ESSAI SUR L*INDIFFÉRENCE
c'est bien ainsi que les chrétiens le conçurent dès l'origine comme on le voit dans Tertullien. Sur leur refus d'adorer les images des empereurs, on les traitait de rebelles et d'ennemis de César. Que répond leur apologiste ? « Ce n'est point parmi nous, mais dans vos propres rangs, qu'il faut chercher les traîtres, ceux qui, prodiguant à l'empereur les plus basses adulations de la servitude, ourdissent en secret des complots contre lui, et n'assistent aux solennités qu'on célèbre en son honneur que pour profaner la joie publique par des vœux criminels, et, en changeant dans leur cœur le nom du prince, pour inaugurer l'espérance d'un autre règne. Pour nous, qu'on ne vit jamais dans aucune révolte, si néanmoins l'on doute encore de notre soumission et de notre religieux amour pour l'empereur, qu'on sache qu'il est nécessaire que nous respections en lui le choix du Dieu que nous adorons, et le souverain qu'il a constitué. Quant à ce qu'on exige de nous, je consens à donner à César le nom de Seigneur, pourvu qu'on ne me force pas d'y attacher l'idée de Dieu. Car du reste je suis libre. Je n'ai d'autre maître que le Dieu tout-puissant, éternel, qui est aussi le maître de César. »
Comment se fait-il qu'une Religion si favorable à l'humanité ait des ennemis parmi les hommes? Est-il possible que tant d'amour ne désarme pas la haine? Hélas! ce qui l'excite, cette haine, c'est la beauté, la perfection même de la loi évangélique. La sévérité des devoirs qu'elle impose effraie les passions, et l'on conteste le bien qu'elle fait, à cause du bien qu'elle ordonne de faire.
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Il n'est point de sophisme plus commun que celui par lequel on rend le Christianisme responsable de tous les crimes qui se commettent chez les peuples chrétiens. Il y a eu des g-uerres de Religion ; donc la Religion commande de verser le sang. 11 y a des vols, des assassinats ; donc la Religion ne réprime ni le vol ni l'assassinat. Il existe de mauvais prêtres; donc la Religion n'est que le manteau dont le clergé recouvre ses désordres. Mais, dites-moi, pensez-vous que la morale soit une chimère, une source de calamités? Si vous le pensez, je conçois que vous accusiez la Religion. Si vous ne le pensez pas, répondez vous-mêmes à votre objection, autrement je la rétorquerai avec plus de force contre la morale.
Assurément c'est faire preuve d'une rare abnégation d'esprit, que de répéter ingénument de vieilles déclamations qui faisaient sourire de piété Montesquieu. Voyez avec quel dédain il écrase le sophiste Bayle : « Dire que la Religion n'est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la Religion, de rassembler, dans un grand ouvrage, une longue énumération de maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirais des choses effroyables. »
De quoi les hommes n'abusent-il pas? Ils abusent des aliments destinés à les nourrir, des forces qui leur sont données pour agir et se conserver; ils
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abusent de la parole, de la pensée, des sciences, de la liberté, de la vie ; ils abusent de Dieu même. Faut-il, pour cela, dire que ces choses sont pernicieuses ? Faut-il dire qu'il n'y a de bon que le néant?
Les g-uerres, les massacres, et tous les forfaits dont le Christianisme fut le prétexte, doivent si peu lui être attribués, que, pour ôter l'effet, il aurait suffi d'accroître l'énergie de la cause prétendue. Quelques degrés de foi de plus, et la vertu triomphait avec la Religion.
Qu'est-ce qu'un voleur, un meurtrier, un avare, un prêtre impitoyable, ou de mauvaises mœurs? C'est un homme sans foi, ou d'une foi faible, puisqu'elle cède à la passion qu'elle devrait dompter; c'est un rebelle que la Religion condamne à mort, s'il ne se condamne lui-même par le repentir; c'est un incrédule, ou dogmatique ou pratique, un athée conséquent, ou le plus inconséquent des chrétiens. Il ne se commet donc pas dans le monde un seul crime dont nous n'avons droit de demander compte à l'incrédulité. C'est elle qui les produits tous, et même ceux qu'elle reproche arrogamment au Christianisme ; c'est elle qui enfanta la Saint-Barthélémy; c'est elle qui conduisit le fer de Ravaillac.