie religieuse, qui n'est en réalité que la servitude de toutes les erreurs. Telle fut la cause des guerres furieuses qui ensanglantèrent l'Allemagne, la Bohême, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas. L'esprit d'indépendance, ou l'esprit de domination, car, sous des apparences

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opposées, ce n'est au fond que le même sentiment, passa des opinions dans les mœurs. On avait nié l'autorité, on s'affranchit de l'obéissance, et chaque négation nouvelle conduisit à une nouvelle destruction. En niant le sacrifice, on détruisit le culte et les monuments du culte ; en niant le libre arbitre, la vie future, on détruisit les devoirs ; en niant Dieu enfin, on détruisit tout, les lois, la société, l'homme même.

Après une expérience si décisive, je ne pense pas qu'on soit tenté de révoquer en doute l'extrême influence des doctrines sur la société, ni de supposer qu'il puisse y en avoir d'indifférentes pour elle.

Il suffirait de savoir qu'aucune doctrine n'est indifférente par rapport à la société, pour conclure que l'indifférence est opposée à la nature de l'homme essentiellement sociable. Toutefois, sans insister sur une conséquence dont la justesse ne serait peut-être pas universellement sentie, essayons de parvenir à cette vérité par une autre voie.

L'indifférence est opposée

à la nature de rhonime

On peut définir l'indifférence absolue, « l'extinction de tout sentiment d'amour et de haine dans le cœur, à raison de l'absence de tout jugement et de toute croyance dans l'esprit. » Or, juger, croire, aimer, haïr, sont des actes inhérents à la

nature des êtres intelligents. C'est leur mode essentiel d'existence, et les en dépouiller, ce serait les anéantir. Otez le désir ou l'amour, vous détruisez la volonté; ôtez la conviction ou la foi, et j'entends par ce mot l'acquiescement de l'esprit à une vérité réelle ou présumée, vous détruisez l'intelligence ; car être intelligent, c'est juger, c'est prononcer qu'il y a bien ou mal, vérité ou erreur dans les objets ou dans les idées que l'esprit considère, f Notre raison peut se tromper, sans doute, parce qu'elle est finie, c'est-à-dire imparfaite, et que mille causes étrangères concourent encore à la troubler : elle juge mal, parce qu'elle ne voit qu'une partie de ce qu'il faudrait voir pour bien juger, ou ne le voit qu'à travers des nuages qui l'obscurcissent; cependant, alors même elle n'est point indifférente, elle juge nécessairement d'après ce qu'elle aperçoit ou croit apercevoir.

Il est vrai que, lorsque, exempts de préoccupation, nous reconnaissons que nous ne sommes pas suffisamment éclairés, nous possédons la faculté de suspendre notre jugement ; mais cela même est un jugement d'une autre espèce, ou la déclaration d'une vérité clairement aperçue, je veux dire de notre ignorance invincible ou volontaire. En ce cas, l'indifférence devient non seulement possible, mais inévitable, car comment aimer ou haïr ce qu'on ne connaît pas? Cependant cette indifférence partielle ou relative n'est pas, comme l'indifférence absolue, la destruction de l'intelligence ; elle n'est que l'effet affligeant, soit de sa limitation naturelle, soit des bornes arbitraires que lui prescrit une volonté faible ou corrompue ; et l'indifférence, sous ce dernier

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rapport, rentre dans le domaine de la morale; car, lorsqu'il dépend de nous de connaître, ce peut être un crime, et un très grand crime, de rester indifférent.

Du reste, l'indifférence, quelle qu'elle soit, n'est jamais propre qu'à humilier, puisque toujours elle résulte du défaut de lumières ou de l'imperfection de l'intelligence. Quelle gloire une créature raisonnable pourrait-elle tirer d'une ignorance qui la dégrade ? Supposez cette ignorance sans cesse croissante, l'indifférence croîtra proportionnellement, et vous arriverez en même temps à l'indifférence complète et à l'idiotisme absolu.

Pour que l'homme fût indifférent sur ce qu'il connaît, il faudrait qu'il y eût quelque chose d'indifférent en soi. « Or je ne crains pas d'avancer, dit M. de Bonald, qu'il n'y a rien de ce genre, rien d'indifférent, ni dans la nature, ni dans les lois, ni dans les mœurs, ni dans les sciences et les arts, ni, à plus forte raison, dans la Religion... En tout, il y a vrai et faux, bien et mal, ordre et désordre : bien et mal moral, bien et mal philosophique, bien et mal politique, bien et mal littéraire, oratoire, poétique, etc., etc.; bien et mal dans les lois comme dans les arts, dans les mœurs comme dans les manières, dans les procédés comme dans les opinions, dans la spéculation comme dans la pratique.» Aussi l'homme, en réalité, n'est-il indifférent que sur ce qu'il ignore, oa sur ce qui n'existe pas à son égard. 11 est en relation d'amour ou de haine avec tous les objets de ses pensées, et tient à ses jugements quelquefois plus qu'à la vie même. De là le désir inné de faire prévaloir nos opinions, même sur

les choses les plus frivoles; de là le charme de l'étude, d'autant plus vif que l'intelligence est plus cultivée et plus étendue ; de là les controverses de tout genre, sur la physique et sur la morale, sur la théologie et sur la grammaire ; de là les sectes et les académies, les discordes publiques et les spectacles, les passions qui ébranlent la société et les vertus qui la conservent ; de là enfin l'esprit de prosélytisme si ridiculement reproché aux chrétiens, et qui se rencontre partout oij existe une persuasion quelconque, dans les conversations comme dans les chaires, dans la politique comme dans les lettres, dans les sciences comme dans les mœurs, dans la philosophie comme dans la Religion, avec cette seule différence, que, dans la Religion, il est plus durable et plus noble, parce qu'elle renferme plus de vérités, et des vérités plus importantes.

Parlez à ce laboureur, occupé à remuer la terre, des lois de l'attraction qui la maintiennent dans son orbite ; inintelligibles pour lui, vos discours le laisseront indifférent sur les lois dont vous l'entretenez et qu'il ignore. îl s'en faut beaucoup cependant, que ces lois en elles-mêmes soient indifférentes puisque l'ordre de l'univers en dépend ; aussi ne sont-elles rien moins qu'indifférentes à l'astronome qui en démontre l'existence, calcule par leur moyen les phénomènes célestes, et ne se lasse point d'en contempler la régularité admirable et la merveilleuse fécondité.

Ainsi le domaine de l'indifférence se rétrécit à mesure que l'intelligence se développe. Dieu n'est indifférent sur rien, parce qu'il connaît tout : la matière est indifférente à tout, parce qu'elle ne

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connaît rien. L*homme, placé entre ces deux extrêmes, est plus ou nîoins indifférent, selon qu'il ig^nore ou connaît plus ou moins, c'est-à-dire, selon qu'il se rapproche des êtres purement matériels, ou de l'Etre souverainement intelligent : d'oij vient que le matérialisme conduit à l'indifférence spéculative, et par suite à l'abrutissement; tandis que la Religion, en élevant l'homme à Dieu, en le familiarisant avec les plus hautes pensées et les doctrines les plus spirituelles, perfectionne à l'infini son intelligence, et ne lui permet d'être indifférent sur rien de ce qui l'intéresse essentiellement.

Et c'est ici qu'il est nécessaire de se rappeler notre dégradation primitive, et le perpétuel combat des sens contre* l'esprit, qui en est l'effet, pour comprendre comment la Religion, à raison même de la perfection qu'elle exige de nous, et de sa perfection propre, devient pour plusieurs un objet de haine, et ensuite d'indifférence. Comme tout en elle est vérité rigoureuse, il n'y a rien à ses yeux d'indifférent, ni dans le dogme, ni dans les mœurs, ni dans le culte. Elle ne peut donc laisser l'homme libre de croire et d'agir à son gré ; elle le contraint de soumettre sa raison à la foi, ses penchants aux devoirs, son corps même aux pratiques qu'elle impose. Or, en s'assujettissant de la sorte l'homme tout entier, elle fatigue et désespère ses passions. Jamais soumises, même lorsqu'elles obéissent, elles travaillent sans relâche à briser un joug qu'elles ne portent qu'en murmurant. L'orgueil, père du meri' songe, et éternel ennemi de l'autorité, suggère à l'esprit une foule de sophismes, d'autant plus séduisants, qu'ils flattent les secrets désirs du cœur.

On est bien près de cesser < vrai ce qu'on s'imagine avoir int Peu à peu les préjugés s'afferm l'exemple entraîne, et presqu( malgré soi par le principe d'aul chacun fonde sa conviction sur d'autrui. Telle est, en abrégé, les rébellions contre la vérité : ( ies autres doutent ; on nie, p; qu'il est commode de nier et di au premier moment, on sent l le vide des symboles qu'on rej( encore, et nécessairement, car nature de l'homme, et l'on m degré vers l'incrédulité absoli avidement les apparences de l sentent, on s'y attache avec i nation violente, comme on se dans un naufrage; et l'aveugle pi produit le fanatisme de la con erreur n'a qu'un temps, et mêm ne sauraient s'établir à deme humaine; elles y vivent, si j'ose tente : on passe donc forcémen jusqu'à ce qu'on les ait épuisées que de revenir à la vérité qu'o

ESSAI SUR L rNDII I KHKNCK

absolue pour la vérité, sa fin, n*en doute prochaine. C'est le signe le moins équivo décrépitude des nations. Dans leur insouciance, elles ressemblent à un vieil perdu tous ses souvenirs : il n'y a plus à d lui que quelques organes usés, dont 1( naturelles achèvent chaque jour la décoi rebutante. Objet de pitié et de dégoût, m les petits enfants, qu'un noble instinct era reconnaître l'homme là oij ils n'aperçoive pensée, on le voit traîner stupidement un vie matérielle : et, sans désirs comme san s'enfoncer peu à peu dans la mort.

Sans doute il dépendrait des gouverne prévenir cette dissolution terrible, en p contre les passions les doctrines vitales, s la vigueur et de l'énergie qu'on remarque taines sociétés. L'autorité peut tout, soit po soit pour le mal; car, en mal comme en n'agit sur les peuples que par l'autorité ; < rite générale, lorsqu'elle demeure ce qu' être, prévaut toujours et nécessairemeni autorités particulières qui tendraient à l'ordre, ou par la violence ouverte, ou, pk

eux qui, les premiers, cessent de croire ; et l'irréligion part du pouvoir ou d'autour du pouvoir, pour se répandre de proche en proche, jusque dans les derniers rangs de la nation. Plus attaché à ses croyances, parce qu'il a moins de motifs de souhaiter qu'elles soient fausses, le peuple résiste longtemps à l'influence des classes supérieures. Il défend avec sa conscience sa foi qu'on attaque avec de l'esprit, et entoure au fond de son cœur, d'une barrière sacrée, ses consolations et ses espérances. Mais, quand une fois il a succombé ; quand, à force de le corrompre, on a changé ses intérêts ; quand les vices les plus hideux sont devenus ses mœurs habituelles, sans que le remords trouble son sommeil ; quand les peines et les récompenses d'une autre vie ne lui paraissent plus que des préjugés puérils; que la Religion a perdu pour lui ses terreurs, et qu'il en ignore également les dogmes et les préceptes; quand il sourit de pitié au seul nom de Dieu, alors je me demande en tremblant s'il reste quelque moyen humain de ramener un tel peuple à la croyance de la vérité et à la pratique de la vertu; je me demande si de ces êtres dégradés on peut encore faire des hommes et je n'ose prononcer.

Classification des indifférents

Au reste, il est à propos de faire observer qu'on doit exclure du nombre des indifférents réels, beaucoup de ceux qui affectent cette triste préten-

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tion ; car, pour quiconque n'est ni stjpide, ni grossièrement ig^norant, il n'est pas si facile cju'on pourrait le penser d'être indifférent sur la Religion que nous retrouvons partout, à chaque instant, en nous et hors de nous, et qui partout fait notre tourment ou notre consolation. Ainsi la Religion n'est point indifférente à cette secte de philosophes qui, s'efforçant naguère d'en abolir jusqu'au nom, démolirent ses temples et égorgèrent ses ministres. La haine, une implacable haine, voilà le sentiment qui anime ces apôtres d'impiété dont le fanatisme sacrifierait la société entière au triomphe de leurs principes désastreux. Certes, il faut plaindre ces insensés, il faut flétrir avec horreur leurs maximes; mais il ne faut pas tenter de les guérir par le raisonnement : il y a un excès de délire qui interdit toute discussion. Ce n'est donc pas à ces hommes emportés que s'adressent les réflexions qu'on va lire. La vérité, pour être sentie, demande un esprit plus calme, et surtout un cœur susceptible encore de s'ouvrir à ses impressions.

Il existe une sorte d'indifférents que nous n'avons pas non plus dessein de combattre. Je veux parler de ces faibles chrétiens qui, séduits par les plaisirs, distraits par les affaires, ou subjugués peut-être par le respect humain, s'abandonnent au torrent du siècle, éloignent de leur pensée des vérités importunes, sans les révoquer en doute, et, dans leur inconséquence, ne tiennent à la Religion que par une foi stérile et de languissants remords. Que dire à ces infortunés ? ils se condamnent eux-mêmes. Leur raison ne se refuse à aucun aveu. Ce n'est pas là qu'est le siège du mal. Ils n'ont pas besoin

d'être convaincus, mais remue effrayés sur le sort qui les atten la terreur dans leur conscieiK réveiller au bruit formidable ( Dieu dont ils fatiguent la patie la miséricorde.

Cette tâche n'est pas la nôtr vue, dans cet Essai, que les in tiques, ou ces philosophes insoi d'avoir entendu répéter que t sont indifférentes, les méprise connaître, refusent d'examiner véritable, rougiraient même d l'aveugle foi d'un préjugé absur( la suprême sagesse consiste à n de l'avenir, végètent dans un premier devoir d'une créature r de s'instruire de sa fin, de soi destinées. Ce que l'un garde paraît quelquefois à un autre d'i selon la mesure de connaissar de chacun. On peut même as rence varie à l'infini : elle offre diverses qu'il y a, non seulemen férents, mais de degrés dans de l'intelligence, de combinais

i:.S.SAI Slll I. INDU : KHKXCK

rÉgflise, soit l'autorité de Jésus-Christ, soit 1 de Dieu : trois g^randes destructions ou qui constituent l'hérésie, le déisme et l'ath

Nous diviserons donc en trois classes 1 férents dog^matiques. La première compre qui, ne voyant dans la Religion qu'une ir politique, ne la croient nécessaire que peuple. La seconde renferme ceux qui ai la nécessité d'une religion pour tous les I mais qui rejettent la révélation. La troisièn: se compose des indifférents mitigés qui re sent la nécessité d'une religion révélée, nr mettent de nier les vérités qu'elle ens( l'exception de certains articles fondamenta

Après quelques réflexions sur chacun systèmes, réflexions qui suffiront pour en l'inconséquence et l'absurdité, nous ferc qu'en dernière analyse ils aboutissent même point, c'est-à-dire à l'indifférence pour la vérité en matière de religion. Ne attacherons donc à combattre cette indi monstrueuse, en renversant les seuls princ lesquels le raisonnement puisse essayer de 1 en sorte que tous les indifférents, quelque cation nue chacun d'eux mçre à oroDOS de

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trant à la méconnaître ; elle n'en reste pas moins ce qu'elle est, et son jour arrive tôt ou tard. En ce jour inévitable, et déjà près de nous, la vanité d'avoir repoussé la lumière sera de peu de consolation. Recevons-la donc avec joie, de quelque part qu'elle nous vienne. Honorons l'intellig-ence qui nous a été donr.éc, en l'élevant jusqu'à la contemplation de la vérité éternelle, infinie. Notre perfection est de la connaître, et notre bonheur est de l'aimer. Créés pour elle et pour l'immortalité, songeons que la vie va nous échapper, nous échapper pour toujours : levons plus haut nos regards ; et, voyageurs d'un moment dans des régions étrangères, ne mettons pas un triste orgueil à nous persuader que nous n'avons point de patrie.

La religion n'est pas une invention

des législateurs

On trouve la Religion près du berceau de tous les peuples, comme on trouve la philosophie près de leur tombeau. « Aucun Etat, dit Rousseau, ne fut fondé que la Religion ne lui servît de base. » Et quand la philosophie, récemment, a voulu fonder un Etat sans religion, elle a établi le pouvoir sur le droit de le renverser, la propriété sur la spoliation, la sûreté personnelle sur les intérêts sanguinaires de la multitude, les lois sur ses caprices. Cet ordre social philosophique a existé quelques mois, pendant lesquels l'Europe a vu s'accumuler en son

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iein plus de calamités cl de forfaits cjûc n'en offre l'histoire des dix siècles précédents ; et, si Dieu n'avait abrégé ces jours affreux, je ne sais s'il serait demeuré un être humain vivant pour recueillir le fruit de la plus terrible leçon qui ait jamais effrayé la terre.

Quoi qu'en aient dit quelques sophistes, il est donc prouvé, par le fait, qu'un peuple athée ne saurait subsister, puisque la seule tentative de substituer l'athéisme à la Religion a bouleversé de fond en comble la société en France. Au si l'opinion contraire, avancée d'abord comme un simple paradoxe par des hommes d'une imagination déréglée, n'a-telle pu devenir une croyance que pour un petit nombre d'insensés, non moins dépourvus de lumières que pleins d'orgueil, et si profondément pervertis, qu'en eux chaque pensée était un crime.

Dans tous les temps, on a senti que la Religion était l'unique fondement des devoirs^ comme, à leur tour, les devoirs sont l'unique lien de la société. Rien ne peut suppléer la conscience, qui elle-même supplée tout. On a beau parler aux hommes de bien public, d'intérêt général, l'intérêt particulier sera constamment leur mobile; et la puissance même de la Religion consiste en ce qu'elle montre à chacun un intérêt immense à concourir au bien général. Il ne faut que du bon sens pour voir cela. Les législateurs de l'antiquité ne s'y méprirent point ; au lieu de raisonner follement contre la Religion, ils s'en servirent pour consolider l'édifice social; ils la placèrent partout, dans la famille, près des foyers domestiques, et dans l'Etat, comme partie de la constitution et du

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gouvernement. Ils firent descendre les lois du ciel, et attachèrent, par l'opinion, quelque chose de divin à tous les événements de la vie humaine, à toutes les institutions civiles, aux objets inanimés même, aux bois, aux fleuves, aux pierres destinées à séparer les hérltag-es ; et, si l'on y reg^arde de près, on se convaincra que le pag-anisme ne multiplia les dieux à l'infini qu'à cause du besoin infini que l'homme a de la Divinité.

Sans Religion, point de société : la philosophie l'avoue; mais qu'en conclut-elle ? que puisque la société n'a pu s'établir et se conserver qu'à l'aide des croyances religieuses, ce sont les législateurs qui ont inventé la Religion. Demandez-lui qui sont ces législateurs à qui le genre hum.ain est redevable d'une si importante invention : elle n'en sait rien. Priez-la de nommer au moins un peuple chez qui l'on ait vu commencer la Religion, d'assigner à peu près l'époque de cette merveilleuse découverte : ses connaissances historiques ne s'étendent pas jusque-là. Si haut qu'elle remonte, elle trouve toujours une foi et un culte antérieurs, et tous les monuments de l'antiquité s'accordent à démentir ses conjectures.

On pourrait s'en tenir là, et lui dire : Vous avancez un fait nouveau, un fait contraire à tous les documents de l'histoire, ainsi qu'à la tradition du monde entier. Votre simple assertion ne suffit pas pour renverser cette masse imposante de témoignages. Il faut quelque chose de plus, il faut des preuves : prouvez donc, ou taisez-vous.

Qu'aurait-elle à répliquer à qui lui tiendrait ce langage ? Elle qui se fait gloire de ne déférer à

KSSAi sri\ i/i.\i),i I Ki'.iiNCi: H'.i

aucune autorité, cxigfcrait-cllc qu'on se soumît aveuglément à la sienne ? Les annales des peuples sont aussi entre nos mains ; ce qu'elle y a lu, nous l'y pouvons lire comme elle ; qu'elle nous montre donc la page où il est écrit : En telle année l'on inventa Dieu.

A la vérité, l'homme peut rejeter d'anciennes croyances, et en admettre de nouvelles. Certaines religions peuvent varier, en ce qu'elles ont d'arbitraire, soit à l'avantage, soit au détriment de l'ordre social; mais le fond en a subsisté toujours, sans quoi la société eût manqué d'une condition nécessaire à son existence ; et les phiLsophes que je combats raisonnent comme le physiologiste qui, de la nécessité de l'air pour donner le jeu aux organes et la vie au corps humain, conclurait que les hommes ont inventé l'air.

Les législateurs anciens se prévalurent, je l'avoue, des croyances reçues, pour imprimer à leurs lois une sorte de consécration divine. Mais si la Religion n'eût été qu'une partie de ces lois mêmes, si elle ne les avait pas précédées, comment en eût-elle pu être la sanction ? La nécessité des lois est manifeste, elle est sentie de tous les hommes; et cependant les législateurs, au lieu de s'appuyer sur cette nécessité évidente, auraient été chercher, hors de la raison humaine, une absurdité, pour en faire la base de l'ordre social : qui le croira jamais ?

D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer qu'il soit donné à l'homme de changer d'un mot les idées de l'homme. On ne conçoit pas, il est vrai, qu'un peuple puisse subsister sans Religion ; mais, si la

Religion est fausse, ou, autrement, si elle n'est qu'une invention de la politique, on conçoit encore moins qu'elle ait pu s'établir et se perpétuer chez tous les peuples sans exception. Il n'existe aucun exemple d'une erreur ainsi adoptée universellement, et surtout d'une erreur qui froisse les passions. Cela est tellement contraire à la nature de l'homme, que je comprendra^'s plus aisément l'adoption générale d'une logique erronée : au moins ne trouverait-elle pas d'opposition dans les penchants du cœur.

Remarquez en outre que, pendant que les lois varient presque à l'infini, de même que les formes de gouvernement, les dogmes fondamentaux de la Religion sont partout immuablement les mêmes. Reconnaissez-vous dans cette étonnante uniformité le caractère d'une invention de l'homme? L'erreur est arbitraire, et de là vient qu'en ce qu'elles ont de faux les religions ne se ressemblent pas, et même se contredisent ; mais il y a certains points qui leur sont communs à toutes, et j'en demande la raison; je demande qu'on m'explique ce merveilleux accord entre des inventeurs totalement inconnus les uns aux autres. Dira-t-on que la même erreur, avec la pensée de s'en servir dans l'établissement de l'ordre social, est, par hasard, tombée dans l'esprit des législateurs de tous les pays et de tous les siècles? Etrange hasard à qui nous devons la société 1 Mais le hasard au fond n'explique rien, et certes on ne serait pas reçu, à rendre raison de la géométrie, en disant que le hasard a fait que les inventeurs de cette science, chez les divers peuples, ont eu la même idée des grandeurs et des figures, et leur ont

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attribué les mêmes propriétés. La question revient donc toujours, et jamais on ne la résoudra qu'en supposant une tradition gfénérale plus ancienne que les lég^islateurs, c'est-à-dire une Religion antérieure aux institutions humaines et aux lois positives.

Tout nous ramène à cette conclusion, l'histoire, le raisonnement, l'expérience que nous avons de nous-mêmes et de nos semblables. La religion est si naturelle à l'homme, que peut-être n'est-il pas en lui de sentiment plus indestructible. Même lorsque son esprit la repousse, il y a encore dans son cœur quelque chose qui la lui rappelle ; et cet instinct religieux qui se retrouve dans tous les hommes est aussi le même dans tous les hommes. Entièrement à l'abri des écarts de l'opinion, rien ne le dénature, rien ne l'altère. Le pauvre sauvage qui adore le Grand-Esprit dans les solitudes du nouveau monde, n'a pas sans doute une notion aussi nette et aussi étendue de la Divinité que Bossuet ; mais il en a le même sentiment. Or est-il au pouvoir des lois de créer des sentiments, et des sentiments universel'^, invincibles? Que penserait-on de celui qui viendrait nous dire : Le genre humain vivait dispersé, chacun ne songeait qu'à soi ; entre le père et les enfants il n'existait aucun lien moral, aucune affection réciproque, aucune société durable; le législateur inventa l'amour paternel, la reconnaissance filiale, et la famille naquit?

Et, quand on dévorerait ces absurdités, il s'en présenterait de nouvelles en foule. Otez la Religion, vous détruisez toute morale obligatoire; et, en effet, les philosophes anciens et modernes, qui ont attaqué les vérités fondamentales de la Religion,

ont, en même temps, ébranlé les préceptes fondamentaux de la morale. Les inventeurs de la Religion sont donc aussi les inventeurs de la morale. Avant eux, il n'existait ni juste ni injuste, ni crime ni vertu ; rien n'était bon ni mal en soi ; nourrir son vieux père ou l'égorger étaient des actions indifférentes. Tout l'homme se soulève à cette seule idée, et la conscience pousse un cri d'horreur. Mais que dis-je, la conscience ? Si la morale n'a aucun fondement dans la nature des êtres, si, comme l'ont dit, et l'ont dû dire ceux qui ne voient dans la Religion qu'une institution politique, elle ne repose que sur des lois ou des volontés arbitraires, la conscience elle-même n'est qu'un préjugé, une création du législateur. Ainsi point de conscience, point de morale, point de Religion avant que ce législateur inconnu se fût avisé d'inventer tout cela. Et il se rencontre des hommes qui mettent leur orgueil à se persuader ces inconcevables folies ? Au moins devraient-ils reconnaître qu'ils ont mauvaise grâce à taxer qui que ce soit d'incrédulité.

Ce n'est pas tout. Le système que j'examine suppose et la fausseté de la Religion, et sa nécessité pour le maintien de l'ordre social. Or la Religion n'est utile qu'autant qu'on y croit. Il faut donc, ou que tous les membres de la société croient à la Religion, ou qu'elle ne soit nécessaire qu'à une partie des membres de la société. Et, comme il y aurait contradiction à ce que ceux qui considèrent la Religion comme fausse crussent à la Religion, on a été contraint d'établir en principe que la Religion n'est nécessaire qu'au peuple ;

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principe destructif de toute Religion, de l'aveu de Condorcet, et qui renferme plus d'inconséquences qu'oji n'en pourrait relever en un volume.

Et d'abord, dans le langage philosophique, tout ce qui croit est peuple, fût-ce même le chef de l'Etat. Quand donc on soutient que la Religion n'est nécessaire qu'au peuple, c'est comme si l'on disait qu'elle est nécessaire à tous les hommes, hors à ceux qui n'y croient pas ; d'oij il suit que si personne n'y croyait, elle ne serait nécessaire à personne. A la vérité, il n'est pas aisé de comprendre comment, en ce cas, elle ne laisserait pas d'être indispensable à la société : c'est un mystère dont, jusqu'à présent, il n'a pas plu à la philosophie de nous révéler le secret, et qui paraît destiné à exercer longtemps encore la foi de ses adeptes.

En second lieu, la Religion n'est nécessaire au peuple même que parce qu'elle est la base des devoirs et la règle des mœurs. Or le philosophe se croirait-il indépendant sous ce double rapport; ou aurait-il trouvé à la morale un autre fondement? Je sais qu'on l'a cherché, ce fondement, avec une ardeur égale à l'intérêt qu'on se figurait avoir de le découvrir, mais je sais aussi ce que pensait Rousseau de cette vaine recherche, qui n'aboutit jamais qu'à l'intérêt particulier. Philosophe luimême, il connaissait à fond ses confrères : nous pouvons donc avec confiance nous appuyer de son autorité sur un point où sûrement il n'est pas suspect de prévention. Vous qui sur la foi de quelques sophistes, vous imaginez qu'il est beau de ne rien croire, mais dont l'âme honnête attache encore du prix à la vertu, retenez bien ces paroles

de Fauteur à^ Emile : « Je n'entends pas que l'on « puisse être vertueux sans religion. J'eus long- « temps cette opinion trompeuse, dont je suis -bien « désabusé. » Sans descendre jusqu'aux arguments personnels, il est permis d'observer qu'en effet les annales philosophiques seraient loin de soutenir à cet égard la plus légère comparaison avec les annales religieuses. Or, s'il est quelquefois honorable de se séparer du peuple, ce n'est pas du m.oins lorsqu'avec la Religion on lui abandonne encore la vertu.

Philosophes, parlez moins de la dignité de l'homme, ou respectez-la davantage. Quoi! c'est au nom de la raison, c'est en exaltant avec emphase ses droits imprescriptibles, que vous condamnez froidement plus des trois quarts du genre humain à être la dupe de l'imposture ! De grâce, montrezvous plus généreux envers vos frères ; laissez pénétrer jusqu'à eux quelques rayons de la lumière dont vous vous applaudissez d'être en possession. Aussi bien ne dépend-il pas de vous de l'empêcher; car, prenez-y garde, s'il faut des vertus et par conséquent de la force, pour être religieux, il ne faut que des passions, et par conséquent de la faiblesse, pour être incrédule. Le cœur se porte de ce côté de tout le poids de sa corruption. Et vous vous imaginez qu'en jetant la Religion au peuple, et lui disant que c'est pour lui un frein nécessaire, il s'empressera de le saisir, en vous abandonnant les rênes ? Vraiment, je vois assez que cela serait commode. Il s'abstiendrait pour vous, et voi s jouiriez pour lui. Mais, dans ce calcul ingénieux, vous oubliez deux choses, l'orgueil et la cupidité.

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Quand une fois ce sera une opinion admise, que la Religion n'est qu'un leurre dont on amuse le peuple, qui voudra être peuple et s'imposer des devoirs pénibles, pour acquérir la flatteuse réputation d'un sot? Chacun prenant modèle sur la classe au-dessus de soi, pensera s'élever en ne croyant pas, et n'en répétera pas moins, d'un ton dédaigneux, que la Religion est nécessaire au peuple. Les grands la renverront avec mépris aux magistrats, les magistrats à la bourgeoisie, la bourgeoisie aux artisans, les artisans aux simples manœuvres, et ceux-ci aux derniers mendiants, de qui elle essuiera les rebuts. Semblable à ces messagers divins dont il est parlé dans nos saints Livres, cette fille du ciel, étrangère au milieu de la société, et y cherchant en vain un lieu de repos, sera réduite à s'asseoir sur les pierres des places publiques, entourée d'une foule moqueuse, qui rougirait de lui offrir un asile hospitalier.

J'en appelle à l'expérience : qu'est-ce qui a introduit l'irréligion dans les chaumières? Le raisonnement ? non, mais l'exemple contagieux, mais la honte de paraître crédule. Telle est, avec l'attrait de la licence, la vraie cause des progrès de l'incrédulité. Et certes, la philosophie est extrêmement confiante, si elle a pu espérer sérieusement de séparer le genre humain en deux classes, dont l'une croirait pour la sûreté de l'autre, et ne recueillerait en retour que le dédain ; dont l'une ne reconnaîtrait d'autre devoir que d'obéir à ses penchants, et l'autre renoncerait à ses penchants pour obéir à des devoirs chimériques ; dont l'une se rirait de ce que l'autre respecterait complaisamment; en sorte

que d'un côté se trouverait, avec l'indépendance^ tout ce que l'homme recherche ici-bas, et de l'autre, avec la servitude des préjugées, tout ce qu'il redoute et qu'il hait, sans autre compensation que le mépris. N'est-ce pas là une heureuse et profonde combinaison? Quel délire ! et pourtant voilà ce qu'on croit, ce qu'on admire, de préférence à la vérité. Mais la nature, dont les lois ne varient point au gré des passions, réfute bientôt, d'une manière terrible, ces théories que l'orgueil humain essaie d'opposer à l'ordre éternel. Ici, les faits parlent, et assez haut pour être entendus de ceux mêmes qui fermeraient l'oreille à la raison. Si quelqu'un conservait le triste courage de nous vanter les religions politiques, au milieu des ruines de la foi, des mœurs, de la société, toutes ces ruines ensemble élèveraient la voix pour le confondre. Ainsi la religion est indispensable dans le système, et, en admettant le système, la Religion ne saurait subsister : lecteur, tirez la conclusion.

La religion naturelle est la destruction de toute doctrine

Je ne crains point de l'affirmer, le déismCy qu'on nous représente comme la Religion de la naturCy la seule Religion essentielle à l'homme, est la destruction de toute doctrine, de tout culte, de toute morale; et, quoi qu'en ait dit La Harpe, alors philosophe, Condorcet avait raison de nier qu'il

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existât une religion purement naturelle; à moins qu'on ne prétende que des phrases sont une Religion, des doutes une Religion, Vathéisme déguisé une Religion.

Or, un système où tout entre jusqu'à l'athéisme, quelle en est la base, si ce n'est l'indifférence la plus absolue pour la vérité ? Telle est l'essence du déisme, comme l'exclusion de toute révélation en est le caractère distinctif. Je le réfuterai donc en prouvant la nécessité de l'existence d'une Religion révélée.

Mais, avant de quitter ce sujet, qu'on me permette d'ajouter aux considérations qu'on vient de lire une dernière observation. Qui le croirait ? le déisme, fondé sur le seul raisonnement, conduit la raison à se renier elle-même. C'est que la philosophie, orgueilleusement abjecte, n'a jamais su comprendre en quoi consiste la vraie grandeur de cette noble faculté, que tantôt elle abaisse audessous de l'instinct de la brute, et tantôt elle élève au-dessus de Dieu même. Nous avons vu Rousseau tomber alternativement dans ces deux excès, envier presque le sort des bêtes, dont il ne se jugeait distingué que par le triste privilège de s'égarer d'erreurs en erreurs, à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe ; et vouloir que cette même raison, sans aucun appui, sans aucun guide, sans aucun enseignement étranger, décidant elle seule des plus hauts dogmes, soit l'arbitre exclusif de la foi. Or, prendre notre propre esprit pour unique règle de croyance, repousser avec dédain les vérités qu'il n'aurait pas découvertes immédiatement, interdire à Dieu le droit de nous

révéler, par une autre voie, quelques-uns des secrets de son être, qu'est-ce autre chose qu'enchaîner sa sag-esse et sa puissance, l'asservir aux lois qu'il nous plaît de lui dicter et soumettre l'éternelle raison à notre raison débile? Etrange délire! Qui sommes-nous pour prescrire fièrement à Dieu un mode d'action, dont il ne sera pas libre de s'écarter; pour oser lui dire : voilà le seul moyen que nous te permettons d'employer pour nous éclairer? Et si ce rroyen est insuffisant, si vous convenez vousmême que notre raison sans principe n'est propre qu'à nous égarer d'erreurs en erreurs, il faudra donc, de nécessité, ou nous égarer en l'écoutant, ou lui imposer silence, et languir éternellement dans une ignorance irrémédiable, et dans les épaisses ténèbres d'une volontaire imbécillité? Tel est, en résultat, l'unique choix que vous laissiez à l'homme; et la vérité, pour lui, n'est plus qu'une énigme indéchiffrable, une chimère, une illusion.

Eh ! qui en doute, répond Rousseau ; vous ai-je dit que l'homme fût fait pour connaître la vérité, qu'il pût la découvrir, qu'il dût la chercher? Non, non, comprenez mieux ma doctrine ; et souvenezvous qu'à mes yeux, l'homme qui pense est un animal dépravé. Le meilleur usage de la raison est d'apprendre à n'en faire aucun usage; elle-même elle nous avertit d'étouffer sa voix trompeuse, d'anéantir en nous, autant qu'il se peut, la faculté qui conçoit et qui juge, d'éteindre avec un soin scrupuleux toutes les lumières de l'entendement. « Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez

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jamais. C'est la leçon de la nature aussi bien Cjue la raison. »

Etait-ce la peine de tant raisonner, pour conclure par ce conseil ? Comparez les méthodes aux méthodes, et les doctrines aux doctrines. Le Christianisme, en promulguant, avec autorité et sans hésitation, les vérités nécessaires à l'homme, ne conçoit rien de la sorte; mais veut que les motifs de sa foi soient conformes à la raison, rationabile obsequium vestrum. La philosophie propose, en tremblant, des doutes, y oppose aussitôt d'autres doutes, et, désespérant d'arriver à rien de certain, pour éviter l'erreur qui la presse de toutes parts, renonce à la vérité, et proclame solennellement cet axiome, qui renferme en abrégée toute la sagesse humaine : détruire en soi la raison, est la leçon de la raison ; et ne point penser, ne point juger, tout ignorer, est la perfection de l'être raisonnable.

La plume tombe des m.ains. Que dire à des hommes qui en sont venus là ? Le scepticisme absolu est une doctrine sensée en comparaison d'un pareil délire. Quoi ! Dieu nous a donné l'intelligence pour nous être un piège ; et penser, c'est errer presque infailliblement? Enfin voilà ce que la philosophie promet à ceux qui s'engagent à sa suite : l'erreur, et rien que l'erreur. On a vu, ce me semble, assez clairement, que sur ce point on peut l'en croire. Le Christianisme promet, avec non moins d'assurance, la vérité. Y aurait-il donc tant de risque à l'écouter à son tour ? S'il nous trompe, qu'aurons-nous perdu ? quelques-unes de ces heures dont le poids souvent nous fatigue : et ne nous restera-t-il pas toujours assez de temps à consacrer

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au soin sublime d'éteindre en nous la raison, et de nous élever à Tig-norance et à la sag-e stupidité des brutes ?

Qu'on n'oublie pas, au surplus, que cet ouvrage n'est point proprement une apologie du Christianisme; que, quand, après m'avoir lu, on ne sera"t pas persuadé de la vérité de la Religion chrétienne, pourvu qu'on soit convaincu de la nécessité d'en faire l'objet d'une étude sérieuse, j'aurai pleinement atteint mon but. Je ne veux, en un mot, qu'éveiller le doute dans l'esprit des indifférents, leur faire sentir qu'un mépris aveugle, que le bon sens désavoue, est un aussi triste gage de sécurité qu'un faible titre à la supériorité d'esprit; et leur montrer qu'à moins d'abjurer la raison, il faut qu'ils examinent et comparent, avec tout le soin dont ils sont capables, les fondements de la foi, et les fondements de l'incrédulité. Entrons en matière.

La question religieuse

est une question capitale

Les nations commencent et finissent, elles passent avec leurs mœurs, leurs lois, leurs opinions, leurs sciences ; une seule doctrine reste, toujours crue, malgré l'intérêt qu'ont les passions de n'y pas croire, toujours immuable au milieu de ce rapide et perpétuel mouvement, toujours attaquée et toujours justifiée, toujours à l'abri des changements qu'apportent les siècles aux institutions les plus solides,

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aux systèmes les plus accrédités, toujours plus étonnante et plus admirée à mesure qu'on l'examine davantage, la consolation du pauvre et la plus douce espérance du riche, l'ég^ide des peuples et le frein des rois, la règle du pouvoir qu'elle modère, et d; l'obéissance qu'elle sanctifie, la grande charte de l'humanité, où la justice éternelle, ne voulant pas que le crime même demeure sans espoir et sans protection, stipule la miséricorde en faveur du repentir : doctrine aussi humble que profonde, aussi simple qu'elle est haute et magnifique, doctrine qui subjugue les plus puissants génies par sa sublimité, et se proportionne par sa clarté aux intelligences les plus faibles, enfin, doctrine indestructible qui résiste à tout, triomphe de tout, de la violence comme du mépris, des sophismes comme des échafauds, et, forte de son antiquité, de ses preuves victorieuses et de ses bienfaits, semble régner sur l'esprit humain par droit de naissance, de conquête et d'amour.

Telle est la Religion que certains hommes ont choisie pour en faire l'objet de leur indifférence. Ce que Bossuet, Pascal, Fénelon, Descartes, Newton, Leibnitz, Euler, ont cru, après l'examen le plus attentif, ce qui fut le continuel sujet de leurs méditations, on ne le juge pas même digne d'occuper un moment la pensée. En méprisant le Christianisme sans le connaître, on s'imagine s'élever au-dessus de ce qui a paru sur la terre de plus grand par le génie et la vertu, pendant dix-huit siècles; et ridiculement fier d'un insouciant dédain pour la vérité quelle qu'elle soit, on s'enorgueillit de garder la neutralité de l'ignorance entre la doctrine

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qui a prodjit Vincent de Paul et celle qui a produit Marat.

Si Dieu existe ou non, si à cette courte vie succède une vie durable, si le seul devoir est d'obéir à ses penchants, ou si l'on doit les rè^-jer sur une loi fixe et divine, on veut tout savoir hormis cela. Des hommes se sont rencontrés que tout intéresse, hors leur sort éternel. Ils n'ont pas, disent-ils, le temps d'y song-er, mais ils en ont abondamment dès qu'il s'ag-it de satisfaire la plus frivole fantaisie. Ils ont du temps pour les affaires, du temps pour les plaisirs, et ils n'en ont pas pour examiner s'il y a un ciel, un enfer. Ils ont du temps pour s'instruire des plus vaines futililés de ce monde, où ils ne passeront c|u'un jour, et ils n'en ont pas pour s'assurer s'il existe un autre monde qu'ils doivent, heureux ou malheureux, habiter éternellement. Ils ont du temps pour soigner un corps qui va se dissoudre, et ils n'en ont pas pour s'informer s'il renferme une âme immortelle. Ils ont du temps pour aller au loin convaincre leurs yeux de l'existence d'un animal rare, d'une plante curieuse, et ils n'en ont pas pour convaincre leur raison de l'existence de Dieu. Inconcevable aveuglement ! Et qui ne s'écrierait avec Bossuet : « Quoi ! le charme de sentir est-il si fort, que nous ne puissions rien prévoir?»

En effet, ce défaut absolu de prévoyance, cette sécurité stupide avec laquelle on se précipite dans un avenir inconnu et sans bornes, ne sont-ils pas évidemment la marque d'un esprit aliéné ? Le gfenre humain tout entier atteste l'existence d'une loi qu'on ne saurait violer impunément ; et sans en croire son témoignage, sans le démentir, sur un

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misérable peut-être, on accepte toutes les suites d'une opposition formelle à celte loi, et l'on se crée à soi-même, par insouciance, la double fatalité du crime et du malheur.

On a vu des patients rire, danser sur l'échaufaud; mais la mort qu'ils bravaient était inévitable, rien ne pouvait les y arracher. Dans l'invincible nécessité de mourir, ils se raidissaient contre la nature, et trouvaient une sorte de consolation farouche à étonner les regfards du peuple par le spectacle d'une gaieté plus effrayante que les angoisses de la crainte et les agonies du désespoir. Mais qu'incertain si sa tête ne va point tomber, en peu d'heures, sous la hache du bourreau, et sûr de se sauver, s'il veut seulement se convamcre de la réalité du péril qui le menace, un homme demeure en repos dans ce doute épouvantable, et préfère à la vie quelques moments de plaisir, ou même d'ennui, que va terminer un supplice affreux et déshonorant, c'est ce qu'on n'a jamais vu, c'est ce qu'on ne verra jamais. Quelque mépris qu'on affecte pour une existence fugitive et chargée de tant de douleurs, on ne s'en détache pas de la sorte ; il n'est point d'apathie si profonde que ne réveille l'annonce, la seule idée d'une mort prochaine. Que dis-je? tout ce qui nous touche, soit dans notre santé, soit dans nos biens, dans nos jouissances, dans nos opinions, dans nos habitudes, nous émeut, nous alarme, nous transporte hors de nous-mêmes, nous inspire une activité infatigable, et l'on n'est indifférent sur rien, excepté sur le ciel, l'enfer, l'élernilé.

Que ceux qui se tranquillisent c ans cette indiffé-

rence monstrueuse, ou qui même en tirent vanité, apprennent du moins ce qu'en pensait un de ces hommes qui, par la supériorité de leur génie, semblent être nés pour reculer les bornes de l'intelligence humaine.

« L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet.

» Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'oii dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, parmi ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire, et ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.

» Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent la vie sans songer à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou

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de celles qui, quoiqu'obscurcs d'elles-mêmes, ont néanmoins un fondement très solide, je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle ; je prétends, au contraire, que l'amour-propre, que l'inlérêt humain, que la plus simple lumière de la raison nous doit donner ces sentiments. 11 ne faut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.

» Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, nous doit mettre dans peu d'années, et peut-être en peu de jours, dans un état éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous et le ciel, l'enfer ou le néant, il n'y a donc que la vie, qui est la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'étant pas pour ceux qui doutent si leur âme est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant.

» Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.

» C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort qui la doit

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ouvrir les mettra infailliblement, dans peu de temps, dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux.

» Voilà un doute d'une terrible conséquence; et c'est déjà assurément un très grand mal que d'être dans ce doute, mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas, est tout ensemble et bien injuste et bien malheureux ; que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit da cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extrava^-ante créature.

» Oii peut-on prendre ces sentiments ? Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables ? Quelle consolation de n'attendre jamais de consolateur ? » Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en leur représentant ce qui se passe en eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans en rechercher d'éclaircissement. » Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie même de moi, qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-

ESSAI SUR l/lNDirFKRFNCE 101

mê.me, ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers, qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre, m'est assig-né à ce point, plutôt qu'à un autre, de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter.

» Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.

» Voilà mon état plein de misère, de faiblesse, d'obscurité, et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui me doit arriver, et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel, au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher; et en traitant avec mépris ceux qui se travaillent de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me

laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.

» En vérité, il est glorieux à la Religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.

» Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses ; ils craignent jusqu'aux plus petites, ils les prévoient, ils les sentent, et ce même homme, qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles, dans un cœur si sensible aux plus légères, est une chose monstrueuse ; c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel.

» Un homme, dans un cachot, ne sachant si son

KSSAI SUR l/iNDIFFKHKNCE lO.'i

arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se divertir. C'est l'état oij se trouvent ces personnes, avec cette différence, que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie, ou un supplice passag-er que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.

» Ainsi, non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable Religion, mais aussi l'aveug-lement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible nég-lio^ence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme, pour vivre dans cet état, et encore plus pour en faire vanité. Car, quand ils auraient une certitude entière qu'ils n'auraient rien à craindre après la mort, que de tomber dans le néant, ne serait-ce point un sujet de désespoir plutôt que de vanité ? N'est-ce donc pas une folie inconcevable, n'en étant pas assurés, de faire gloire d'être dans ce doute?

» Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal, entre la crainte de l'enfer et du néant, semble si beau, que non seulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux s'en glorifient, mais que ceux même

qui n'y sont pas, croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre ; que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paraître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent ainsi à faire l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug ; et la plupart ne le font que pour imiter les autres.

» Mais s'ils ont encore tant soit peu de sens commun, il n'est pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime... S'ils y pensaient sérieusement, ils verraient... que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris et l'aversion des hommes et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et, en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentiments, et des raisons qu'ils ont de douter de la Religion, ils diront des choses si faibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disait-elle, en vérité vous me convertirez. Et elle avait raison; car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables ?

» Ainsi, ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de n'avoir pas plus de lumières, qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera pas

ESSAI SLH i/iNDiri khkncp: lO")

honteuse. Il n*y a de honte qu'à n'en point avoir. Rien ne découvre davantage une étrange faiblesse d'esprit, que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables : qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens ; et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, parce qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas encore ('). »

La plupart des indifférents ne demeurent tels que parce qu'ils s'imaginent montrer une glorieuse supériorité de raison, en méprisant au hasard les sentiments vulo^aires. Ils rougiraient d'avoir rien de commun avec le peuple, même l'espérance; et voilà ce qui les détourne d'examiner les fondements de sa foi. Mais c'est, il faut l'avouer, une vanité bien misérable, que celle qui se nourrit d'ignorance. Les ennemis de la Religion et ses défenseurs sont d'accord sur son importance. Ce point est si évident, qu'aucun incrédule dogmatique ne le conteste. Or, en quoi celui qui n'a, pour toute science, qu'un stupide que m'importe? serait-il supérieur au chrétien dont la croyance, déterminée par des preuves positives, repose sur un ensemble de faits et de considérations qui, pour être saisies, exigent au moins de l'application d'esprit et le travail de la réflexion ?

(') Pensées de Pascal.

L'indifférent est un

imprudent et un criminel

L'indifférent, également incapable de rien nier et de rien affirmer, s'endort entre ces deux doutes : il est possible que la religion soit vraie, il est possible qu'elle soit fausse. Après avoir enfanté ces propositions contraires, au lieu d'en déduire les conséquences, sa puissante raison s'arrête et se repose dans la douce contemplation de sa grandeur et de sa force.

On pourrait d'abord remarquer que, même avant toute discussion, ces deux propositions générales n'offrent pas, à beaucoup près, le même degré de vraisemblance. Car il n'est personne qui ne sente que, si la Religion chrétienne était fausse, son existence prolongée pendant dix-huit siècles, la victoire qu'elle a remportée sur les opinions, les mœurs, les lois, les passions, les habitudes de tant de peuples divers et rivaux, l'empire qu'elle n'a cessé d'exercer sur les esprits les plus pénétrants et les têtes les plus méditatives, serait le phénomène moral le plus extraordinaire, le plus inexplicable dont on ait jamais ouï parler. Erreur merveilleuse en effet, qui n'a pas moins de séduction pour la raison froide et sévère que pour les âmes sensibles et les imaginations ardentes ; qui s'empare de l'homme et de tous les hommes, en combattant sans cesse leurs penchants, erreur qui favorise et qui hâte les progrès de la vérité dans toutes les branches des connaissances humaines ; erreur d'où naissent des vertus sans nombre, jusqu'alors inconnues;

ESSAI SUR l'indiffkrence 107

erreur enfin qui, succédant aux spéculations tant vantées et néanmoins si stériles de la philosophie ancienne, en se propageant soudain par tout Tunivers connu, dans le siècle le plus éclairé, rectifie toutes les idées reçues, épure tous les principes, perfectionne les méthodes de raisonnement, crée, ce n'est pas trop dire, les sciences intellectuelles et physiques, abolit tous les préjugés ennemis de l'homme, sanctifie les mœurs et attendrit les lois, unit les peuples par des liens sacrés, met l'amour là où il n'existait que la haine, protège à la fois le puissant et le faible, le pouvoir et le sujet, tempère la domination, affermit l'obéissance, et produit, par son effet propre et nécessaire, la perfection de l'ordre social.

Toutefois je consens que l'on tienne pour également douteuses la fausseté de la Religion chrétienne et sa vérité. Pour démonter avec évidence la folie des indifférents, je n'ai besoin que de leurs propres maximes, et il suffit de développer cette proposition qu'ils admettent : Il est possible que la Religion soit vraie; car cette unique proposition renferme toutes les propositions suivantes :

Il est possible qu'il y ait un Dieu rémunérateur et vengeur.

Il est possible que mon âme soit immortelle.

Il est possible que le souverain Etre ait révélé aux hommes des vérités qu'ils ne sauraient comprendre ici-bas parfaitement, et leur ait imposé des devoirs dont ils n'aperçoivent pas clairement la raison.

Il est possible que je sois rigoureusement obligé de croire ces vérités, et de pratiquer ces devoirs.

Il est possible que si je crois et pratique, je jouisse d'une félicité infinie, éternelle, pour prix de mon obéissance.

Il est possible enfin, que si je refuse de pratiquer et de croire, j'en sois éternellement puni par des supplices effroyables.

Non, je ne crains pas de l'affirmer, demeurer volontairement dans ce doute terrible, s'y complaire, repousser l'espérance d'une félicité infinie, et se dévouer de gaieté de cœur, si la Religion est vraie, comme on avoue qu'elle peut l'être, à des tourments dont la seule idée glace d'effroi l'imagination; c'est un délire inexplicable, une démence, une fureur qui n'a point de nom. Car, en supposant même nos intérêts présents opposés à nos intérêts à venir, et la nécessité de sacrifier ou les uns ou les autres, encore ne devrait-on pas sagement hésiter sur le choix. Qu'on observe qu'il y a ici l'éternité d'un côté, et de l'autre un moment à peine saisissable, une ombre, moins que cela, le rêve d'une ombre, dit Pindare.

Quand donc cette vie fugitive ne serait, pour l'homme religieux, qu'une souffrance continue, quand elle ne serait, pour l'indifférent, qu'un plaisir sans mélange, cette souffrance passagère, ce plaisir qui fuit, ne balanceraient pas un instant, aux yeux de la raison, la puissante considération de l'éternité. Quiconque, plutôt que de perdre une jouissance éphémère, s'expose à être malheureux toujours, mérite de l'être, et n'a droit qu'au mépris qu'inspire toute passion aveugle et brutale.

Quand on considère d'une certaine hauteur les objets sur lesquels s'exerce d'ordinaire l'activité

i:.ssAi SI il i/iM)iiir;in:.\(:K 10'.)

de l'esprit humain, on est tout étonné de la petitesse du cercle où il se renferme volontairement, et que si peu de chose suffise pour am jscr sa curiosité, et donner le change au désir infini de connaî!:re qui le dévore. Je ne sache rien qui marque davantao^e la misère de l'homme, que cette facilité surprenante à se contenter de quelques distractions frivoles, avec une capacité immense pour la vérité. Il l'aime naturellement; un invincible instinct le porte à la chercher sans cesse; elle est sa fin, son repos, sa félicité; et toutefois il n'est rien qui ne puisse lui tenir lieu d'elle. Je ne parle ni du pauvre peuple, absorbé dans les travaux du corps, ni du riche qui s'agite dans le vide des plaisirs : je parle de ceux qui tiennent du ciel, avec des sentiments élevés, une condition indépendante. Que croyez-vous qui remplisse habituellement leur pensée : l'Etre éternel, les lois immuables qu'il a établies? Oh! non, ils useront leur vie à combiner des mots, à étudier les rapports des nombres, les propriétés de la matière, il n'en faut pas davantage pour satisfaire ces puissantes intelligences. Que parlez-vous de Dieu à ce savant qui remplit le monde du bruit de son nom! Comment voulez-vous qu'il vous écoute? Ne voyez-vous pas qu'en ce moment, son esprit est tout occupé de la décomposition d'un sel jusqu'ici rebelle à l'analyse? Attendez qu'il ait fait connaître à l'univers un nouvel acide ; alors peutêtre il vous sera permis de l'entretenir de l'Etre infini qui a créé, comme en se jouant, l'univers et tout ce qu'il renferme. Cet autre compose une histoire, un poëme, une pièce de théâtre, un roman, dont il s'imagine que dépend sa gloire • ne le

troublez pas, il faut qu'il se hâle, car la mort approche, et quelle inconsolable douleur, si elle arrivait avant qu'il eût mis la dernière main à sa renommée! Il est vrai qu'il ig-nore sa propre nature, la place qu'il occupe dans l'ordre des êtres, ses destinées futures, ce qu'il peut espérer, ce qu'il doit craindre; il ne sait s'il existe un Dieu, une vraie Religion, un ciel, un enfer; mais il a pris depuis longtemps son parti sur toutes ces choses; il ne s'en inquiète point, il n'y pense point; cela n'est pas clair, dit-il ; et là-dessus il agit comme s'il était clair que ce ne fût que des rêveries.

Si l'on pouvait éviter l'enfer en n'y pensant pas, je verrais un motif à cette prodigieuse insouciance. Mais n'y point penser est, au contraire, le plus sûr chemin pour y arriver. Détourner son esprit de la vérité, y être indifférent, est le crime même que Dieu punit et avec bien de la justice ; car, si l'on veut y réfléchir, on comprendra que cette prétendue indifférence n'est au fond que de la haine.

Ici j'en appelle hardiment à l'expérience générale, j'en appelle à la conscience même de l'indifférent. N'est-il pas vrai qu'il éprouve une répugnance extrême pour tout ce qui lui rappelle la Religion, ses menaces et ses promesses ? N'est-il pas vrai qu'intérieurement il souhaiterait qu'elle fût fausse? N'est-il pas vrai qu'il a toujours fui l'occasion de s'en instruire, par une secrète appréhension d'être convaincu, ou au moins ébranlé, par les preuves nombreuses sur lesquelles elle s'appuie ? N'est-il pas vrai qu'il s'attriste et s'irrite toutes les fois que dans une de ces discussions qu'on n'est pas maître d'écarter toujours, on présente, en faveur du Chris-

LssAi sin i/iM)irii':Mi:Nc.i-: 111

tianisme, un argfument auquel il ne peut rien répliquer de plausible ? N'est-il pas vrai que les objections qu'on y oppose lui causent au contraire de la joie, et une joie d'autant plus vive, que ces objections paraissent plus embarrassantes et plus fortes. Or, qu'est-ce que tout cela, sinon la haine de la vérité, et par conséquent, la haine de Dieu, vérité suprême? Y a-t-il lieu de s'étonner qu'il rejette ceux qui le haïssent; et à quel sort ces infortunés doivent-ils s'attendre ?

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans l'orgueil et dans la corruption du cœur la cause d'une disposition si déplorable. L'homme abhorre la gène et la Religion gêne tous ses penchants. Las de son jougaustère, il essaie de la briser, ou de s'y dérober. Il s'environne de distractions, il s'étourdit, il s'enivre de plaisirs et de sophismes, pour étouffer avec moins de remords l'importune vérité; comme un assassin, novice encore, s'enivre avant de commettre un meurtre. Son indifférence pour les dogmes naît de son aversion pour les devoirs ; s'il ne craignait pas ceux-ci, il admettrait volontiers ceux-là; mais sachant qu'on ne peut séparer la règle de la foi de la règle des mœurs, il cherche l'indépendance des actions dans l'indépendance des pensées. Il veut douter, et il doute ; il veut, à tout prix, ne pas croire, et sa raison travaille sans relâche à s'anéantir elle-même : véritable suicide moral, plus criminel mille fois que celui qui ne détruit que le corps.

Que la brute, privée de réflexion, vive et meure sans s'inquiéter de l'avenir, cette insouciance est sa condition naturelle et nécessaire. Mais quand l'homme, doué de facultés incomparablement plus

nobles, capable de s'élever à l'idée de Dieu, et d'embrasser l'infini par sa pensée, ses désirs et ses espérances, se précipite de cette hauteur dans la vile condition des bêtes, ne veut plus connaître, à leur exemple, que des penchants et des besoins, et, dég-oûté du partage immortel que lui assigna le Créateur, leur envie jusqu'au néant; cela confond, cela épouvante, et l'on n'a point de paroles pour exprimer l'horreur qu'inspire une si profonde dégradation.

La rcîîâion fait le bcnhcur de l'individu

Le bonheur est la' fin naturelle de l'homme : il désire invinciblement d'être heureux ; mais trop souvent la raison incertaine et les passions aveugles l'égarent loin du terme où il aspire avec une si vive ardeur. Soumise à des lois invariables, la brute atteint sûrement sa destination. Aucune erreur, aucune affection désordonnée ne l'écarté du but que lui a marqué la nature ; et la mort, dont elle n'a ni la prévoyance ni les terreurs, arrivant au moment où la décadence des organes ne lui laisserait plus éprouver que des sensations pénibles, est encore pour elle un bienfait.

11 n'en est pas ainsi de l'homme. Intelligent et libre, pour jouir du bonheur, il faut qu'il le cherche, qu'il s'applique à le discerner de ce qui n'en est que l'image, que sa volonté le choisisse librement ; et jamais il ne s'en éloigne davantage que lorsqu'il n'obéit, comme l'animal, qu'à ses penchants. Les nobles facultés qu'il dégrade, ven-

ESSAI SLR l/iNDII FÉIIKNCE 113

géant leurs droits outragés, lui font bientôt sentir par l'amertume qu'elles répandent sur ces plaisirs, qu'il existe pour lui une autre loi que la loi des sens.

Le bonheur des êtres est dans leur perfection, et plus ils s'approchent de la perfection, plus ils s'approchent du bonheur. Jusqu'à ce qu'ils y arrivent, on les voit agités, inquiets, parce que tout être qui n'a pas atteint la perfection, qui lui est propre, ou qui n'est pas tout ce qu'il peut et doit être, est dans un état de passage, et cherche le lieu de son repos, comme un voyageur, égaré dans des régions étrangères, cherche avec anxiété sa patrie. Et il est remarquable que tous les hommes, dominés à leur insu par le sentiment de cette vérité, joignent constamment à l'idée du bonheur l'idée du repos, qui n'est lui-même que cette paix profonde, inaltérable, dont jouit nécessairement un être parvenu à sa perfection, et que saint Augustin appelle excellemment la tranquillité de Tordre; et quand l'Ecriture veut peindre le séjour affreux du souverain mal, elle nous parle d'une région désolée, d'une terre de ténèbres et de mort, d'où tout ordre est banni, et qu'habite une éternelle horreur.

La perfection des êtres étant relative à leur nature, il s'ensuit qu'aucun être, et l'homme en particulier, ne saurait être heureux que par une parfaite conformité aux lois qui résultent de sa nature. En un mot, il n'y a de bonheur qu'au sein de l'ordre ; et l'ordre est la source du bien, comme le désordre est la source du mal, dans le monde moral comme dans le monde physique, pour les peuples comme pour les individus ; et quand ils

méconnaissent cette vérité éternelle, le châtiment suit de près, toujoui-s proportionné à la gravité du désordre ; et si le désordre est extrême, si un individu ou un peuple se rend, pour ainsi parler, coupable d'un crime capital, en violant les lois fondamentales de son être, la nature inexorable le punit de mort.

Fait pour obéir aux lois de l'ordre, pour vivre en société avec Dieu, auteur et lien de tous les êtres, pour posséder la vérité infinie par l'intelligence, et pour en jouir par l'amour, l'homme, à qui elle échappe, et qui ne voit alors rien de plus grand et de plus parfait que lui-même, commence à s'aimer sans mesure dans ce qu'il a de plus intime et de plus vif, sa pensée et ses sensations : et, conséquent dans le désordre, après s'être choisi pour l'objet d'un amour infini, il se fait le centre de toutes choses, il se fait Dieu; et la philosophie n'est que l'idolâtrie de l'homme, idolâtrie la plus funeste, parce qu'en exaltant l'égoïsme à l'infini, elle rompt tous les liens sociaux.

S'il est un spectacle digne de pitié, c'est assurément celui d'une créature faible, ignorante, calamiteuse, qui, ayant perdu de vue sa véritable fin, remue, avec une opiniâtre ardeur, ce fonds immense de misère pour y trouver son bien et son repos. On la verra, cette créature infortunée, parcourant l'aride désert de la vie, tressaillir d'allégresse à la rencontre des plus vils plaisirs, comme les hommes, au dernier degré de l'état sauvage, poussent des cris de joie, lorsqu'errant affamés au milieu des forêts, ils ont découvert quelques fruits âpres, ou les restes dégoûtants d'une proie abandonnée.

i:ssAi SL'u i/im)Iiii':iu:.\(;k 115

Toutes les théories philosophiques du bonheur se réduisent aux systèmes d'Epicure et de Zenon, diversement combinés et modifiés; et, dans les actions et les désirs de l'homme séparé de Dieu, tout, en dernier résultat, se rapporte à l'orgueil ou à la volupté, par la raison que j'ai dite plus haut. Il s'aime d'un amour infini dans ce qu'il a de plus intime et de plus grand, sa pensée, son intelligence. Mais cet amour, loin de le rendre heureux, le tourmente, parce que, évidemment disproportionné à son objet, et demandant sans cesse un nouvel aliment, que rarement il obtient, et qui ne le rassasie jamais, il contraint l'homme de s'avouer sa profonde indigence, et l'arrête, en dépit de ses répugnances, dans le sentiment pénible de son imperfection. Le désir de la gloire, des charges, des honneurs, la passion de l'étude, l'amour des richesses quand il n'a pas les jouissances physiques pour but ultérieur, les transports et les délicatesses ombrageuses de la sensibilité, les vertus même purement morales, ne sont, si je puis ainsi parler, que des tentatives de l'orgueil, pour écarter ce sentiment douloureux. Il s'efforce de suppléer la perfection absolue par une supériorité relative. Abusé par ce vain espoir, l'homme travaille à s'élever au-dessus de ses semblables, en pouvoir, en renommée, en science, en richesse, et il n'est point^ de si chétif avantage, même corporel, dans lequel la vanité n'aille chercher des jouissances.

Mais possédât-on tous ces avantages ensemble, ce ne serait jamais que la possession de l'homme imparfait et misérable, et le cœur ne tarderait pas à demander d'autres biens. J'ai été tout, disait

l'empereur Sévère, parvenu des derniers rangs de l'armée au trône des Césars, j'ai été tout, etfai vu que tout ne sert de rien Voilà le mot qui termime trente années de travaux et d'ambition heureuse. Parcourez les autres champs de la gloire, interrogez les philosophes et les favoris des Muses, depuis Homère et Pline l'Ancien, jusqu'à Voltaire et Diderot, vous n'entendrez que des plaintes amères et des cris de douleur. Semblables à ces dieux du paganisme que les vers rongent sur leurs autels, l'ennui, le souci, le dégoût rongent en secret ces âmes superbes, dont le vulgaire imbécile envie la félicité.

Ainsi des autres états ; car l'orgueil est partout. Peuple, grands, savants, ignorants, tous se fatiguent pour être admirés, pour s'élever dans l'esprit des autres et dans leur propre imagination. Presque toutes les vaines occupations des hommes n'ont pas d'autre but; et c'est uniquement pour agrandir l'idée qu'il a de lui-même que l'un ravage la terre, et que l'autre passe sa vie à en étudier les productions ; que l'un s'enferme dans son cabinet pour écrire un livre, et que l'autre va se faire tuer à mille lieues de chez lui pour un morceau de ruban, qui, en l'exaltant dans sa propre estime, le distrairait, croit-il, du souvenir importun de son néant et de sa misère. Nos opinions, et jusqu'à nos divertissements les plus frivoles, n'ont guère d'autre mobile. Nous y cherchons avidement un sentiment tel quel de supériorité, qui nous dérobe à celui de notre imperfection réelle ; et notre orgueil est tout ensemble si désordonné et si indigent, qu'il n'est rien qui ne puisse lui servir de pâture : le hasard

ESSAI SUH LINDIFrKIlENCE 117

d'une carte, les chances favorables d'un dé, et, chose horrible à imaginer, la séparation même de Dieu, et la perte de toute espérance.

Malheur de l'homme assujetti aux sens

Voilà où nous en venons, lorsque, essayant de découvrir en nous-mêmes notre bien, nous nous flattons de le trouver dans la triste contemplation de notre propre excellence. Et comme tout est excès, désordre, là où il n'existe point de règle ou de vérité, cet espèce de culte intellectuel et d'adoration que l'homme se rend, le conduit à un mépris excessif de lui-même. Fatigué d'un labeur sans fruit, il se rabaisse autant qu'il avait voulu s'élever. Il dédaigne son intelligence, et la dégrade jusqu'à lui préférer l'instinct des brutes. Il lui reproche de l'avoir trompé par de mensongères promesses, et cherchant désormais un bien-être indépendant de l'âme, il s'aime dans ce qu'il y a en lui de plus aveugle, ses sensations, selon la remarque profonde de saint Paul : « Leur intelligence étant obscurcie d'épaisses ténèbres, aliénés de la vie de Dieu, à cause de l'ignorance que produit en eux l'aveuglement du cœur, ils s'abandonnent par désespoir à toutes les œuvres immondes. »

Mais la disproportion entre l'amour et son objet, entre les facultés et les désirs, étant ici bien plus grande encore, l'homme n'est jamais si misérable que lorsqu'il se laisse assujettir aux sens. Tout l'être moral est alors en souffrance, et, à la courte ivresse du plaisir, succèdent soudain le trouble, le remords déchirant, les longues et douloureuses angoisses.

Je l'ai déjà dit, les jouissances physiques, quand l'homme, les recherchant pour elles-mêmes, y place sa félicité, détruisent l'intelligence, l'amour, le -, corps même ; parce qu'en demandant aux organes " un bonheur infini, ou une action infinie, l'homme renverse les lois fondamentales de son être, et brise le frêle instrument qui lui fut donné pour une autre fin.

Les philosophes matérialistes, qui ne voient dans l'homme que ses sens, montrent tous une insurmontable aversion pour la chasteté; et cela seul prouverait combien leur doctrine est pernicieuse et fausse, même à ne la considérer que dans ses rapports avec la vie présente. Car, avant d'être un devoir de morale, la chasteté est une loi de conservation que la nature impose à tous les êtres vivants ; et si elle est même un devoir pour l'être moral, c'est, en partie, parce qu'elle est une loi pour l'être physique.

» O la vile créature que l'homme, et abjecte, s'il ne se sent soulever par quelque chose de céleste!» Pour peu qu'on ait conservé, je ne dis pas de conscience, de goût pour la vertu, de respect pour soi-même, mais de prévoyance et de raison, il est inouï qu'on s'abuse au point de mettre le bonheur dans une passion brutale qui conduit tôt ou tard au dernier excès de la misère et de l'avilissement. Que l'ardente jeunesse, en contemplant les suites affreuses du dérèglement des sens, apprenne à réprimer des penchants funestes, toujours aisément maîtrisés par une volonté forte.

Le premier effet, l'effet inévitable des habitudes voluptueuses, est de lier les puissances de l'âme,

ESSAI SLll L INDU lÉULNCE \V.)

et d'en exclure toute autre pensée que celle des vils plaisirs dont elle s'est rendue l'esclave. Distrait par des désirs sans cesse renaissants, obsédé d'impurs fantômes, l'esprit perd sa vigueur et sa fécondité. Tout s'altère et dépérit : la mémoire s'éteint, le caractère s'énerve, le cœur se dessèche. On ne sait plus aimer, ni compatir, ni répandre les délicieuses larmes de l'attendrissement. Le visage même s'empreint d'une expression dure et repoussante. Des traits heurtés et morts annoncent que la source des doux sentiments, des pures émotions, des joies innocentes est tarie. On dirait que la vie s'est réfugiée tout entière dans les organes. Mais les organes mêmes s'usant bientôt, les infirmités, les maladies, les souffrances accourent en foule. J'ai vu, et le souvenir m'en sera toujours présent, j'ai vu de ces malheureuses victimes d'une passion dévorante, offj'ir, à la fleur de l'âge, la dégoûtante image d'une complète décrépitude. Le front chauve, les joues hâves et creuses, le regard plein d'une tristesse stupide, le corps chancelant et comme courbé sous le poids du vice, épuisés de vie, de pensée, d'amour, déjà hideusement en proie à la dissolution; à leur aspect on croyait entendre les pas du fossoyeur se hâtant de venir enlever le cadavre.

Jusqu'où cependant la philosophie peut dégrader l'homme, et qu'elle justifie bien par ses effets ce qu'elle n'a pas rougi de soutenir comme un principe incontestable, qu'entre l'homme et l'animal, il n'y a de différence réelle que les vêtementsl Mais c'est le placer encore trop haut, et, pour être conséquente, il faut qu'elle le rabaisse au-dessous

des bêtes, puisqu'enfin ceiies-ci, plus heureuses que i'homme, ne sont point, comme lui, tourmentées d'inutiles désirs, et obéissent à des lois immuables qui les conservent et les conduisent à la perfection qui leur est propre. O homme, qui parles avec tant d'orgueil de ta dignilé et de ta grandeur, descends donc du trône que tu t'élèves dans ta pensée, descends, la philosophie te l'ordonne ; viens te ranger à la suite des animaux sans raison, plus éclairés et plus nobles que toi, et assouvis, des impures jouissances qu'ils t'abandonnent sans regret, tes désirs dégoûtés de Dieu !

il ne faut pas s'imaginer qu'en graduant et mélangeant avec art les jouissances, en courant perpétuellement de l'une à l'autre, on pût prévenir le dégoût, et satisfaire pleinement les désirs. Car, outre que nul ne saurait éviter les maux sans nombre attachés à la vie présente, les maladies, les chagrins, les infirmités de l'âge, la perte des amis et des parents, les injustices, les ingratitudes; outre que les avantages de la condition, de l'esprit, du corps, de la fortune, ne sont nullement aux ordres de la volonté, il existe, entre les biens d'ici-bas et les besoins de notre cœur, une disproportion qu'aucun art ne saurait taire disparaître. Mais, de plus, ces biens fussent-ils aussi réels qu'ils sont vains, ils n'en seraient guère plus propres, supposé que tout se termine pour nous à la mort, à nous procurer le bonheur où nous aspirons. Etres finis, et dès lors essentiellement bornés, incapables d'embrasser à la fois toutes les vérités que nous voudrions connaître, toutes les perfections que nous voudrions aimer, ce n'est que par une suite

ESSAI siii i/iNDirrKRKNcr: 1121

infinie d'actes successifs que nous pouvons atteindre le but où nous tendons, et arriver à la fin pour laquelle nous sommes faits : d'où il suit qu'une durée sans terme étant nécessaire à l'accomplissement de nos désirs ou au développement de nos facultés, la philosophie, qui n'annonce à l'homme que le néant, est aussi contraire à sa nature, que la Religion s'y montre conforme en lui promettant l'immortalité. Et certes, s'il fut jamais une doctrine barbare et désespérante, c'est celle qui dit aux hommes, condamnés pour la plupart à de durs et continuels travaux, à l'indlg-cnce, aux privations, à l'abaissement, aux douleurs de toute espèce : Souffrez et mourrez, tel est votre partage ; n'en attendez point d'autre.

Rousseau, malgré ses écarts, eut du moins toujours en horreur cette philosophie désolante : « Je tremble, écrivait-il à un disciple de Diderot, je tremble de vous voir contrister la Religion dans vos écrits. Cher Deleyre, défiez-vous de votre esprit satirique. Surtout, apprenez à respecter la Religion; l'humanité seule exige ce respect. Les grands, les riches, les heureux du siècle, seraient charmés qu'il n'y eût point de Dieu ; mais l'attente d'une autre vie console de celle-ci le peuple et le misérable. Quelle cruauté de leur ôter encore cet espoir ! »

Au reste, nous avons vu ce que c'est, au fond, que ce prétendu bonheur des grands, des riches, des heureux du siècle. Il ressemble de loin à ces palais magiques que l'on croit découvrir à l'horizon des mers qui baignent les rivages de Naples ; approchez, que trouvez-vous? des vapeurs stagnantes, et des nuages chargés de tempêtes.

Et qu'on n'oublie pas que le prix des biens ne dépend pas seulement de leur nature, mais de leur durée. On jouit peu de ce qui échappe ou peut échapper à chaque instant ; et de là ces longues prévoyances par lesquelles l'homme prolonge en imagination son existence dans un avenir indéfini. La philosophie elle-même, étonnée de ce désir qu'ont tous les hommes de perpétuer leur être, et désespérant de le vaincre, s'est crue obligée, par déférence pour une faiblesse si générale, de nous promettre ici-bas l'immortalité, en renvoyant toutefois aux siècles futurs l'exécution de ses promesses consolantes.

La mort de l'athée.

En attendant, la loi universelle s'exécute. Le temps, que rien n'arrête, amène à chacun sa dernière heure ; on annonce à l'athée qu'il faut mourir. Que se passe-t-il en lui à ce moment ? Je veux, chose presque impossible, qu'il ait étouffé le remords, qu'aucun doute n'alarme son incrédulité : est-il exempt pour cela de terreur et d'angoisses ? Interrogez quiconque a vu, sur son lit de mort, l'athée, non pas atteint d'une de ces maladies dont l'effet est de suspendre les fonctions de l'âme, mais jouissant encore pleinement de ses facultés morales, et sachant qu'il va bientôt expirer. La vive image de ce qu'il perd occupe tout l'esprit du moribond. 11 avait des attachements, des habitudes, il tenait à la vie par mille liens qui se rompent à la fois : rupture effroyable, qui, séparant soudainement l'âme de tout ce qui lui fut cher, la laisse

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seule et blessée dans un vide infini. Cet abîme sans fond où elle va descendre, cette solitude morne, ce silence éternel, se sommeil glacé, cette nuit qui n'aura jamais d'aurore, cette privation de tout bien, avec un désir invincible du bien-être, toutes ces idées et une foule d'autres non moins désolantes, pèsent sur cette âme misérable, la bouleversent, la déchirent, et commencent son affreux supplice. Mais que dire de son état, pour peu qu'il lui reste quelques doutes sur les principes qu'elle s'était faits? Comment peindre ses anxiétés, ses regrets à demi étouffés par le désespoir, et ce regard consterné qui ne rencontre de toutes parts qu'un passé sans consolation et un avenir sans espérance ? Ce n'est plus alors le néant qu'elle redoute ; elle l'appelle au contraire de tous ses vœux, et l'appelle en vain : l'Eternité seule lui répond. Tirons le rideau sur le reste de cette scène épouvantable, et laissons à l'enfer ses secrets.

Cependant, il faut le dire à la gloire de la foi, il est peu d'incrédulités que la mort n'ébranle. De quelque façon qu'on ait vécu, on veut au moins expirer dans les bras de la Religion, et dans le sein de ses espérances ; la raison, jusque-là flottante, se fixe aux approches de l'éternité, dont la lueur formidable, dissipant toutes les illusions, redouble l'éclat de la vérité, qu'une longue et funeste habitude d'incroyance, jointe à un orgueil sans mesure, peut seule alors faire méconnaître, par une effrayante permission de Dieu, qui est le commencement de ses vengeances.

Joies de la vie chrétienne

Tandis que toute philosophie, commençant par l'ig-norance, veut que la raison humaine, incertaine et bornée, bâtisse, sans aucun secours, sur ce fondement ruineux, l'édifice de la vérité et du bonheur, le Christianisme, investi d'une autorité divine, et la prouvant aux sens même par d'incontestables titres, parle aux hommes avec la confiance qu'inspire une certitude parfaite, et dépose dans leur esprit, au premier moment oii il s'ouvre, la vérité tout entière, pour être leur lumière, leur bien, leur règle ; et, quoique tous ne la com.prennent pas également, tous la possèdent également, et peuvent l'aimer également. La foi efface toutes les différences intellectuelles, soit originaires, soit qu'elles proviennent de l'éducation, de la condition ou d'autres circonstances accidentelles; et prêtant une force infinie à la raison même de l'enfant, parce qu'elle l'établit en société avec la raison infinie qui est Dieu, elle le décide irrévocablement sur toutes les grandes questions qui font tourner la tête aux philosophes, et l'élève à une hauteur d'où il découvre, dans le calme heureux d'une inébranlable conviction, la sagesse humaine s'agitant avec inquiétude au milieu d'incertitudes désolantes et d'un doute éternel. Ainsi, tous aspirant au même bonheur, le même bonheur est offert à tous ; et, ce qu'on ne saurait assez remarquer, le bonheur, leur dernière fin, est aussi leur premier devoir, puisque l'amour est le premier précepte, et que tous les autres découlent de celui-là.

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L'homme, dès lors, n'a plus rien à chercher ; il connaît sa place dans l'ordre des êtres; il connaît Dieu, il se connaît lui-même, et trouve sans effort, dans la contemplation de la vérité immuable, la paix de l'intellig^ence et de l'amour. Instruit de ses devoirs comme de ses destinées, et tranquille sur le reste, il n'ig-nore rien de ce qu'il lui est nécessaire ou vraiment utile de savoir. De là un repos profond, un bien-être inexprimable, indépendant des sensations, et que rien ne saurait troubler, parce qu'il a sa souixe dans le fond le plus intime de l'âme, abandonnée sans réserve entre les mains du grand Etre essentiellement bon et tout-puissant, qui se révèle et s'unit, par des voies ineffables, aux cœurs dociles à ses impressions. Eclairé d'une lumière nouvelle, et appréciant toutes choses à leur vrai prix, l'homme cesse d'être le jouet des passions. La règle invariable de l'ordre détermine, modère ses attachements et ses désirs, et dans les vicissitudes inséparables de cette vie passagère, il ne voit que de courtes épreuves, dont une immortelle félicité sera le terme et la récompense. Peu sensible aux vils intérêts d'ici-bas, une abondance inépuisable de sentiments affectueux et purs le rapproche de ses semblables, le fait compatir à leurs maux, le porte à les soulager, par tous les dévouements d'une charité tendre et infatigable; et, en se sacrifiant pour ses frères, c'est encore pour lui qu'il se sacrifie : tant l'union qu'établit le Christianisme entre les hommes est intime ; tant e charme sacré de la miséricorde est puissant ! Si les devoirs de la Religion paraissent à quelquesuns rigoureux et durs, ah ! c'est qu'ils ne connais-

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sent pas ronclion qui les adoucit ; c'est que jamais ils ne g-oûtèrent les consolations, l'attrait aimable et les délicieuses joies de la vertu.

On parle de plaisirs : en est-il de comparables à ceux qu'accompagne l'innocence ? N'est-ce rien que d'être toujours content de soi et des autres ? N'est-ce rien que d'être exempt de repentir et de remords, ou de trouver contre le remords un asile assuré dans le repentir ? Car les larmes mêmes de la pénitence ont plus de douceur que n'en eurent les fautes qui les font couler. Le cœur du vrai chrétit n est une fête continuelle. Il jouit plus de ce qu'il se refuse, que l'incrédule ne jouit de ce qu'il se permet. Heureux dans la prospérité, plus heureux dans les souffrances, parce qu'elles lui offrent un moyen d'accroître le bonheur qu'il attend, il s'avance d'un pas tranquille, à travers les plaines de la vie, vers la montag-ne que couronne la cité permanente, séjour céleste de la paix, des délices éternelles et de tous les biens.

Le seul avant-goût de cette paix remplit l'âme d'une intarissable volupté. Quiconque ne la connaît pas n'a rien senti; il peut savoir ce que c'est que les plaisirs, mais il ignore le bonheur. Oui, je le soutiens, l'humble fidèle, priant dans la simplicité de son cœur, au pied d'un autel solitaire, éprouve un sentiment mille fois plus délicieux que les plus vives jouissances des passions. Le philosophe même n'oublie pas plutôt l'orgueil de ses vains systèmes, pour se livrer docilement à l'attrait de la foi, qu'il reçoit sur-le-champ la récompense promise à ceux qui croiront. Jean-Jacques, un jour, et l'auteur des Etudes de la Naturey se trouvant, à la

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suite d'une promenade champêtre, au mont Valcrien, entrèrent dans la chapelle des Ermites. On recitait en ce moment les Litanies de la Providence. Jean-Jacques et son compagnon, touches da calme de ces lieuv, et saisis d'une religieuse émotion, se prosternent, et mêlent leurs prières à celle des assistants. L'office terminé, Rousseau se relève, et, tout attendri, dit à son ami : « Maintenant, j'éprouve ce qui est dit dans l'Evangile • Quand plusieurs d'entre vous seront rassemblés en mon nom. je me trouverai au milieu d'eux. Il y a ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre l'âme. » Fondés sur une expérience qui ne se démentit jamais, ne craignons donc point de le répéter avec Montesquieu : « Chose admirable ! la Religion qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie fait encore notre bonheur dans celle-ci. » Ainsi se vérifient tous les jours sous nos yeux les paroles du grand Maître : « Celui qui aura tout quitté à cause de moi, en sera, même ici-bas, dédommagé au centuple, et possédera la vie éternelle. »

Les doctrines philosophiques flétrissent et dessèchent la vie ; elles ôtent tout à l'homme, hors le sentiment de sa misère, et le conduisent au tombeau entre l'inquiétude et le dégoût. Aussi, quand la première illusion s'est évanouie, ec^mbien ne voit-on pas d'incrédules envier le bonheur des croyants ? Epuisés de désirs, consumés d'ennui, tourmentés de leur vaine sagesse : « Ah! disent-ils, si je pouvais croire ! » Ils sentent que la foi les ranimerait, retremperait leur âme amollie. Le spectacle du chrétien les confond d'étonnement. Son calme habituel, son inaltérable sérénité, ce je ne sais qut>i

de pur et de doux qui, s'échappant du cœur, se répand sur tous les traits, et leur donne une expression céleste, les frappe, les ravit et leur arrache des soupirs involontaires. Et cependant qu'aperçoiventils? Quelques signes extérieurs, faibles indices des sentiments retirés au fond de l'âme. Ah ! s'ils pouvaient pénétrer dans le sanctuaire de la conscience où déjà la vertu reçoit son prix par le délicieux contentement qu'elle inspire ; s'ils pouvaient sentir une fois cette pleine paix de l'intelligence rassasiée de la vérité infinie dont la foi la met en possession, cette espérance divine, où tous les désirs de la terre viennent s'éteindre, et qui s'élance sans fin dans les profondeurs de l'éternité ; ce détectable amour dont l'âme s'abreuve à long- traits; cette jouissance intime, inénarrable, de la Divinité même, conversant, si je l'ose dire, familièrement avec sa créature comme un ami avec son ami, s'unissant, se livrant à elle tout entière, pour en être possédée, pour être son bien, sa joie, son aliment incompréhensible, de quelle admiration ne seraient-ils pas tout à coup transportés ; et, dans le regret d'être privés de ces biens ineffables, avec quelle ardeur et quelle allégresse ne se dégageraient-ils pas des langes d'une raison imbécile, pour arriver par la foi, selon l'expression des Livres saints, à la mesure de l'homme parfait^ ou à la parfaite connaissance de Dieu en Jésus-Christ, son fils.

Enfin la mort, si terrible pour l'incrédule, met le comble aux vœux du chrétien. Il la désire comme saint Paul, afin d'être avec Jésus-Christ, il la désire pour commencer de vivre, pour être délivré du poids des organes, où les plus pures jouissances

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qu'il goûte ne sont qu'une ombre légère de la félicite qu'il pressent. Vit-on jamais alors un chrétien donner le même exemple (jue tant d'incrédules, abjurer sa doctrine, et regretter d'avoir cru? Ah! c'est à ce moment surtout qu'il en connaît le prix, que la vérité consolante brille à ses yeux de tout son éclat. La mort est le dernier trait de lumière qui le vient frapper : lumière si vive, qu'elle rend presque imperceptible le passage de la foi à la claire vision de son objet. L'espérance, agitant son flambeau près de la couche du mourant, lui montre le ciel ouvert oij l'amour l'appelle. La croix qu'il tient entre ses mains débiles, qu'il presse sur ses lèvres et sur son cœur, réveillant en foule dans son esprit des souvenirs de miséricorde, le fortifie, l'attendrit, l'anime. Encore un instant, et tout sera consommé ; le trépas sera vaincu, et le profond mystère de la délivrance accompli. Une dernière défaillance de la nature annonce que cet instant est venu. La Religion alors élève la voix, comme par un dernier effort de tendresse : « Pars, ditelle, âme chrétienne ; sors de ce monde au nom du Dieu tout-puissant qui t'a créée ; au nom de Jésus- Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour toi ; au nom de l'Esprit-Saint, dont tu as reçu l'effusion. Qu'en te séparant du corps, un libre accès te soit ouvert à la montagne de Sion, à la cité du Dieu vivant, à la Jérusalem céleste, à l'innombrable société des anges et des premiers-nés de l'Eglise, dont les noms sont écrits au ciel. Que Dieu se lève et dissipe les puissances de ténèbres ; que tous les esprits de malice fuient, et n'osent toucher une brebis rachetée du sang de Jésus-Christ. Que

le Christ, mort pour toi, crucifié pour toi, te délivre des supplices et de la mort éternelle ; que ce bon Pasteur reconnaisse sa brebis, et la place dans le troupeau de ses élus. Puisses-tu voir éternellement ton Rédempteur face à face ; puisses-tu, à jamais présente devant la vérité dégagfée de tout voile, la contempler sans fin dans l'éternelle extase du bonheur ! »

La religion fait le bonheur de la société

En constituant la société par la raison seule, sans l'intervention de Dieu, on est conduit à ne reconnaître d'autre autorité, d'autre droit, d'autre loi que la force, dirigée par l'intérêt particulier ou par les passions ; et quand on essaie de constituer les mœurs par la raison seule sans l'intervention de Dieu, on est également conduit à ne reconnaître d'autre loi, d'autre droit que la force, dirigée par l'intérêt particulier ou par les appétits : c'est-à-dire que, dans l'un et l'autre cas, on attribue à l'homme la souveraineté absolue de lui-même.

Mais quelle société pourra se maintenir, lorsque les droits de chacun n'auront d'autre règle que ses désirs, et d'autres limites que sa force, à laquelle encore on donne la ruse et la fraude pour supplément? ou plutôt comment concevoir sous la notion de société, un assemblage d'êtres humains ennemis naturels les uns des autres, et sans cesse occupés à se nuire mutuellement ? Dans cette horrible anarchie de volontés contraires et d'intérêts opposés, de forces inégales et de désirs égaux, l'amour

KSSAI SUR l/iNDIFFÉHKNCK 131

de soi se confond avec la haine d'autrui, et l'homme, assujetti à la seule loi des appétits, indépendant de toute autorité, et libre de tout devoir, ainsi que le peuple souverain, comme lui non plus n*a pas besoin de raison pour légitimer ses actes : il suffit qu'il veuille et qu'il puisse; à ces deux conditions, tout lui est permis. Le champ, la maison, la femme de mon voisin, sa vie même m'appartient de droit naturel, si je la désire, et que je sois le plus fort. La nature n'interdit à l'homme que ce qu'il lui est physiquement impossible d'obtenir; la borne de son pouvoir ou de ses convoitises est la borne de son droit. A-t-il faim de son semblable, il peut, s'il en a la puissance physique, minger sa chair et boire son sang, avec aussi peu de scrupule qu'il mange un morceau de pain et s'abreuve de l'eau des fontaines. Et l'on entrevoit pas même, au milieu de ce conflit de passions, la consolante possibilité de la paix, ou seulement d'une trêve, puisque aucun pacte n'est obligatoire, que chaque promesse peut cacher une embûche perfide, et qu'enfin nul n'est lié que par son intérêt. Plus d'Etat donc, plus de famille, plus d'union, plus de sécurité. L'homme tremblera de terreur à la rencontre de l'homme, plus terrible à ses yeux que le caïman du Gange et le tigre du Zara. Que si quelquefois l'instinct rapproche au hasard deux individus de sexe différent, leur appétit satisfait, ils se regarderont avec effroi, et le plus faible se hâtera de fuir dans la crainte d'être dévoré.

Si donc la philosophie parvenait à établir pleinement son règne sur les ruines de toute Religion, elle détruirait la société ; elle détruirait le genre

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humain, et réaliserait le néant qui fait le fond de ses doccrines. Mais, pour nous borner ici à ce que l'expérience nous apprend de son influence sur les mœurs, contemplez les siècles philosophiques. Quel oubli profond des devoirs! Quel insolent mépris de la vertu ! L'orgueil et la volupté, devenus le seul mobile des actions humaines, enfantent une cupidité sans frein, triste et infaillible symptôme de l'extinction du sens moral. Quand la soif de l'or s'empare d'un peuple, on peut hardiment assurer qu'il s'avance vers la barbarie. Les sciences mêmes ne servent qu'à l'y conduire plus vite, parce qu'elles ne conservent rien par elles-mêmes, et que leur tendance au bien ou au mal étant déterminée par les doctrines régnantes, elles hâtent de leur mouvement propre le cours des mœurs qui les entraînent, jusqu'à ce qu'elles aillent se perdre avec les institutions, les lois, la société entière, dans le même abîme. Cependant, tout ce qui fait le bonheur des hommes réunis, la concorde et la paix, l'union domestique, la douce confiance, l'amitié fidèle, la tendre compassion, la mutuelle sécurité, disparaît. On ne sent plus, on calcule. Les basses combinaisons de l'intérêt remplacent les mouvements généreux du cœur. Un dur égoïsme étouffe jusqu'aux sentiments de la nature; car quiconque n'aime que soi ne sera jamais aimé. Petits et grands, riches et pauvres, tous également pressés de jouir, dévorent avec fureur une existence d'un moment. Le mariage, sans stabilité comme sans innocence, n*est qu'une rapide société de plaisir, que le caprice forme, que le caprice dissout. L'adultère et le divorce, qui n'est qu'un adultère légal, détruisent

KSSAI S ni l/iNDIFFKHKNCK l.'i3

la famille par ses fondements. Ce qui en reste devient un fardeau que peu d'hommes ont le courag^e de porter. En vain, pour l'alléger, permet-on à l'avarice du père de supputer ce que lui coûtera la vie de l'enfant abandonné à sa discrétion; la paternité, avec cet horrible droit, est encore trop onéreuse, et le vice presque seul se chargée de peupler l'Etat.

Quand les doctrines matérialistes, qui réduisent la morale à l'intérêt particulier, s'introduisent chez un peuple, d'ordinaire leur premier effet est de troubler l'ordre politique et de diviser les citoyens, en exaltant sans mesure le désir de la domination. Tout le monde veut commander, personne ne veut obéir ; on se dispute le pouvoir avec rag^e, et l'Etat déchiré succomberait sous les factions, si les âmes, peu à peu se dégradant, et mûres enfin pour tout supporter, ne se précipitaient d'elles-mêmes au devant du despotisme ; car c'est dans l'anarchie que se préparent les éléments de la servitude, et plus l'anarchie a été complète, plus la servitude qui la suit est profonde.

On ne remarque pas assez ce double effet de la dépravation des mœurs par l'impiété, qui est d'irriter l'orgueil des hommes, au point de leur rendre odieux le gouvernement le plus doux, et d'éteindre tellement en eux le noble sentiment de leur dignité, qu'ils ne trouvent rien d'intolérable, rien qui les révolte ou les étonne, dans la plus féroce tyrannie. Celui qui ne s'estime pas plus que la brute, ne s'indigne point d'être traité comme elle, et se console de tout, pourvu qu'on lui laisse la vie et les jouissances de la brute. Panem et circenses.

criaient les Romains au temps des Césars ; un peu de pain trempé dans du sang-, voilà tout ce que demandait à ses maîtres ce peuple si fier et si poli, qui avait conquis le monde.

Sans la religion les hommes sont cruels.

A l'origine des sociétés, les peuples combattent pour leur vie ; de là vient qu'alors les guerres sont presque toujours atroces : mais l'humanité reprend son empire pendant la paix. La paix, au contraire, chez les nations corrompues est plus cruelle que la guerre même. La cupidité et l'orgueil produisent comme un esprit général de barbarie froide et calculée qui, selon les circonstances, éclate tantôt dans les mœurs du peuple, tantôt dans la politique des gouvernements.

« Les connaissances, dit Montesquieu, rendent les hommes doux. » Cela est faux. Voyez les Romains sous Auguste. Sans parler de l'exposition des enfants, et des sanglants spectacles du cirque, nous n'avons pas d'idée aujourd'hui de ce qu'était la condition des esclaves chez ce peuple, héritier universel des connaissances comme des vices du genre humain. A la campagne, hors le temps du travail, ces malheureux, à qui l'on enviait les plus vils aliments, étaient enfermés dans des espèces de souterrains infects, où l'air pénétrait à peine. Livrés à la merci d'un maître avare et de surveillants impitoyables, on les accablait de travaux, moins durs à supporter que les caprices de leurs tyrans. Les grands les enchaînaient, comme de vils animaux, aux portes de leurs palais. Vieux ou

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infirmes, on les envoyait mourir de faim sur une île du Tibre. Quelques Romains les faisaient jeter tout vivants dans leurs viviers, pour engraisser des murènes. La mort faisait partie de tous les plaisirs de ce peuple. Pour mettre plus de vérité dans les représentations tragiques, on égorgeait sur la scène, on y voyait Hercule brûlé vif, et Orphée déchiré par des ours chargés du rôle des bacchantes. Enfin, que sais-je ? l'homme était devenu si vil aux yeux de l'homme, qu'on le tuait pour égayer les festins, pour passer le temps, et nul ne s'en étonnait. Ce qu'on n'imagina jamais que dans ce siècle brillant des lettres et de la philosophie, on sacrifiait à l'ennui des victimes humaines.

Mais voici quelque chose de plus incroyable peut-être. Euphorion de Chalcide raconte que chez les Romains on proposait quelquefois cinq mines de récompense à celui qui voudrait souffrir qu'on lui tranchât la tête, en sorte que la somme offerte devait être touchée par les héritiers, et souvent, ajoute le même auteur, plusieurs concurrents se disputaient la mort à ce prix. Qu'on juge de la détresse des familles dont un membre se dévouait ainsi, pour arracher les autres aux horreurs de la faim, et de l'atrocité d'un peuple chez qui l'indigence était réduite à mendier la préférence de ces exécrables transactions. 11 se rencontrait des hommes qui achetaient la volupté du meurtre ; on n'en trouvait point de sensibles aux jouissances de la pitié.

Mais que dire des excès, des raffinements affreux de débauche, devenus les mœurs publiques dans ces siècles abominables ? La pensée même se refuse à se les retracer vaguement. 11 en est de

certains vices énormes, comme de ces grands criminels, que la loi effrayée ordonne de conduire au supplice la tête couverte d'un voile funèbre.

Tant de corruption, tant de barbarie, paraissent inexplicables ; et cependant il n'est que trop vrai que le cœur humain en recèle le germe, dont la Relig-ion seule arrête le développement. Semez dans ce sol infecté les doctrines du néant, vous moissonnerez bientôt la mort et tous les crimes. Oui, dussé-je attirer sur moi les clameurs et les anathèmes des partisans nombreux de la sagesse en crédit, je le dirai sans détour, car ce n'est plus le temps de rien taire, l'irréligieuse philosophie, dont l'orgueil est le principe, rend nécessairement les hommes cruels. L'homme qui veut être supérieur aux autres, et sentir cette supériorité, se plaît à les soumettre à ses caprices ; et plus ces caprices sont barbares et désordonnés, plus la dépendance ou l'infériorité des êtres qu'il y assujettit paraît grande. De là les monstres d'atrocité et les monstres, de libertinage ; de là les jeux du cirque et les noyades de Nantes : et comme l'action de donner la mort est le plus grand acte de supériorité que l'homme puisse physiquement exercer sur l'homme, l'orgueil ou l'amour de soi produit l'amour du meurtre, et l'homme détruit l'homme par l'effet du même sentiment qui fait que l'enfant prend plaisir à briser son jouet.

Après une sanglante victoire remportée par Germanicus sur les Germains, quelques-uns de ces malheureux, montant au sommet des arbres, cherchaient dans leur feuillage un asile contre la fureur des Romains : On se fit un Jeu de les percer de

ESSAI SUH l'iNDIFFKHKNCE 1*57

flèches, dit avec un horrible sangf-froid le g^rave Tacite ; admotis sagittariis per ludibrium figcbantur. Le seul premier livre de ses Annales contient plusieurs traits non moins atroces, racontés avec la même indifférence. L'armée romaine, au milieu de la nuit, tombe à l'improvistc sur les Marses plongés dans un profond sommeil, à la suite d'une fête durant laquelle ils s'étaient livrés à toutes sortes d'excès. « César, continue l'historien, partage en quatre corps les légions avides, afin d'étendre plus loin la dévastation. Un espace de cinquante mille pas fut ravagé par le fer et le feu : ni l'âge, ni le sexe n'inspira de pitié : on rasa jusqu'au sol les édifices sacrés et profanes, entre autres un temple nommé Taiifana, très célèbre chez ces nations. Du côté des Romains, on n'eut pas à regretter une seule goutte ds sang, le soldat frappant des ennemis à moitié endormis, dé'sarmés ou errants au hasard ». L'année suivante on- reprend les armes, et Germanicus, dit encore Tacite, « conjurait les soldats de s'acharner au meurtre : Qu'avons-nous besoin de captifs? On ne finira la guerre qu'en exterminant le peuple entier jusqu'au dernier homme. »

Sans la religion les hommes sont esclaves

Ne l'oublions jamais, la philosophie antique, si abondante en stériles spéculations, ne songea même pas à élever la voix en faveur de l'humanité. On ne trouve point qu'aucun philosophe ait eu l'idée d'un autre droit des gens que celui qu'on vient de voir en action dans Tacite, ait réclamé l'abolition de l'esclavage, en ait formé le simple vœu. La

sagesse humaine contemplait, sans en paraître émue ni étonnée, l'oppression de l'homme, insensible luimême à sa dégradation et stupidement enfoncé dans son avilissante misère. Chose merveilleuse, il fallait que la sagesse même de Dieu descendît sur la terre, je ne dis pas seulement pour délivrer îe genre humain des calamités qui l'accablaient, mais pour lui donner l'espérance, pour lui inspirer le désir d'en être affranchi.

Un écrivain célèbre, qui ne connaissait pas mieux le Christianisme que la société, a osé dire que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. 11 est vrai que le même écrivain a cru que les anciens Grecs et les Romains étaient libres. Il n'a pas vu que la liberté, indépendante de la forme des gouvernements, est uniquement relative à la nature du pouvoir. Puisqu'il voulait parler du Christianisme, que ne consultait-il au moins l'Evangile, loi parfaite de liberté, comme l'appelle un apôtre? 11 y aurait lu ces paroles, qui confondent d'admiration quiconque en sait pénétrer la profondeur : La vérité vous affranchira : Le Christ nous a délivrés : Où est l'esprit de DieUy là est la liberté. En effet, comme je l'ai montré, quand Jésus-Christ apparut au monde, l'homme partout était esclave de l'homme. Il fallait, pour être affranchi de ce dur esclavage, qu'il entendît cette haute vérité, qui fut, en tous sens, pour la société, la bonne nouvelle du salut : Tout pouvoir vient de Dieu. S'identifiant dès lors avec l'autorité de Dieu même, le pouvoir, établi sur une base inébranlable, inspira le respect et l'amour. L'homme put obéir sans cesser d'être libre, ou plutôt il fut libre parce qu'il obéit. Et

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