DEUXIEME PARTIE
Après le succès du premier volume de l'Essai, Lamennais crut devoir poursuivre son œuvre. Il avait montré jusqu'où mène l'indifférence doctrinale des politiciens, des philosophes, des protestants, il avait insisté sur l'importance de la question religieuse pour l'individu comme pour la société. Catholique, il devait encore prouver la vérité, la divinité du Christianisme, afin de convertir ceux qu'il avait fait sortir de l'indifférence. Malheureusement il crut bon de commencer par la recherche du fondement de la certitude et par la critique du point de vue individualiste de Descartes. Il aboutit à la théorie du (( sens commun )) qu'il envisageait comme une solution éminemment sociale du problème. Sans insister sur ce système qui valut à son auteur trop d'ennuis stériles et qui est tombé dans un oubli mérité, nous noterons au passage les meilleures pages des trois volumes publiés de 1821 à 1823. Lamennais y fait voir dans l'autorité du Christianisme, dans son unité, son universalité, sa perpétuité, sa sainteté, son établissement, ses bienfaits, les marques de la religion véritable. . .
L'homme n'est pas fait pour le néant
Nous savons comment on peut reconnaître avec certitude la vérité. Nous ne la demanderons pas à l'esprit de l'homme mais à la raison de la société. Nous interrogerons les croyances, les traditions du
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genre humain, nous constaterons ses décisions ; et s'il se présente un contradicteur, ouvrant devant lui deux voies, dans l'une desquelles il faut absolument marcher, la voie solitaire et ténébreuse du jugement individuel, qui aboutit au néant, et la voie sociale de l'autorité, qui conduit à la vie ou à Dieu même, pour toute réponse nous lui dirons : Choisissez.
On a, depuis soixante ans, assez plaidé la cause du désespoir et de la mort : j'entreprends de défendre celle de l'espérance. Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler mon siècle en jugement. Je suis las d'entendre répéter à l'homme : tu n'as rien à craindre, rien à attendre, et tu ne dois rien qu'à toi. Il le croirait peut-être enfin ; peut-être qu'oubliant sa noble origine, il en viendrait jusqu'à se regarder en effet comme une masse organisée qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne et de ses besoins, jusqu'à dire à la pourriture : vous êtes ma mère, et aux vers : vous êtes mes frères et mes sœurs ; peut-être qu'il se persuaderait réellement être affranchi de tout devoir envers son Auteur ; peut-être que ses désirs mêmes s'arrêteraient aux portes du tombeau, et que, satisfait d'une frêle supériorité sur les brutes, passant comme elles sans retour, il s'honorerait de tenir le sceptre du néant. Je veux le briser dans sa main. Qu'il apprenne ce qu'il est, qu'il s'instruise de sa grandeur, aussi bien que de sa dépendance. On s'est efforcé d'en détruire les titres : vaine tentative, ils subsistent ; on les lui montrera. Ils sont écrits dans sa nature ; tous les siècles les y ont lus, tous, même les plus dépravés. Je les citerai à compa-
raître, et on les entendra proclamer rexistehce d'une vraie religion. Qui osera les démentir, et opposer à leur témoignage ses pensées d'un jour? Nous verrons qui l'osera, quand tout à l'heure, réveillant les générations éteintes, et convoquant les peuples qui ne sont plus, ils se lèveront de leur Doussière pour venir déposer en faveur des droits de Dieu et des immortels destins de l'homme.
Et pourquoi périrait-il ? Qui l'a condamné ? Sur quoi juge-t-on qu'il finisse d'être ? Ce corps qui se décompose, ces ossements, cette cendre, est-ce donc l'homme ? Non, non, et la philosophie se hâte trop de sceller la tombe. Qu'elle nous montre des parties distinctes dans la pensée, alors nous comprendrons qu'elle puisse se dissoudre. Elle ne l'a pas fait, elle ne le fera jamais ; jamais elle ne divisera l'idée de justice, ni ne la concevra divisée en différentes portions ayant entre elles des rapports de grandeur, de forme et de distance ; elle est une, ou elle n'est point. Et le désir, l'amour, la volonté, voit-on clairement que ce soient des propriétés de la matière, des modifications de l'étendue ? Voiton clairement qu'une certaine disposition d'éléments composés produise le sentiment essentiellement simple, et qu'en mélangeant des substances inertes, il en résulte une substance active, capable de connaître, de vouloir et d'aimer ? Merveilleux effet de l'organisation 1 Cette boue que je foule aux pieds n'attend qu'un peu de chaleur, un nouvel arrangement de ses parties, pour devenir de l'intelligence, pour embrasser les cieux, en calculer les lois; pour franchir l'espace immense, et chercher pardelà tous les mondes, non seulement visibles, mais
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imaginables, un infini qui la satisfasse : atome à l'étroit dans l'univers ! Certes, je plains les esprits assez faibles pour croupir dans ces basses illusions; que si encore ils s'y complaisent, s'ils redoutent d'être détrompés, je n'ai point de termes pour exprimer l'horreur et le mépris qu'inspire une pareille dégradation.
Et que disent-ils cependant ? Ils appellent les sens en témoignage; ils veulent que la vie s'arrête là où s'arrêtent les yeux; semblables à des enfants qui, voyant le soleil descendre au-dessous de l'horizon, le croiraient à jamais éteint. Mais quoi, sontils donc les seuls qu'ait frappés le triste spectacle d'organes en dissolution ? Sont-ils les premiers qui aient entendu le silence du sépulcre ? Il y a six mille ans que les hommes passent comme des ombres devant l'homme; et néanmoins le genre humain, défendu contre le prestige des sens par une foi puissante et par un sentiment invincible, ne vit jamais dans la mort qu'un changement d'existence, et, malgré la contradiction de quelques esprits abusés par d'effroyables désirs, il conserva toujours, comme un dogme de la raison générale, une haute tradition d'immortalité. Que ceux-là donc qui la repoussent se séparent du genre humain, et s'en aillent à l'écart porter aux vers leur pâture, un cœur palpitant d'amour pour la vérité, la justice, et une intelligence qui connaît Dieu (').
(') Le matérialisme, ({ui est la plus aijjecte des erreurs, est en même temps tellement absurde, (jue le bon sens éprouve une sorte de répuijfnancc à le réfuter. Si l'on ne eonsulte ([uc le raisonnement, ee (|ii'il y a de moins prouvé, c'est l'existence de la nuitlère : il est infiniment moins
Mais laissons ces discussions superflues. La religion prouvée, tout sera prouvé.
Il y a des rapports naturels
entre Dieu et l'hcnime
Dieu ayant créé l'homme cire intellig"ent, il existe entre Dieu et l'homme des rapports nécessaires.
Tout rapport entre les êtres dérive de leur
déraisonnajile cîe la nier, que de nier l'existence des êtres spirituels, attestée d'ailleurs aussi unanimement que celle des corps, par tous les hommes et dans tous les temps. Les pln'siologistes modernes, du moins quelques-uns, font pitié, lorsqu'avec une morgue ignorante, ils s'efforcent de rendre la science complice de leurs désirs et de leur imbécilité. Qu'ont-ils donc vu qui favorise leurs opinions impies ? Une certaine organisation physique s'altère, il en résulte une altération analogue dans les phénomènes dépendant de cette organisation; cette organisation est détruite, les phénomènes cessent entièrement. Que prétendent-ils conclure de là ? que tout l'homme est anéanti ? Mais il faudrait avoir prouvé auparavant que le corps, et même tel corps est tout l'homme. Encore une fois que veulent-ils conclure ? Que c'est le corps qui pensée et qui sent, parce que des organes en dissolution ne manifestent plus le sentiment et la pensée? Mais c'est comme s'ils soutenaient que la pensée n'est qu'une modification de la langue, parce que l'homme dont on a coupé la langue cesse de parler ou de manifester sa pensée par la parole. Ils ne croient, disent-ils, qu'à ce qui frapi)c les sens, qu'aux choses qui se voient, qui se touchent, qui agissent sur l'ouïe, ou sur l'odorat : ils ne croient donc pas à leurs propres idées éternellement invisibles, impalpables, et dont l'expression seule frappe les sens. Qu'ils nous
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nature ; car s'il n'en dérivait pas, il leur serait étrangler; ce ne serait donc pas un rapport, ce ne serait rien.
Donc les rapports entre Dieu et l'homme dérivent de la nature de l'homme et de celle de Dieu.
Ces rapports constituent, à proprement parler, la Religfion. Donc il existe une vraie Religion, ou une relig"ion nécessaire.
Tout à l'heure j'éclaicirai ces propositions en
(lisent à (|iicl sens se rapporte l'itléc ({u'exprinie le mot donc. Le même motiF devra les empêelier de croire à l'existence du sentiment et de la vol(jnté. Pauvres gens ! ils crolciit plus, beaucoup plus (piils ne s'imaginetit : on n'est pas toujours maître d'être aussi stupide qu'on le voudrait. Au fond, c'(;st bien moii'.s au malcrialisi^ic dogmati(|ue (ju'ils tiennent qu'à la morale (|u'ils en déduisent, et aux conséquences rassuiantes pour une conscience coupable, (jui leur ])araisscnt eu découler nécessairement. Voilà ce qui les attire, ce qui les charme ; le néant leur sourit, il flatte leurs remords. Mais ils s'abusent encore en cela, et leurs désirs sont également aveugles et abominables. Qu'ils lisent Bayle, il leur apprendra (juil n'y a rien dans leurs principes mêmes qui doive les tranquilliser sur les suites de la mort ; et c|uc quand l'homme ne serait qu'un être matériel, quand il n'existerait point d'autre Dieu (jiie celui de Spinosa, ils n'auraient pas lieu pour cela de se croire à l'abri des souffrances qui peuvent être naturellement attachées à un état (lépendant de celui qui forme leur existence présente. Aussi pres({uc toujours l'inquiétude reste au fond du cœur de l'impie, tourmenté par des doutes qu'il ne saurait vaincre. (Vêtait l'état de d'Alembert. M. de Fontanes racontait que, lié avec lui dans sa jeunesse, il l'alla voir à son lit de mort. (( Monsieur, lui dit-il, vous n'avez plus maintenant rien à )) ménager ; votre fin approche, soyez sincère : Croyez-vous » réellement qu'il n'y ait point d'autre vie ?» A ces mots, le mourant se soulèrc, pose sa main sur le bras de M. de Fontanes, et lui dit : Jeune homme, je n'en sais rien.
(Note de Lamennais).
les développant. J'arrive aux conséquences immédiates qui s'en déduisent.
La Religion étant l'expression des rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme, il s'ensuit, premièrement, qu'il ne peut en exister qu'une seule, puisque ces rapports sont invariables; secondement, que toute religion fausse est opposée à la nature de Dieu et à celle de l'homme, qu'elle les sépare, par conséquent, au lieu de les unir, les détruit au lieu de les conserver: ainsi l'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu considéré comme vérité suprême ; l'erreur dans les actions, ou le crime, sépare l'homme de Dieu considéré comme auteur de l'ordre.
Donc l'homme ne peut se sauver que dans la Û vraie Religion; car le salut n'est autre chose qu'une union éternelle avec Dieu, comme la réprobation ■ n'est qu'une éternelle séparation de Dieu. ■
A moins de nier Dieu et de se nier soi-même, il faut admettre ces principes ; il faut les admettre, ou renoncer à toute philosophie. Si l'on en doutait, qu'on y substitue les propositions contradictoires : je ne crains point de le dire, pressée de les avouer, la raison consentirait plutôt à sa destruction ; et c'est pour cela, c'est parce qu'elle est faite pour la vérité, ou pour Dieu même, qu'après avoir rompu cette magnifique alliance, vile adultère de l'erreur, et bientôt délaissée, elle se condamne elle-même à mort, et se précipite dans le scepticisme.
Qu'il y ait des rapports naturels entre Dieu et l'homme, c'est une suite nécessaire de leur exis- ' tence simultanée, et de la dépendance absolue oii nous sommes du premier Etre. S'il n'y avait point
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de rapports entre nous et Dieu, il ne pourrait rien sur nous, il ne nous connaîtrait pas, nous ne le connaîtrions point; un voile impénétrable, éternel, le déroberait à nous et nous à lui. L'idée même de l'homme lui serait totalement incompréhensible; car s'il le concevait seulement comme possible, dès lors il y aurait des rapports possibles entre Dieu et l'homme, et au moment oij l'homme commencerait d'exister, des rapports réels, ou, pour parler avec une précision rigoureuse, des rapports réalisés. Ce n'est pas sans répugnance que j'emploie le temps à développer des notions si simples et que je ramène l'homme aux éléments de la raison humaine. Enfin il est nécessaire, et peut-être encore ne convaincrai-je pas plusieurs de ceux qui me liront : tant les ténèbres se sont épaissies autour de nous ! Répondez cependant : la suprême vérité n'est-elle pas en harmonie avec votre intelligence, le bien infini avec vos désirs et votre amour? Ne sentez-vous pas en vous quelque chose qui vous avertit de votre dépendance? Ne devez-vous rien à celui par qui vous existez? N'avez-vous été créé pour aucune fin? N'y a-t-il aucune relation entre vos facultés et leur auteur, entre votre être et le principe de l'être? Que dis-je? Nous ne pouvons parler de Dieu sans exprimer quelqu'un des rapports qui nous unissent à lui, et notre pensée ellemême est un de ces rapports, et le plus noble, puisqu'elle n'est au fond que la vérité, ou Dieu même connu de nous. Puissance, sagesse, bonté, justice, tous ces attributs de l'Etre divin, inhérents à sa nature, ne nous sont concevables que par leur liaison avec la nôtre ; comme aussi nous ne parve-
nons à nous concevoir nous-mêmes qu'en remontant à la première cause de toutes les existences, qu'en découvrant nos rapports avec Dieu.
Il n'y a àc bonheur que dans
la vraie religion
Hors de la société, la vie morale et intellectuelle s'éteint de même que la vie physique, et, séparé de ses semblables, l'homme meurt tout entier. Que sera-ce donc séparé de Dieu, de la vérité suprême et du souverain bien? La violation d'une seule loi du corps, un léger désordre dans nos organes, devient pour nous une cause de souffrances et de mort; et nous violerions impunément les lois de la raison, la règle éternelle des devoirs, l'ordre conservateur des intelligences! Le tourment du remords n'annoncerait pas d'autres tourments! La conscience du coupable l'effraierait par des menaces menteuses, et ne prophétiserait que des chimères ! Nos désirs ignorants et notre volonté pervertie prévaudraient contre la sagesse, la justice et la toute-puissance ! Que ceux-là s'en flattent, qui se sentent assez forts pour vaincre Dieu.
Deux sortes de rapports nous unissent à lui, parce qu'il est tout ensemble et le principe de notre vie, et le pouvoir de la société à laquelle nous appartenons comme être intelligents. Violer ces rapports, c'est donc, premièrement, violer notre nature, et nous constituer dans un état de ruine : en second
ESSAI SLIl l'iNDII'FÉRKNCE lÔl
lieu, c'est violer les lois de la société dont nous sommes membres, et la loi fondamentale de toute société, qui est l'obéissance au pouvoir. Or, si dans ce monde d'épreuve, image futive de notre vraie patrie, celui-là est retranché de la société qui en viole les lois, qui désobéit au pouvoir, pense-t-on que, dans la société parfaite dont Dieu est le monarque, ce rapport de justice ou cette grande loi de l'ordre demeure sans exécution? Pense-t-on qu'il ne sache pas défendre son royaume et se défendre lui-même ? Il n'a pas besoin pour cela de sortir de son repos; l'ordre qu'il a établi se maintient, ou se répare de soi-même. Ici-bas la société rejette de son sein, ou punit de mort ceux qui la troublent; elle les dépouille de tous les biens qu'ils tenaient d'elle ; car la vie même est un bienfait de la société, et en l'ôtant à qui en abuse contre elle, elle ne fait que reprendre ce qu'elle avait donné. De même, être retranché de la société éternelle, c'est être éternellement puni de mort, ou privé à jamais de tout bien, puisque Dieu les renferme tous (•).
(') (( Quicoiuiuc s'attache sincèrement à Dieu et l'aime de tout son cd'ur, comme il veut être aimé, Dieu s'unit h lui; et l'union avec Dieu, c'est la vie, c'est la lumière, c'est la jouissance de tous les hiens (jui sont en Dieu. Pour ceux qui se séparent de lui, il les punit en consommai. t la séparation qu'ils ont mise entre eux et lui. Or, la séparation d'avec Dieu, c'est la mort. La séparation d'avec la lumière, ce sont les ténèbres ; la séparation d'avec Dieu, c'est la perte de tous les biens qui sont en Dieu. Voilà pourquoi ceux qui ont perdu par leur apostasie tous les biens dont j'ai parlé, se trouvent par-là même accablés de tous les maux, (^e n'est pas Dieu qui les punit directement ; le châtimenl les suit de lui-mCme, par la privation
Mais ce retranchement terrible, ce n'est pas Dieu qui l'opère par un acte particulier; il est la suite, l'effet nécessaire de la violation des rapports qui nous unissent à lui ; nous mourons à la vérité, à l'amour, à l'espérance, comme le corps meurt quand nous violons volontairement ses lois, et jamais l'âme ne périt que par un suicide.
Pour bien comprendre la misère d'une créature ainsi séparée de Dieu, il faut nous souvenir qu'il est notre lumière, le principe et le terme de notre amour, en sorte que nous ne nous aimons nousmêmes que par le m.ouvement qui nous porte vers le souverain bien ou la souveraine vérité. Ici nous n'en sommes jamais séparés totalement. L'athée même participe aux vérités que la société conserve; protég-é quelque temps par l'ordre même qu'il viole, il vit de la foi sociale et des biens qui en sont le fruit, comme un étranger s'assied en passant à la table de la famille. Mais, au moment du départ, il n'emporte que ce qui est à lui ; et qu'a-t-ii en propre que les ténèbres, avec je ne sais quelle faim dévorante d'un bonheur que rien de créé ne peut lui offrir? Vide de tout bien, et ne pouvant aimer que le bien, il se hait dès lors, d'une haine infinie ;
de tous les biens. Et de même que les biens que nous trouvons en Dieu sont éternels et sans fin, par la même raison la perte de ces biens est aussi sans fin et éternelle : comme ceux-ci qui, dans le sein d'une lumière immense, se sont aveuglés eux-mêmes, sont à jamais prives de la douceur de la lumière, non que la lumière soit la cause de leur aveuglement, mais parce que leur aveuglement les sépare de la lumière. )) S. Iren. adv. hœrcs., lib. V, c. XXVII.
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car Tamour du souverain bien implique la haine du souverain mal ; et conçoit-on un mal plus grand que le désordre irréparable qui, ne laissant dans un être rien de vivant que la douleur, le prive à jamais de sa fin? Je dis à jamais; car comment l'homme rentrerait-il en société avec Dieu ? De lui-même il ne le peut pas, puisqu'il ne peut forcer Dieu de l'éclairer, de l'aimer, de s'unir à lui ; et Dieu non plus ne peut pas, parce qu'il ne peut aimer le mal, ni vouloir la désordre, ou sa propre destruction. Donc aussi long-temps que Dieu sera Dieu, aussi longtemps qu'il s'aimera comme le principe de toute perfection et de tout ordre, il ne peut aimer un être mauvais, ni s'unir à lui ; donc leur séparation, une fois consommée, est éternelle.
Tandis que nous vivons dans la société présente, nous tenons encore à Dieu par elle ; nous pouvons nous replacer dans nos vrais rapports avec lui ; nous pouvons le connaître, l'aimer, obéir à l'ordre qu'il a établi ; car en toute société humaine, même la plus imparfaite, il y a connaissance, amour ou crainte de la Divinité, et un ordre moral auquel l'homme est libre de se soumettre. Mais après cette vie, une autre vie commence dans une autre société, société du bien, ou de vérité et d'amour, si nous sommes demeurés volontairement unis à Dieu ; société du mal, ou de ténèbres et de haine, si nous nous sommes éloignés volontairement de Dieu ; et tout changement dès lors est impossible, parce qu'il n'existe plus de liaison entre ces deux sociétés, mêlées seulement sur la terre, et ensuite éternellement séparées ; parce que l'homme ne peut plus ni aimer Dieu, ni s'aimer lui-même, ni par consé-
quent se repentir : il ne peut s*aimer, parce qu'il ne voit en lui aucun bien ; il ne peut aimer Dieu, parce que Dieu, le repoussant de toute sa justice, ne peut vouloir lui imprimer aucun mouvement vers lui. Bien plus, quand le souverain Etre, s'oubliant lui-même, lui ouvrirait les portes de l'abîme où il s'est précipité, sa conscience l'arrêterait sur le seuil : il refuserait une autre demeure ; car, en celle qu'il a méritée, il est dans l'ordre, et l'ordre même dont nous souffrons est plus conforme à notre nature, il est pour nous une moindre souffrance, que ne le serait sa violation. Tel est, même ici-bas, l'empire de la justice sur l'homme, que, pressé du remords, on l'a vu solliciter la punition comme une grâce : et le supplice soulag-e quelquefois. Ainsi Dieu ne concourt au châtiment de l'homme coupable qu'en le laissant là où il s'est placé, et où il demeure volontairement.
Et qu'on ne se flatte pas que la longue durée du châtiment efface la faute. La punition ne rend pas plus l'innocence, que la mort, punition aussi des désordres corporels, ne rend la santé : et certes si nous ne nous étonnons pas en voyant cette punition terrible, immuable, de la violation, même involontaire, des lois physiques, je ne sais pourquoi nous nous étonnerions de ce qu'un semblable châtiment soit la suite de la violation volontaire des lois de l'intelligence.
Aussi presque toujours ne feint-on d'en douter, que pour s'étourdir soi-même. L'idée d'une peine infinie consterne l'imagination. Cette idée néanmoins est si naturelle à l'homme, elle le remplit d'une si vive terreur, qu'il embrasse avec joie.
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pour s'y dérober, l'espoir d'un anéantissement éternel. Otez la crainte de l'enfer, cet horrible amour du néant serait inexplicable; car l'homme hait invinciblement sa destruction. 11 ne pourrait song-er sans horreur qu'il cessera d'être, s'il ne redoutait d'être à jamais misérable. La mort même n'est si affreuse, que parce qu'elle est une image du néant. Nul doute que, si l'on proposait aux hommes, au prix de longues souffrances dans l'autre vie, une félicité sans terme et sans mesure, ils ne l'acceptassent avec empressement à cette condition, de préférence au néant. Donc, quiconque désire le néant, craint l'enfer.
Je crois avoir prouvé qu'il existe une religion véritable, ou des rapports nécessaires entre Dieu et l'homme; que ces rapports étant invariables comme la nature de l'homme et celle de Dieu, il n'existe qu'une seule vraie religion; et enfin qu'il n'y a de salut, ou de bonheur et de vie, que dans son sein, puisqu'aucun être ne peut vivre qu'en se conformant aux lois qui dérivent de sa nature.
Qui peut donc inspirer à quelques insensés cette monstrueuse répugnance pour Dieu ? Ils s'en vont cherchant ardemment de nouveaux rapports entre eux et les créatures, entre leurs organes et les substances brutes ; même ils en rêveront avec joie entre la matière et leur pensée, entre leurs destinées et le néant; et les voilà qui s'indignent quand on leur parle de leurs rapports avec la Divinité ! Cela confond; mais il est ainsi : Dieu les fatigue. Dieu leur déplaît; ils l'ont pris à dégoût. Ils pourront supporter toutes les lois, hors les siennes. Ah ! j'en aperçois la raison. Pénétrez au fond de ce cœur, qu'y décou-
vrez-vous? des penchants que la religion réprouve; il faut les vaincre, on ne le veut pas ; un orgueil démesuré, qui aspire à une indépendance sans bornes, et refuse d'obéir même à Dieu, il faut le soumettre, on ne le veut pas. Donc c'est la volonté qui déprave l'entendement, et j'en comprends mieux encore cette grande loi de châtiment portée contre l'impie. Oui, une effroyable punition est due à ce désordre effroyable. Qui se soustrait au sceptre du monarque, trouvera tôt ou tard le glaive du juge. J'en atteste la foi du genre humain, la raison de toutes les sociétés. Une autre vie au-delà de celte vie, des peines et des récompenses infinies en durée, tel est le symbole de la tradition. Partout vous rencontrerez la crainte et l'espérance à l'entrée du tombeau ; partout on vous dira que de ses profondeurs mystérieuses partent deux routes à jamais séparées, dont l'une conc uit au royaume des ténèbres, des souffrances et de la haine, et l'autre aux régions de la lumière, des joies immortelles et de l'amou^-. Mais nous n'avons pas même besoin de recourir à cet infaillible témoignage. Lorsqu'au milieu des religions diverses, nous aurons découvert la véritable, il suffira d'écouter ce qu'elle nous apprendra sur ce point. Cherchons donc par quel moyen nous parviendrons à la reconnaître ; et d'avance, nous dégageant de tout préjugé contraire à ses enseignements, de toute passion contraire à ses lois, préparons notre esprit à lui obéir et notre cœur à l'aimer.
KSSAI Sni l/lN[)IFFKIlK.\r.K 157
Autorité inccniparablc du Christianisme
Depuis Jésus-Christ, quelle autorité oserait-on comparer à celle de l'Eglise catholique, héritière de toutes les traditions primordiales, de la première révélation et de la révélation mosaïque, de toutes les vérités anciennement connues dont sa doctrine n'est que le développem.cnt, et qui, remontant ainsi à l'orig-ine du monde, nous offre dans son autorité toutes les autorités réunies (')? Frappé de ce caractère éclatant qui lui est propre, Rousseau lui-même n'a pu s'empêcher de lui rendre hommag-e. « Qu'on me prouve aujourd'hui, dit-il, qu'en matière de foi, je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi. »
L'Eglise catholique, seule société religieuse cons-
(') Si notre esprit, naturellement incertain, dit Bossuct, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a besoin dans les questions où il y va du salut d'être fixé et déterminé par quehjue autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de l'Kglise catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés et les anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine... ? Si Dieu a créé le genre humain, si, le créant à son image, il n'a jamais dédaigné de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire, toute secte (jui ne montre pas sa succession depuis l'origine du monde n'est pas de Dieu. Ici tombent aux pieds de l'Kglise toutes les sociétés et toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans ou au
dehors du christianisme Ainsi quatre ou cinq faits
authentiques et plus clairs que la lumière du soleil, font voir notre religion aussi ancienne que le monde. Ils montrent par conséquent qu'elle n'a point d'autre auteur que
tituée, est aussi la seule qui lie le présent au passé sur lequel elle s'appuie, la seule qui ait succédé et n'ait point commencé, la seule qui n'ait jamais varié, la seule qui ait un symbole, ou qui exerce le droit de comm.andement sur les esprits, la seule qui promette la certitude, puisqu'elle seule réclame l'infaillibilité. Que pourriez-vous demander de plus? La voilà, oui la voilà, l'autorité que nous cherchons ; un enfant la reconnaîtrai!"*, il ne faut qu'ouvrir les yeux pour l'apercevoir ; elle brille comme le soleil au milieu de l'univers.
Qui n'admirerait cette religion à jamais immuable qui a vu s'écouler toutes les générations humaines, et dans laquelle les peuples, civilisés ou barbares, ont puisé tout ce qu'ils possédaient de vérité? Qui n'écouterait dans le silence de l'étonnement et de l'amour la voix d'Adam, prophétisant aux races
celui qui a fondé l'univers, qui, tenant tout en sa main, a pu seul et commencer et conduire un dessein où tous les siècles sont compris.
Il ne faut donc plus s'étonner, comme on fait ordinairement, de ce que Dieu nous j^ropose à croire tant de choses si dignes de lui, et tout ensemble si impénétrables à l'esprit humain. Mais plutôt il faut s'étonner de ce qu'ayant établi la foi sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et des incrédules.
Nos passions désordonnées, notre attachement à nos sens €t notre orgueil indomptable en sont la cause. Nous aimons mieux croupir dans notre ignorance que de l'avouer ; nous aimons mieux satisfaire une vaine curiosité, et nourrir dans notre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu'il nous plaît, que de plo3'er sous le joug de l'autorité divine. De là vient qu'il y a tant d'incrédules, et Dieu le permet ainsi pour l'instruction de ses enfants. Disc, sur Vliisl. unir., II'' part., cimp, XIIl.
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futures Jésus-Christ le réparaicur de son crime, et la voix de Jésus-Christ pénétrant à la fois dans le passé et dans l'avenir pour annoncer le pardon promis et désormais irrévocablement accordé? Qui, sous le poids de la faute qui a brisé notre nature, oserait repousser ce grand pardon; qui oserait dire : Je n'en ai pas besoin, je me sauverai moi-même? Qui voudrait se séparer d'une société aussi ancienne que le temps, aussi étendue que l'univers, aussi forte que la vérité, aussi sainte que Dieu même ? Qui refuserait d'appartenir à cette Eglise, perpétuelle dépositaire des espérances du genre humain, et qui, en passant à travers les siècles, recueille les élus et les conduit dans l'éternité qui est son partage? 11 faut se décider; quiconque s'obstine à ne pas la reconnaître pour mère n'aura point de part à l'héritage de ses enfants. Est-il possible que l'on hésite? Le charme de l'indépendance est-il si puissant, ou l'ivresse des plaisirs si douce, qu'on y sacrifie le bonheur même, et un bonheur sans mesure comme sans fin? Quel aveuglement incompréhensible ! Vous que l'orgueil domine encore, vous que les passions courbent vers la terre, faites un effort, levez la tête, jetez sur le ciel un dernier regard, et puis demandez à votre cœur s'il consent à y renoncer pour jamais!
Le peuple déicide n'a plus d'autorité
Les dernières paroles qu'ait prononcées en expirant l'autorité légitime du peuple juif, sont un hom-
mage rendu au Messie, fils de Dieu, fils de David, qui venait accompliry non seulement la loi particulière de Moïse, mais encore la loi universelle du genre humain, laquelle devait avoir en lui, et ne pouvait avoir qu'en lui son dernier et parfait accomplissement ; et quand lui-même il expira, non pour toujours comme la synagogue, mais pour revivre bientôt après, parce qu'il était la résurrection et la vie, il annonça du haut de la croix à l'univers sauvé, ce grand et étei-nel accomplissement de la loi éternelle : Consummatum est I
Alors tout fut aussi consommé pour le Juif. Un sceau fut mis sur son cœur, sceau qui ne sera brisé qu'à la fin des siècles. Son existence tout entière n'avait été qu'un long prodige : un nouveau miracle toujours le même, miracle universel, perpétuel, et qui manifestera jusqu'aux derniers jours l'inexorable justice et la sainteté du Dieu que ce peuple osa renier. Sans principe de vie apparent, il vivra, rien ne pourra le détruire, ni la captivité, ni le glaive, ni le temps même. Isolé au milieu des nations qui le repoussent, nulle part il ne trouve un lieu de repos. Une force invincible le presse, l'agite, et ne lui permet pas de se fixer. Il porte en ses mains un flambeau qui éclaire le monde entier, et lui-même est dans les ténèbres. Il attend ce qui est venu; il lit ses prophètes et ne les comprend pas ; sa sentence, écrite à chaque page des livres qu'il a l'ordre de garder, fait sa joie. Tel que ces grands coupables dont nous parle l'antiquité, il a perdu l'intelligence ; le crime a troublé sa raison. Partout opprimé, il est partout. Au mépris, à l'outrage, il oppose une stupide insensibilité :
KSSAI SUIl l/lNDirFKIlKNCE 101
rien ne le blesse, rien ne Tétonne ; il se sent fait pour le châtiment ; la souffrance et l'ignominie sont devenues sa nature. Sous l'opprobre qui l'écrase, de temps en temps il soulève sa tête, il S3 tourne vers l'Orient, verse quelques pleurs, non de repentir mais d'obstination; puis il retombe, et courbé, ce semble, par le poids de son âme, il poursuit en silence, sur une terre où il sera toujours étrang-er, sa course pénible et vagabonde. Tous les peuples l'ont vu passer ; tous ont été saisis d'horreur à son aspect : il était marqué d'un signe plus terrible que celui de Caïn : sur son front, une main de fer avait écrit : Déicide !
Le christianisme est divin
dans son établissement
Le christianisme seul explique l'homme, seu il lui apprend quelle est sa nature, comment il est tombé, comment il a été racheté, comment il peut se régénérer; seul il lui offre le Libérateur, l'Homme- Dieu attendu pendant quarante siècles par le genre humain : donc, le christianisme est la seule religion vraie, la seule religion sainte, la seule religion divine. Mais sa sainteté, sa divinité paraît encore avec une évidence qui doit frapper tout esprit sincère, dans son établissement et dans ses effets sur la société.
Ce n'est pas un spectacle peu étonnant que le triomphe de la religion chrétiennr, et la chute du
paganisme, après un combat qui tint le monde attentif durant trois cents ans. Que douze hommes nés au sein de la plus basse condition chez un peuple haï de tous les autres peuples, entreprennent de changer la face de l'univers, de réformer les croyances et les mœurs, d'abolir les cultes superstitieux qui partout étaient mêlés aux institutions politiques, de soumettre à une même loi ennemie de toutes les passions, les souverains et les sujets, les esclaves et leurs maîtres, les grands, les faibles, les riches, les pauvres, les savants et les ignorants; et cela sans aucun appui ni de la force, ni de l'éloquence, ni du raisonnement, et au contraire, malgré l'opposition violente de tout ce qui possédait quelque pouvoir, malgré les persécutions des empereurs et des magistrats, la résistance intéressée des prêtres, des idoles, les railleries et le mépris des philosophes, les fureurs du fanatisme : que ces hommes, en montrant aux nations l'instrument d'un supplice infâme, aient vaincu et le fanatisme de la multitude, et les empereurs; que la croix se soit élevée sur le palais des Césars, d'oii étaient partis tant d'édits sanglants contre les disciples du Christ, et qu'en souffrant et mourant ils aient subjugué toutes les puissances humaines : c'est, dans l'histoire, un fait unique, prodigieux, et qui frappe d'abord comme une grande et visible exception à tout ce que l'on connaît de l'homme. On a tenté cependant d'expliquer ce merveilleux événement par des causes naturelles.
Que la philosophie est ingénieuse et profonde dans ces conjectures! comme les événements qui paraissaient le plus extraordinaires deviennent
KSSAi siH i/im)ifi'khi:n(:k 1().'î
simples dès qu'elle daigne les expliquer! Vous ne concevez pas que le christianisnne se soit propag-é naturellement : elle va vous le faire comprendre. Ses Apôtres ont dit : « Nous vous annonçons l'Evangile au nom de l'Eternel, et vous devez nous croire, car nous sommes doués du pouvoir miraculeux. Nous rendons la santé aux malades, aux perclus l'usage de leurs membres, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la vie aux morts. » A ce discours le peuple est accouru de toutes parts, pour être témoin des miracles promis avec tant de confiance. Les malades n'ont point été guéris, les perclus n'ont point marché, les aveugles n'ont point vu, les sourds n'ont point entendu, les morts n'ont point ressuscité. Alors, transporté d'admiration, le peuple est tombe aux pieds des Apôtres, et s'est écrié : Ceux-ci sont manifestement les envoyés de Dieu, les ministres de sa puissance ! et sur-le-champ, brisant ses idoles, il a quitté le culte des plaisirs pour le culte de la croix ; il a renoncé à ses habitudes, à ses préjugés, à ses passions ; il a réformé ses mœurs et embrassé la pénitence ; les riches ont vendu leurs biens pour en distribuer le prix aux indigents, et tous ont préféré les plus horribles tortures et une mort infâme, au remords d'abandonner une religion qui leur était solidement prouvée.
Gibbon(') faitavec justice un magnifique éloge des
(') Cet historien ani^lais, ami des philosophes, s'cflorcc dans son Histoire de l(t décadeiice et de la chute de l'Empire romain d'expliciuerpar des raisons naturelles l'établissement du christianisme.
164 , LAMENxNAIS
vertus des premiers chrétiens; et ces vertus, jointes à la perfection du g-ouvernement de l'Eglise, sont les deux dernières causes qu'il assigne aux progrès du christianisme parmi les païens. N'est-ce pas là une explication singulièrement satisfaisante ? On demande comment une doctrine qui choquait toutes les opinions, tous les préjugés régnants, a pu s'établir parmi les hommes ; et on répond qu'elle s'est établie, parce qu'elle combattait de plus tous les penchants, toutes les inclinations de l'homme. Les idolâtres ont quitté leurs dieux, à cause qu'on leur a dit de quitter encore leurs biens. Ils ont cru aux mystères de la religion chrétienne, afin d'avoir la consolation de se priver de tous les plaisirs, de vivre pauvres, humiliés, méprisés, et de mourir dans les tourments. Voilà ce qui les a séduits. Il est clair aussi qu'ils durent être fortement attirés par tout ce qu'offrait d'attrayant pour eux le gouvernement de l'Eglise et sa discipline, le jeûne, la prière, les veilles, la confession publique, les longues et sévères pénitences, et l'obligation d'obéir à des pasteurs qui leur commandaient de renoncer aux spectacles, aux fêtes, à tout ce que le peuple, dans sa corruption, regardait comme aussi nécessaire que les aliments mêmes, panem et circenses.
Laissons ces rêveries philosophiques, et, puisqu'il a fallu les rapporter, qu'elles servent au moins à nous faire concevoir l'impossibilité d'expliquer par des causes humaines le triomphe de la religion de Jésus-Christ. Et pour comprendre encore mieux cette importante vérité, observons que si le christianisme n'était pas l'œuvre de Dieu, il n'aurait pu
ESSAI SUR l/lNDirFKHP:NCE H)')
s'établir que de deux manières : ou par la conformité de sa doctrine avec les pensées, les désirs, les inclinations de l'homme ; ou par des causes extérieures également propres à flatter ses inclinations, ses désirs, ses pensées, car il est contradictoire de supposer que l'homme, abandonné à lui-même, puisse vouloir ce qui le choque, et agir contre tous ses penchants. Or c'est pourtant ce qui aurait eu lieu, si l'établissement du christianisme n'était pas divin ; de sorte qu'il faut nécessairement opter entre deux prodiges: un prodige de la puissance et de la bonté de Dieu, si la religion chrétienne est divine, et un prodige d'absurdité si elle ne l'est pas.
En effet le christianisme est essentiellement et en toutes choses opposé à la nature de l'homme dégradé; et sans cela comment la réformerait-il? comment aurait-il produit les sublimes vertus que Gibbon lui-même admire ?
L'homme est naturellement dominé par l'orgueil : il veut être élevé, distingué, honoré ; il aspire à commander, à être le premier partout et toujours. Le christianisme lui dit : Abaisse-toi, humili-toi, obéis, sois le dernier.
Sa curiosité n'a point de bornes, il veut savoir, il veut juger. Le christianisme lui dit : Crois.
Il veut satisfaire ses convoitises et jouir de ce qui flatte ses sens. Le christianisme lui dit : Fais pénitence, châtie ton corps, souffre.
Voilà sans doute une doctrine opposée à tout l'homme. Qui a pu déterminer les hommes à l'embrasser ? Quels dédommagements leur offraitelle pour les sacrifices qu'elle exigeait d'eux? Quels avantages extérieurs trouvaient-ils dans la profession du christianisme?
L'orgueil y trouvait la perte des dignités, des honneurs, des biens, la dérision, l'opprobre.
La raison vaine et curieuse y trouvait, au lieu de la sagesse philosophique, si séduisante pour elle, la folie de la croix; au lieu de la science du siècle, une humble foi en des mystères incompréhensibles et qui heurtent le sens humain.
Enfin les sens y trouvaient tout ce qu'ils repoussent avec horreur, une vie pauvre et dure, les prisons, les chaînes, les chevalets, les bûchers, les échafauds.
Transportez-vous au cirque : un chrétien affaibli déjà par les tortures qu'il a subies, paraît dans l'arène. Ecoutez les cris de rage de la populace, les froides railleries des sophistes, les sarcasmes des grands. On outrage, on maudit cet homme qui va, dans un moment, être broyé sous la dent des bêtes féroces. Un mot, un seul mot peut le sauver, et ce mot, il ne le prononce pas. Dites-nous quel motif humain l'encourage à mourir d'une mort affreuse, au milieu des exécrations publiques ? Expliqueznous cet étrange amour du supplice et de l'ignominie? Pour moi, je vois le martyr étendre ses bras en croix et regarder le ciel, et je ne cherche plus sur la terre l'explication de sa constance et la raison de son sacrifice.
A l'époque où le christianisme fut annoncé au monde, il n'y avait rien, ni en lui ni hors de lui, qui ne dût porter les hommes livrés à eux-mêmes à le rejeter.
Donc le christianisme n'a pu s'établir par aucune cause humaine.
Donc le christianisme est divin dans son établissement.
ESSAI suii l'indifférence 167
La philosophie elle-même en convient, lorsqu'elle est de bonne foi; elle cède à une évidence que nul sophisme ne peut obscurcir.
« L'Evangile prêché par des gens sans nom, sans étude, sans éloquence, cruellement persécutés et destitués de tous les appuis humains, ne laissa pas de s'établir par toute la terre. C'est un fait que personne ne peut nier, et qui prouve que c'est l'ouvrage de Dieu. »
Ainsi parle Bayle, et Rousseau n'était pas moins frappé de ce fait merveilleux.
« Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres pêcheurs et artisans entreprirent d'instruire et de convertir le monde. Leur méthode était simple ; ils prêchaient sans art, mais avec un cœur pénétré, et de tous les miracles dont Dieu honorait leur foi, le plus frappant était la sainteté de leur vie. Leurs disciples suivirent cet exemple, et le succès fut prodigieux. Les prêtres païens alarmés firent entendre aux princes que l'Etat était perdu, parce que les offrandes diminuaient. Les persécutions s'élevèrent, et les persécuteurs ne firent qu'accélérer le progrès de cette religion qu'ils voulaient étouffer. Tous les chrétiens couraient au martyr, tous les peuples couraient au baptême : l'histoire de ces premiers temps est un prodige continuel. »
Un prodige continuel est-il autre chose qu'une manifestation continuelle du pouvoir divin ? Donc le christianisme a été divinement établi ; donc sa divinité est aussi certaine que son existence.
Il est encore impossible de ne le pas reconnaître à ses effets pour l'œuvre de Dieu. Voyez ce qu'était l'homme sous le paganisme, et ce qu'il est
devenu. A l'orgueil, à la haine, au mépris de l'humanité, à la licence la plus monstrueuse, succédèrent l'humilité, la charité, le respect et l'amour pour l'homme, l'esprit de dévouement, les prodiges de la pénitence et de la chasteté. Le dernier des chrétiens, fidèle aux devoirs que sa religion lui impose rigoureusement, surpasse de beaucoup en perfection tous les personnages dont la Grèce et Rome ont vanté les vertus. Une insupportable vanité était presque toujours la moindre de leurs faiblesses. Ils voulaient être loués, admirés. Montreznous parmi ces sages un homme doux et humble de cœur. On sait quelle était la continence d'Aristide et de Caton. Aucun vice n'étonnait dans la corruption générale. Est-il un Romain qui se fît le plus léger scrupule d'assister aux spectacles du cirque ? Trajan fit paraître à la fois dix mille gladiateurs dans l'arène où Titus condamna les prisonniers juifs à s'entr'égorger.
Les femmes mêmes et jusqu'aux Vestales s'amusaient du crime et de la mort. Un solitaire vint de l'Orient à Rome pour essayer d'abolir ces jeuXy car c'est ainsi qu'on les nommait. Le peuple furieux le massacra.
Conclusion
Du principe que l'autorité est le moyen général donné aux hommes pour discerner la vraie religion des religions faussses, nous avons conclu, premièrement, la nécessité de la révélation : secondement.
ESSAI SUR i/indiffkhkncp: 169
que le christianisme est la religion révélée ou la vraie religion.
En effet la réunion de ces caractères, l'unité, l'universalité, la perpétuité, la sainteté, forme le plus haut degré d'autorité possible.
Or nulle religion n'eut jamais aucun de ces caractères, excepté la religion chrétienne ; elle seule est manifestement une, universelle, perpétuelle, sainte; donc nulle religion, excepté la religion chrétienne, ne posséda jamais d'autorité ; donc la religion chrétienne est la seule vraie religion.
Se peut-il qu'il existe des créatures intelligentes qui ne daignent pas même s'occuper de ces importantes questions? Quel est donc le charme qui les fascine, et les empêche de lever les regardssurl'avenir inévitable vers lequel elles s'avancent incertaines de leurs destinée?, et tranquilles dans le sein de cette ignorance terrible? Cet aveugle oubli de soi-même serait inexplicable sans la foi qui nous révèle le mystère de l'homme. Egalement incompréhensible dans sa grandeur et dans sa bassesse, il touche à tous les extrêmes. Il ne possède pas en propre la plus petite portion du temps, et l'éternité lui appartient. Sa pensée se perd dans un atome, et franchit l'univers. Le plus chétif objet assouvit son amour que le seul être infini peut rassasier. Nul désordre assez profond, nul ordre assez parfait pour lui. Le crime l'attire, et la vertu est l'immortel ravissement de son cœur. Ses désirs regardent le fond de l'abîme, et s'élancent dans les cieux. Quelquefois on dirait un transfuge du néant, et quelquefois un dieu égaré.
Interrogez la philosophie, pressez-la de vous
rendre raison de ces contrastes; elle est muette* La religion nous en montre la source ; elle nous apprend ce que nous sommes, ce que nous fûmes originairement, ce que nous pouvons devenir encore en obéissant à ses lois. Croire, espérer, aimer, voilà ce qu'elle ordonne ; et l'amour, l'espérance, la foi, nous remettent en possession de tout ce que nous avions perdu, l'immuable vérité et le souverain bien. Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux. Détrompez-vous du monde, de ses menteuses promesses, de ses funestes illusions : ce qui vous séduit va disparaître. Malheur à qui renferme son court espoir dans cette vie si triste, qui lui demande ce qu'elle ne ne peut donner! A/ous n'avons point ici de demeure permanente, mais nous cherchons une autre cité. Comme, au milieu d'une tempête, on aperçoit l'ombre d'un léger nuage, qui m passe rapidement sur des flots troublés, ainsi passe l'homme sur la terre : ailleurs est le lieu de son repos.
Réflexions
sur rimitatîon
La Paix du Christ
Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne. Quelle aimable douceur! Quel touchant amour dans ces paroles de Jésus-Christ, et en même temps quelle instruction profonde! Tous les hommes souhaitent la paix; mais il y a deux paix, la paix de Jésus-Christ et la paix du monde. Le monde dit à l'ambitieux : Le désir des grandeurs te trouble et t'agite, monte, élève-toi. 11 dit à l'avare : L'envie des richesses te dévore, amasse, amasse, sans t'arrêter jamais. Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises : Enivretoi de tous les plaisirs. Il dit enfin à chaque passion : Jouis, et tu auras la paix. ProTiesse menteuse : les soucis, la tristesse, l'inquiétude, le dégoût, les remords : voilà la paix du monde. Jésus dit : Triomphez de vous-même, combattez vos désirs^ domptez vos convoitises, brisez vos passions ; et l'âme docile à ses commandements repose dans un
calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances les injustices, les persécutions, rien n'altère sa paix; et cette céleste paix, qui surpasse tout sentiment, Taccompag-ne au dernier passage, et la suit jusqu'au ciel, où se consommera sa félicité.
La Mort
Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints ' voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu peut-être et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de sa famille ? Aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien ! maintenant, allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en amasser de nouveaux : du reste, nul souvenir du mort. Quelque chose de lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus- Christ : où est-elle? A l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible, terrible alternative! Et, à présent, plongezvous dans les soins de la terre, différez votre conversion; dites encore: Il sera temps demain. Insensé, ce temps dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera l'éternité.
RÉFLEXIONS SUH l/lMITATION ll'ti
L'orgueil dans le bien
On s'est g-aranli de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus, l'amour-propre s'arrête à cette pensée, et s'y repose avec complaisance. On se reg-arde, on est content de soi, on se préfère peutêtre à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offensent le plus ce Dieu jaloux et vengeur, qui ne donnera sa gloire à nul autre et qui résiste aux superbes. Que fait-il cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces, il l'abondonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles qui étonnent et consternent, ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur sa propre justice! la ruine l'attend! Je ne sens, disait l'Apôtre, rien en moi qui m'accuse : mais je ne suis pas pour cela purifié, car celui qui me juge, c'est le Seigneur, Et le prophète-roi : Purifiez-moi de mes fautes cachées, oubliez celles que /'ignore, et pardonnez-moi celles d'autrui : prière admirable, qui rappelle à l'homme cette funeste communication du mal, en vertu de laquelle il est, hélas ! si peu de péchés purement personnels. Donc, nul refuge, nul assurance que dans l'humilité, dans l'aveu sincère, dans la conviction et le sentiment toujours présent de notre profonde misère, joint en la confiance en Dieu seul. Prosternés à ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste : Ma honte est sans cesse devant moi, et la confusion à couvert mon visage : Seigneur, vous ne mépriserez point un cœur contrit et humilié!
Guide du premier â^e
Prières
« Vos paroles, ô bon Jésus, descendent dans mon cœur comme cette douce rosée dont il est parlé dans vos saints Livres. Oui, je veux aimer pour prier, je veux prier pour aimer, et aim.er et prier sans cesse. Quand on me dira : « Ne vous ennuyez-vous point de tant de prières ? Je répondrai : S'ennuie-t-on d'aimer ? Et si l'on me dit : Voyez ceux-ci et ceux-là, ils savent bien s'affranchir de cette gêne ; je ne répondrai pas à cause de ma douleur, mais je tournerai les yeux vers Jésus, et je verserai des larmes sur mes frères qui ont perdu le divin amour. »
« O ma Mère, je vous aime, plus que moi-même, je vous aime, après Dieu, plus que toutes choses, et je veux ainsi vous aimer éternellement. Mais, hélas ! je suis encore loin de vous, loin de votre Fils, exposé sur cette terre à bien des dangers, en proie à bien des douleurs ; protégez-moi, consolezmoi, et quand viendra l'heure de ma mort, adoucissez pour moi ce passage, ranimez ma foi, mon
OLIDi: I)i: PRKMlLll AC.K \1 7)
espérance, mettez des paroles d'amour sur mes
lèvres défaillantes, et posez votre main sur mon
cœur, dont le dernier battement, ô ma Mère, sera pour vous et pour mon Jésus. »
Des dan£»ers de la richesse
Le Disciple. — Ne peut-on être riche, distingué, puissant, et se sauver ?
Jésus-Christ. - « Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu. » La puissance vient de lui ; elle est nécessaire, et l'on peut se sanctifier en la possédant, pourvu qu'on la regarde, non comme une chose désirable en soi, mais comme un fardeau qu'on doit porter avec crainte et avec douleur, comme une servitude imposée à quelquesuns pour le bien de tous, comme un ministère plein de travaux, de pièges, de tentations, et dont on rendra un compte terrible; car « il y aura un dur jugement pour ceux qui commandent, et les puissants seront puissamment tourmentés. » Heureux les humbles, heureux les petits, heureux quiconque aura vécu dans l'obscurité et la dépendance ! « c'est à ceux-là, mon fils, qu'il sera fait miséricorde ».
Le Disciple. — Ah ! combien. Seigneur, on s'abuse dans le monde, et combien je m'abusais moi-même, en regardant comme un bonheur ce qui n'est qu'un péril et souvent une malédiction ! J'ai vu, mon Dieu, porter avec pompe un puissant de la terre à sa dernière demeure, et ce spectacle me paraissait grand. Un cortège immense de prêtres,
de soldats, d'hommes en dignité, accompagnait le mort posé sur un char orné de draperies et de franges d'argent : je ne pensais pas que ce drap de velours, chargé d'insignes et de décorations, ne recouvrait peut-être que le corps d'un damné.
Jésus-Christ. — Les richesses, mon fils, n'ont pas moins de danger que les honneurs et le pouvoir. Elles excitent les passions, donnent le moyen de les satisfaire, préoccupent de mille soins, de mille pensées vaines ; et, bien qu'avec l'aide de ma grâce on en puisse faire un saint usage, rien de plus rare, et presque toujours elles ne conduisent qu'à la perdition. Oh ! « qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ! Je vous le dis encore une fois : il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ». Ne désirez donc point les richesses, mon fils : elles affaiblissent l'âme, et l'enivrent, et l'appesantissent comme d'un lourd sommeil. Quelquefois je les accorde à mes ennemis dans ma colère ; ils les veulent, je les leur donne, mais pour leur châtiment. Le chrétien les redoute, et se réjouit d'en être privé ; car il sait qu'il est écrit : « Heureux les pauvres ! »
Utilité de l'cxanicn
Jésus-Christ. — Renouvelez, mon fils, chaque jour vos promesses, et le soir examinez si vous y avez été fidèle. On se relâche bien vite, sans une attention vigilante sur soi-même. Scrutez votre
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conscience, avant que Dieu la scrute, comme Jérusalem, « la lampe à la main ». Plus vous aurez été sévère envers vous, plus vous le trouverez clément, quand vous comparaîtrez à son tribunal formidable. A quoi revient-il de se tromper soi-même? Tromperez-vous le juge qui voit tout? Tromperez-vous celui « qui sonde l'abîme et le cœur de l'homme? » Qu'en vous rappelant votre fragilité, en humiliant votre orgueil secret, vos fautes même vous servent comme d'appui pour commencer une vie meilleure. A la fin de la journée, après avoir reconnu devant moi, et déploré vos faiblesses, dites : Je serai demain plus fidèle à Dieu; et puis allez en paix, et prenez votre sommeil, le cœur plein de cette bonne pensée.
Le Disciple. — Je sens, ô Jésus, toute l'importance de l'examen que vous me prescrivez, et combien j'en peux tirer de fruits. Quel moyen de se corriger, si l'on ne se connaît pas, si l'on n'étudie point ses penchants pour combattre ceux qui sont mauvais, et qu'on ne réfléchisse pas à ce qui nous est une occasion de chute, afin de l'éviter? Que je me suis jusqu'à présent peu occupé de ce qu'il y a de plus nécessaire! Fixez, Seigneur, ma légèreté qui m'empêche si souvent de descendre en moi, ainsi que je le devrais ; et comme vous avez vaincu le péché sur la croix, donnez-moi la force de le vaincre en moi-même.
Jésus-Christ. — Pécher, mon fils, c'est désobéir, et la sainteté parfaite n'est qu'une parfaite obéissance. L'éternel refus d'obéir a précipité les anges rebelles dans la réprobation éternelle. Un crime pareil, mais non égal, et dès lors réparable, perdit le premier homme et ses descendants. « Je me suis
rendu, pour Teffacer, obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix ». En entrant dans le monde, j'ai dit : « Je viens, ô Dieu, pour faire vo!:re volonté ». Et encore: «Je fais toujours ce qu'il lui plaît». Obéissez donc à Dieu, en obéissant à ceux qu'il a chargéo du soin de vous conduire, à vos supérieurs, à vos parents. « Le disciple n'est pas au-dessus du maître ». Pendant les premières années de ma vie mortelle, retiré à Nazareth avec Marie et Joseph, « je leur étais soumis ».
Le Disciple. — Quoi qu'il en coûte, Seigneur, pour renoncer à sa volonté, il le faut, puisque Dieu l'ordonne : et d'ailleurs à qui toujours obéit-on, si ce n'est à lui, qui a préposé à chacun ses supérieurs, premièrement les parents, puis les maîtres qui les représentent, et qui doivent eux-mêmes obéir à d'autres ; car personne ici-bas n'est exempt de l'obéissance, et celui qui paraît le plus élevé a encore quelqu'un au-dessus de soi.
Jésus-Christ. — Il est ainsi, mon fils, et sans cela il n'existerait aucun ordre dans le monde. L'indépendance, fille de l'orgueil, rompt tous les liens de la vie humaine, et fait de la société une grande ruine. Point de famille, si les enfants n'obéissent à leurs père et mère. Point d'école, s'ils ne se soumettent à l'autorité du rraître. Point d'Etat, si les sujets n'obéissent au souverain. Point de paroisse, si les fidèles n'obéissent à leur pasteur. Point d'Eglise, si les pasteurs n'obéissent au Pasteur suprême, qui, tenant ma place sur la terre et revêtu de ma puissance, obéit lui-même à Dieu, dont l'Esprit le guide et l'inspire.
Des Progrès
de la Révolution
et de la
Cruerrc contre l'Eglise
Le libéralisme est antisocial
Selon la philosophie du siècle, point de souveraineté légitime que celle de la raison. Et comme, en même temps, cette philosophie ne reconnaît de raison que la raison individuelle, donc aussi point de souveraineté que la souveraineté individuelle. Chacun est souverain de soi-même, dans le sens absolu du mot. Sa raison voilà sa loi, sa vérité, sa justice. Prétendre lui imposer un devoir qu'il ne se soit pas auparavant imposé lui-même par sa pensée propre et sa volonté, c'est violer le plus sacré de ses droits, celui qui les comprend tous ; c'est commettre le crime de lèse-majesté individuelle. Donc nulle législation, nul pouvoir possible ; et la même doctrine qui produit l'anarchie des esprits, produit encore une irrémédiable anarchie politique, et renverse jusque dans ses premiers fondements la société humaine.
La souveraineté de chaque raison dans l'ordre spirituel une fois admise, la souveraineté de chaque homme dans l'ordre politique s'en déduit immédiatement, et de ces deux maximes inséparablement liées, il résulte que la domination, toujours dépourvue de droit, n'a d'autre fondement que la force; qu'il ne saurait y avoir sur la terre que des pouvoirs usurpés, des gouvernements tyranniques par le seul fait de leur existence ; qu'ainsi les corps peuvent être soumis, mais la raison, la conscience jamais ; que nul commandement n'oblige ; qu'au contraire commander c'est opprimer, et que dès lors, sitôt qu'il en a la puissance, chacun est libre de rentrer dans son indépendance première, ou de reconquérir sur la force usurpatrice son inaliénable souveraineté.
Qu'importe la croyance du genre humain ? c'est la mienne seule qui est ma règle. Qu'importe même que Dieu ait parlé? sa parole, ses commandements n'obligeant point sous le rapport légal, puisque l'Etat doit être étranger à toute religion, j'en prends ce que je veux, J'en retranche ce que je veux. Or, l'homme-pouvoir est nécessairement souverain de lui-même, comme tout autre homme : comme tout autre homme, il n'a de règle que sa raison et que sa volonté. Tout ce qu'il pensera sera donc vrai, tout ce qu'il voudra sera donc juste. Et quand il existerait une autre justice, une autre vérité, il ne pourrait pas les reconnaître comme chef de l'Etat, et leur imprimer le caractère légal et obligatoire; car ce serait soumettre l'ordre civil à l'ordre spirituel, et transformer la loi religieuse en loi politique. Le libéralisme ne saurait donc, s'il n'abandonne ses
DES PROGHKS I)K LA HKVOIJTIO.N 181
maximes, établir jamais qu'un pouvoir complètement et radicalement arbitraire ; et sous ce second rapport, il trompe encore le juste désir de liberté qui émeut les nations chrétiennes.
Dès qu'on n'admet qu'un pouvoir humain, on consacre la servitude : dès qu'on rejette la Loi divine, on rejette tout principe de justice obligatoire et l'on consacre la tyrannie : dès qu'on sépare l'ordre politique de l'ordre religieux, on se prive de toute garantie imaginable contre l'arbitraire. Qu'est-ce, en effet, que gouverner arbitrairement? C'est substituer à la Loi de justice sa volonté propre, son caprice. Donc, pour se garantir de cet abus, il sera nécessaire d'opposer à la force qu'on appelle pouvoir, une autre force qui la réprime. Mais cette force sera-t-elle spirituelle ou matérielle? comme il faudra qu'elle soit plus puissante que le pouvoir pour l'arrêter, elle sera elle-même le pouvoir ou la force dernière et prédominante. Nous voilà donc contraints de recourir à une troisième force pour réprimer à son tour celle-ci, et ensuite à une quatrième, et ainsi jusqu'à l'infini. Si, au contraire, elle est spirituelle, nous retombons dans le système des deux puissances subordonnées c'est-à-dire, dans le système chrétien.
On voit ici pourquoi le libéralisme, éminemment social en tant qu'il veut la liberté est néanmoins, à cause des doctrines qui l'égarent, destructeur par son action. Il repousse le joug de l'homme, le pouvoir sans droit et sans règle ; il réclame une garantie contre l'arbitraire qui ôte à l'obéissance sa sécurité : rien de mieux jusque-là ; mais, séparé de l'ordre spirituel, il est contraint de chercher
cette garantie si désirée où elle n'est pas et ne peut pas être, dans des formes matérielles de gouvernement. Le vice qui l'irrite et l'inquiète est inhérent à la nature du seul pouvoir qu'il veuille reconnaître. Il le renverse aujourd'hui par un motif qui l'oblige à renverser demain celui qu'il a mis à sa place ; et ainsi sans fin et sans repos.
La Philosophie, la Révolution,
Napoléon contre l'Eglise
Qu'on ne s'imagine pas effrayer les catholiques par des menaces. Ce qu'on prépare contre eux, ils ne le craignent point, ils l'espèrent plutôt, certains que le triomphe de la cause sacrée pour laquelle ils sont prêts à sacrifier tout, et la vie même, sera d'autant plus prochain, d'autant plus complet, que la haine de ses ennemis prendra un caractère plus violent et plus sombre. Des jours viendront sans aucun doute, et ils sont déjà venus, où la ruse hypocrite et le fanatisme atroce s'allieront de nouveau pour tenter d'aboHr le nom chrétien. Les catholiques le savent et n'en sont point troublés. Qu'estce qu'un combat de plus dans une guerre de dixhuit siècles? Celui-ci finira comme les autres ont fini. Vous qui rêvez la ruine de ce qui a des promesses d'immortalité, disciples sanglants de la tolérance, que ferez-vous ? La vue de nos temples vous importune, vous les renverserez : mais le Dieu qu'on y adore le chasserez-vous de nos cœurs? Vous
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proscrirez, vous tuerez, qui ? Ceux dont les désirs ne sont pas de la terre, qui ne lui demandent qu'une fosse pour y reposer, en attendant l'heure du réveil éternel. Votre puissance ne nous étonne point, elle a ses bornes que vous ignorez et que nous connaissons. Les chrétiens en ont fatigué, en ont usé de plus grandes. On est fort, croyez-moi, quand pour vaincre il suffit de mourir.
La philosophie du siècle dernier, poursuivant l'œuvre du protestantisme, attaqua toutes les vérités dont celui-ci, moins conséquent, avait conservé la croyance, ainsi que tous les faits qui se lient au fondement même de la Religion. Les esprits étaient mûrs pour la révolution terrible qui allait bientôt s'opérer dans les mœurs, les lois, le gouvernement. L'impiété devint une mode, une passion ; elle envahit de proche en proche les diverses classes de la société, et le clergé même. Il fut démontré avec évidence à l'orgueil des hommes de ce temps, que le christianisme n'était qu'un tissu de fables, et un amas d'absurdités dans ses dogmes. Mais voyez la suite. La science ennemie se met en travail pour affermir l'incrédulité : elle interroge la nature et les monuments, elle sonde toutes les sources des connaissances spéculatives et traditionnelles : soixante années s'écoulent dans ce labeur : et quel en est le résultat? D'établir sur un immense corps de preuves qui s'accroissent de jour en jour, la vérité de ce que l'on niait.
Il n'est pas un seul point de la foi chrétienne qu'on rie crût avoir ruiné par le raisonnement. Quiconque se fût permis à cet égard le moindre doute,
aurait excité une pitié amère, et subi les sarcasmes des penseurs, comme on les appelait à cette époque de délire. Présentés sous des formes dogmatiques, l'athéisme et le matérialisme régnaient sans opposition. On avait réduit en système le vice et le crime même, et ses énormes excès étaient applaudis, admirés. Aujourd'hui on a cessé de raisonner contre le christianisme. Quelques écoles dont le caractère n'est pas encore clairement marqué, essaient de le reconstruire philosophiquement. D'autres se retranchent dans une sorte de scepticisme mitigé, qui ne saurait être durable, et qui doit ou les ramener aux croyances catholiques, ou les pousser par des conséquences logiquement inévitables, hors de la raison humaine. Toutes rejettent avec mépris les doctrines matérialistes reléguées dans quelques amphithéâtres, d'où les bannira bientôt le progrès même des sciences physiologiques.
Après les sophistes vinrent les bourreaux. On abolit le culte, on brise les autels; les prêtres sont proscrits en masse; les uns meurent sous la hache légale ; on jette les autres sur les plages lointaines qui dévorent leurs habitants. Plus d'instruction chrétienne pour l'enfance, plus de pratique de religion pour l'âge mur, plus de secours et de consolations pour les mourants mêmes. Qu'arrive-t-il cependant ? L'orage passe, la persécution fatiguée s'arrête, et il se trouve que la foi s'est ranimée dans le cœur des peuples; que le clergé, auparavant imbu en partie de l'esprit du siècle, s'est épuré, et tout couvert encore des cicatrices du martyre, a reparu triste et calme, au milieu des
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ruines de la patrie, environné de la vénération qu'inspirent de grandes vertus et de longues épreuves supportées avec une héroïque constance.
Bonaparte, à son tour, entreprend d'asservir l'Eglise, et de transformer une institution divine, immuable, universelle, en instrument de son despotisme. Sa main sacrilège arrache du trône le Pontife qui l'avait affermi sur le sien. Il le traîne, comme un malfaiteur, de prison en prison, se flattant de lasser à force de violences, le courage du saint vieillard. Il veut, ou obtenir du successeur de Pierre l'abandon de ses droits inaliénables, ou séparer de lui le Clergé français. A cheval sur les quatre articles, selon son expression, il se croit sûr d'effectuer le schisme. Les évêques rassemblés pour recevoir ses ordres, lui répondent Non possumuSf et tous ses efforts n'aboutissent qu'à resserrer les liens qui unissent la France catholique au Saint-Siège, et à la détacher des pernicieuses maximes dont il s'armait contre l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ.
Le rôle de l'Eglise par rapport à. la science
On nous reproche amèrement, à nous venus après la tempête, de manquer d'instruction, et l'impiété triomphe de ce qu'elle appelle notre ignorance. Il y a, dans ce reproche qu'elle nous adresse, une grande exagération et quelque fond de vérité. Méprisons l'une et profitons de l'autre, pour devenir le plus tôt possible ce qu'il est néces-
saire que nous soyons; car il est vrai que, sous ce rapport, nous manquons d'une partie de ce qu'exig-e de nous l'état présent de la société, et l'on peut en assigner plusieurs causes : les terribles événements qui, après avoir interrompu les études, ont ensuite forcé de les abréger; les mauvaises méthodes d'enseignement; le cercle trop étroit où il se renferme; l'abus que la philosophie moderne a fait des sciences, et les prétentions peu réfléchies qui en ont été la suite.
Ne craignons point de l'avouer, la théologie, si belle par elle-même, si attachante, si vaste, n'est aujourd'hui, telle qu'on l'enseigne dans la plupart des séminaires, qu'une scolastique mesquine et dégénérée, dont la sécheresse rebute les élèves, et qui ne leur donne aucune idée de l'ensemble de la Religion, ni de ses rapports merveilleux avec tout ce qui intéresse l'homme, avec tout ce qui peut être l'objet de sa pensée. Ce n'était pas ainsi que la concevait saint Thomas, lui qui, dans ses ouvrages immortels, en a fait le centre de toutes les connaissances de son temps. Empruntez de lui cette méthode admirable qui coordonne et généralise, et joignez-y ces vues profondes, ces hautes contemplations, cette chaleur, cette vie, qui caractérisent les anciens Pères : alors disparaîtra ce pesant ennui, qui éteint parmi les jeunes gens destinés au sacerdoce le goût de l'étude et même le talent. Retranchez de vos cours tant de vaines questions qui les fatiguent sans fruit, et leur enlèvent un temps précieux, qu'ils emploieraient bien plus utilement à s'instruire de choses applicables au siècle oij ils vivent, et au monde sur lequel ils doivent agir. Tout a changé autour de vous; les
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idées ont pris et continuent de prendre incessamment des directions nouvelles; institutions, lois, mœurs, opinions, rien ne ressemble à ce que virent nos pères. A quoi servirait le zèle le plus vif, sans la connaissance de la société au milieu de laquelle il doit s'exercer. Il est nécessaire d'apprendre autrement, pour mieux entendre; davantage, pour ne pas rester en arrière de ceux qu'on est chargé de guider. Ce n'est point par ce qu'ils savent, que les ennemis du christianisme sont forts, mais par ce qu'ignorent ses défenseurs naturels. Cette espèce d'infériorité, résultat, comme nous l'avons dit, de circonstances passagères, affaiblit singulièrement l'influence du Clergé sur les classes instruites, et nuit beaucoup à la Religion dans un siècle vain de ses prétendues lumières, et où l'éducation, les journaux, les recueils périodiques de tout genre, les livres plus multipliés que jamais, mettent certaines notions générales à la portée d'un grand nombre de gens sottement fiers de ce mince avantage.
Mais il ne suffit pas de perfectionner les premières études cléricales ; on doit étendre plus loin ses regards, et se proposer un but plus élevé. Longtemps l'Eglise tint en sa main le sceptre des sciences, et ce fut une des causes de l'ascendant qu'elle acquit sur les esprits. Ce moyen d'action serait maintenant plus puissant qu'à nulle autre époque, et l'on ferait ainsi tourner à l'avantage des hommes ces connaissances indifférentes en soi au bien et au mal, mais qui produisent infailliblement plus de mal que de bien quand le principe religieux ne préside pas à leur développement.
Articles de '' L'Avenir
Les bienfaits de runion dans la liberté
16 Octobre 1830.
Après trente années de convulsions, de guerres civiles et étrangères, de gloire au dehors et de larmes au dedans, d'anarchie et de despotismes, tout à coup on vit apparaître comme l'ombre de l'ancienne royauté, et tous les yeux se fixèrent sur elle, et l'on crut que l'ordre allait renaître, et que le repos de l'avenir était assuré désormais, car elle apportait des paroles de paix et de conciliation. Une éternelle alliance, c'est ainsi qu'on parlait, fut conclue entre le passé et le présent; et des décombres énormes de je ne sais combien de gouvernements écroulés, s'éleva un édifice nouveau, espèce de temple construit à la hâte, dans lequel les partis, abjurant leurs vieilles haines, devaient s'unir et s'embrasser. Tout cela se passait hier, et aujourd'hui l'on chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines.
En moins d'un demi-siècle on a vu tomber la
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monarchie absolue de Louis XIV, la république conventionnelle, le directoire, les consuls, l'empire, la monarchie selon la Charte : qu'y a-t-il donc de stable? et dans ce mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs lois, leurs institutions, leurs opinions, qu'est-ce qui demeure, qu'est-ce qui survit au fond du cœur des hommes ? deux choses, seulement deux choses, Dieu et la liberté. Unissezles, tous les besoins intimes et permanents de la nature humaine sont satisfaits, et le calme règne dans l'unique région où il puisse régner sur la terre, dans la région de l'intelligence : séparez-les, le trouble aussitôt commence et va croissant jusqu'à ce que leur union s'opère de nouveau.
Lorsqu'après les tumultes de la fronde, dernier et faible essai de résistance à un pouvoir qui ne voulait plus reconnaître de bornes, tout plia sous la volonté arbitraire d'un seul, la religion elle-même asservie perdit sa dignité en perdant son indépendance, et le clergé français, malgré les condamnations de Rome, recevant à genoux les doctrines serviles que le despotisme lui imposait insolemment, corrompit dans son propre sein l'esprit du catholicisme, et le rendit, aux yeux des peuples, complice du pouvoir qui avait planté sa tente sur les derniers débris de la liberté chrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel, les hommes s'effrayèrent de Dieu.
Cette cause, jointe à plusieurs autres, produisit la philosophie passionnée du dix-huitième siècle, qui attaqua simultanément le despotisme et la religion, persuadée qu'on ne pouvait triompher de Tua sans renverser l'autre ; et lorsque s'opéra.
par un mouvement soudain et presque unanime, l'affranchissement politique, la même opinion, établie dans la tête de quelques monstres, enfanta ces épouvantables persécutions auxquelles on ne saurait rien comparer dans les annales de la tyrannie.
De là, et qui pourrait s'en étonner? la longue défiance des catholiques pour tout ce qui se présentait sous le norti de liberté. Ce nom réveillait en eux trop de souvenirs sinistres ; il se confondait trop naturellement dans leur esprit avec la haine du christianisme, pour qu'ils ne le redoutassent point comme le sig-nal de l'oppression de leurs droits les plus chers et les plus sacrés : et il faut avouer qu'on a peu fait pour les détromper d'une erreur dont les conséquences, si elle se prolongeait, deviendraient de plus en plus funestes.
Ainsi se sont trouvés en opposition les deux principes sur lesquels repose, non seulement le bonheur des peuples et leur perfectionnement réel, mais leur existence même.
Le temps, l'expérience, et, on doit le dire à l'honneur du siècle, des discussions sérieuses et loyales ont commencé, de part et d'autres, à diminuer les préjugés. Déjà le vrai libéralisme, et il est aujourd'hui incomparablement le plus nombreux, comprend que la liberté doit être égale pour tous, ou qu'elle n'est assurée pour personne ; que les catholiques y ont le même droit que ceux qui professent d'autres doctrines, et qu'après tout le catholicisme, non pas le catholicisme bâtard et dégénéré des gallicans, mais le catholicisme romain, qui, de l'aveu des protestants et des catholiques les
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plus éclairés, sauva au moyen-âge la civilisation et la liberté européenne, a en soi quelque chose de noble et de généreux que nulle âme élevée ne peut méconnaître. Nous ne doutons pas qu'un jour, et par le seul progrès de la raison publique qui, d'année en année, se détache davantage des préjugés étroits et des tristes erreurs de la philosophie du siècle dernier, il ne vienne à comprendre de plus que non seulement le catholicisme n'a rien d'incompatible avec la liberté, mais qu'il en est en réalité l'unique base solide et durable, parce que, hors de lui, elle n'est jamais et ne peut être qu'un fait. Or les faits passent, le droit seul demeure, et dès qu'on rejette le catholicisme, il est impossible à la raison de concevoir le droit.
D'un autre côté, les catholiques, instruits par l'expérience, ont reconnu que le pouvoir était pour la religion un mauvais appui, qu'elle a sa force ailleurs, c'est-à-dire en elle-même, et que sa vie est la liberté. Etouffée sous la pesante protection des gouvernements, devenue l'instrument de leur politique et le jouet de leurs caprices, elle périssait si Dieu lui-même, dans les secrets conseils de sa providence qui veille sans cesse sur la seule société qui ne finira jamais, n'avait préparé son affranchissement ; et le devoir des catholiques est aujourd'hui de coopérer de toute leur puissance à cette œuvre de salut et de régénération. Car enfin, qu'ont-ils à désirer, sinon la jouissance effective et pleine de toutes les libertés qu'on ne peut légitimement ravir à aucun homme, la liberté religieuse, la liberté d'éducation, et, dans l'ordre civil et politique, celles d'oii dépendent la sûreté des
personnes et des propriétés, avec la liberté de la presse, qui, ne l'oublions pas, est la plus forte garantie de toutes les autres? Souhaiter autre chose, c'est souhaiter l'oppression de l'Eglise et la ruine de la foi. Voilà ce que tous doivent vouloir, parce que c'est le premier intérêt de tous : voilà la base sur laquelle les hommes sincèrement attachés à l'ordre peuvent et doivent s'unir de bonne foi et sans l'ombre de léticence.
Et qu'on ne s'effraie pas, encore un coup, de ce qu'a de nouveau un pareil état : tout n'est-il pas nouveau, inouï, dans ce qui se passe depuis quarante ans? Il y a des époques d'exception où l'on ne doit ni se conduire ni juger d'après les maximes et les règles ordinaires. Lorsque rien n'est fixé dans le monde, ni l'idée du droit et du pouvoir, ni l'idée de justice, ni l'idée même du vrai, on ne peut échapper à une effroyable succession de tyrannies que par un développement immense de liberté individuelle, qui devient la seule garantie possible de la sécurité de chacun, jusqu'à ce que les croyances sociales se soient raffermies, et que les intelligences, dispersées pour ainsi dire dans l'espace sans bornes, recommencent à graviter vers un centre commun.
Saississons-nous donc avec empressement de la portion de liberté que les lois nous accordent, et usons-en pour conquérir toute celle qui nous est due, si on nous la refusait. Il ne s'agit pas de s'isoler, et de s'ensevelir lâchement dans une indolence stupide. Catholiques, apprenons à réclamer, à défendre nos droits, qui sont les droits de tous les Français, les droits de quiconque a résolu de ne ployer sous
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aucun joug-, de repousser toute servitude, à quelque titre qu'elle se présente et de quelque nom qu'on la déguise. On est libre quand on veut l'être : on est libre quand on sait s'unir, et combattre, et mourir plutôt que de céder la moindre portion de ce qui seul donne du prix à la vie humaine. Il y a des choses du temps, soumises à ses inévitables vicissitudes, et il y a des choses éternelles : ne les confondons point. Dans le grand naufrage du passé, tournons nos regards vers l'avenir, car il sera pour nous tel que nous le ferons. Rallions-nous franchemen!:, complètement à tout pouvoir qui maintiendra l'ordre et se légitimera par la justice et le respect des droits de tous. Nous ne lui demanderons aucuns privilèges ; nous lui demanderons la liberté, lui offrant notre force en échange. Mais, qu'on le sache bien, si, dans l'entraînement d'une passion aveugle, qui que ce soit osait tenter de nous imposer des fers, nous avons juré de les briser sur sa tête.
Nous n'avons point d'arrière-pensées, nous n*en eûmes jamais : notre parole c'est toute notre âme. Espérant donc d'en être crus, nous dirons à ceux dont les idées diffèrent, sur plusieurs points, de nos croyances : Voulez-vous sincèrement la liberté religieuse, la liberté d'éducation, sans laquelle il n'est point de liberté religieuse, vous êtes des nôtres et nous sommes des vôtres aussi; car nous voulons non moins sincèrement, avec la liberté de la presse, les libertés politiques et civiles compatibles avec le maintien de l'ordre. Toutes celles que les peuples, dans le développement graduel de leur vie, peuvent supporter, leur sont dues, et leur progrès
dans la civilisation se mesure par leur progrès, non fictif mais réel, dans la liberté.
Nous ne pensons pas, il s'en faut de beaucoup, que la société soit encore arrivée à un état stable ; mais si, avant que l'harmonie entre ses éléments divers soit établie, elle doit éprouver de nouvelles secousses, l'union de ceux qui sont attachés à la liberté véritable contribuera du moins à en atténuer la violence et à en abréger la durée.
Qu'un sentiment d'amour mutuel et de compassion délicate, nous rapprochant les uns des autres malgré les dissidences d'opinions, adoucisse l'amertume des regrets, et ferme peu à peu des blessures profondes, qui ne laisseront après tout que d'honorables cicatrices. Nous avons tous souffert dans les alternatives qui se sont, depuis un demi-siècle, succéd'.'es si rapidement : nous avons tous été froissés dans nos intérêts, nos affections; la plainte a été sur toutes les lèvres, qu'elle trouve une entrée dans tous les cœurs. Elevons un autel à la piété et que son culte soit désormais sacré parmi nous. Malheur à qui ne trouverait pas en soi une larme pour d'indicibles infortunes ! Mais malheur aussi à qui ne reconnaîtrait pas la main de Dieu dans ces grandes catastrophes qui consternent la pensée humaine ! Et puis les réalités sont loin d'être toujours ce qu'elles nous semblent, et l'apparente rigueur des jugements célestes recouvre souvent une miséricorde immense. Charles V, près d'expirer, se fit apporter la couronne d'épines de notre Seigneur par l'évêque de Paris, et par l'abbé de Saint-Denis la couronne du Sacre des rois. « Celle d'espines receupt à grant devocion larmes et révérence, et
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haultement la fist mettre devant sa face; celle du sacre fist mettre sous les piez : adonc commença telle oraison à la saincte coronne : O coronne précieuse, dyadéme de notre salut, tant est douls et enmiellé le rassadyement que tu donnes, par le mystère qui en toy fu compris à notre rédempcion ; si vrayement me soyt cellui propice, duquel sang tu fus arousée, comme mon esprit prent rejoyssement en la visitacion de ta digne présence. » — « Après tourna ses parolles à la coronne du sacre, et dist : O coronne de France, que tu es précieuse et précieusement très vile : précieuse, considéré le mystère de justice lequel en toy tu contiens et portes vigoureusement, mais vile et plus vile de toutes choses, considéré le faiz, labour, angoisses, tourmens et peines de cue-ir, de corps, de conscience et perilz d'ame, que tu donnes à ceux qui te portent sur leurs épaules ; et qui bien à ces choses viseroit, plustost te lairoit en la boe (boue) gésir, qu'il ne te relèverait pour mettre sur son chief ('). »
Nécessite de l'union pour le maintien
de Tordre et la conservation
des droits communs.
30 Octobre 1830.
Les victoires successives des partis, outre, qu'elles supposent un état de guerre permanent avec toutes les calamités qui en sont inséparables, ne seraient, on doit aujourd'hui le comprendre, qu'une perpé-
(') Mémoires de Christine de Pisan.
tuelle tyrannie. Ce n'est donc victoires, que la force donne tour, et qui dès lors ne saurai anarchie interminable, ce n'^ pareilles victoires que peuvent doués de quelque prévoyance, de cœur à la sainte cause de 1 les bienfaits de l'ordre, par vérité, par la parole qui écl glaive qui tue, ou par la vi qu'assurément elle triompher soient nos opinions, nos int qui domine tous les autres, celi la défense de l'ordre et de i contre quiconque y porterait al puirsant est en même tempî devoirs.
Aux deux extrémités de la passions ardentes qui l'ébranl fondements, si on ne leur opf tance insurmontable. Les uns r les autres l'anarchie. Nous c aurons longtemps à veiller pou la conservation de notre vie, nos propriétés, quelles qu'elles celles de nos libertés. Tout
AHTICM.S I)i: I, AVKNIR
comme hommes et comme Français. Garant nous-cn les uns aux autres la pleine joui: Jurons tous que nul, quel qu'il soit, n'y ati impunément. Liberté de conscience et d gnement, liberté de la presse et d'asso( libertés civiles et politiques, liberté de tra d'industrie, tels sont et nos droits naturels droits acquis ; que ceux qui tenteraient de n priver, quelque nom qu'ils prennent, de q prétexte qu'ils s'autorisent, nous trouvent eux debout, la tête haute, prêts à combr prêts à mourir, plutôt que d'en rien céder. E ne mourrons pas! car si le droit est de notr la force y est aussi, et la lâcheté seule, indigne, la plus vile lâcheté, pourrait nous ] Notre salut dépend de nous, il dépend de ] fiance que nous aurons les uns dans les aut l'oubli complet du passé, d'un mot dit a\ accent qui tue le doute, et sur lequel jamais méprennent les gens d'honneur.
Sans doute qu'une pareille alliance ne co pas une société véritable; mais aussi lom que les conditions d'une vraie société n'existei elle peut atténuer les conséquences d'un funeste en soi. nrévenir une anarchie eomnli
qui en résultent sont trop opposés pour qu*il y ait entre eux société réelle. Mais qu'ils craignent que des forcenés ne viennent incendier cette maison dont le toit les couvre tous, ou, à chaque triomphe d'un parti divers, les égorger successivement, ou les persécuter, comme juif, comme musulman, comme protestant, comme catholique, le danger commun les unira, et, s'ils ne sont eux-mêmes aveuglés par un fanatisme féroce, ils n'hésiteront pas à s'associer pour leur défense mutuelle, association qui créera entre eux des rapports de bienveillance, lesquels rendront et plus faciles, et plus calmes, et plus efficaces, les discussions purement doctrinales sur les points qui les divisent. En tout cas, ils auront vécu, et vécu en paix.
Ce qui a fait jusqu'ici la force des hommes qui ont attaqué, en divers sens, nos droits et nos libertés, c'est la division de ceux qui avaient pourtant le même intérêt à les réclamer et à les soutenir. Nous n'avons pas voulu être libres ensemble, et c'est pourquoi nous avons été tous esclaves. Que cette leçon nous profite : n'oublions pas que les chaînes voyagent, et que quiconque les impose à d'autres, tôt ou tard les porte à son tour. Français, croyezmoi, traitons-nous en frères; ne nous envions pas les uns aux autres notre part de ce bien d'autant plus doux, d'autant plus abondant pour chacun, qu'il est possédé par un plus grand nombre, de ce bien sans lequel il n'en est aucun autre sur la terre, qui console la vie et embellit la mort; car, parmi ceux qui ont un cœur d'homme, qui ne mourrait avec joie, avec orgueil, pour la liberté ?
Et puis, il faut que vous le sachiez, l'union dont
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elle sera le lien, n'est pas une chose sur laquelle vous ayez à délibérer ; elle est pour vous une nécessité pressante, inexorable. Regardez là, tout près de vous, ces êtres qu'on ne sait comment nommer, aux traits hagards, à l'œil sinistre : voyez le spectre de 93 se dresser devant vous tout sanglant ! Vous frémissez : et pourquoi donc ? Qu'avezvous à craindre si vous êtes unis ? La loi vous arme pour votre défense; elle dit à tous ceux que menace le crime : Protégez-vous les uns les autres, et la justice, et Dieu lui-même vous l'a dit avant elle. Soyez hommes, et tout cet enfer rentrera soudain dans ses cavernes, et vous n'entendrez plus que ses rugissements souterrains. Depuis la chaumière jusqu'au château, depuis l'humble étalage jusqu'au palais du financier, que le même intérêt vous rallie tous contre le même danger, quelle que soit la dissidence de vos opinions. Eh! qu'importent les opininions au pied de l'échafaud ? Mais encore une fois, soyez hommes, et pendant que la peur s'en va bêlant ses niaises lamentations, tendez à vos frères une main, et posez l'autre sur votre épée.
Le Pape
22 Décembre 1830.
L'Eglise a perdu son chef Pie VIII et la chrétienté son père ; le monde catholique est orphelin. Mais il est écrit : Non relinquam vos orphanos, veniam ad vos ; et bientôt, selon sa parole, le Christ appa-
raîtra de nouveau parmi nous, dans la personne du Vicaire qu'il s'est déjà choisi, bien qu'il soit encore inconnu des hommes.
O toi que nous pleurons. Pontife saint, dont la grande âme a porté avec tant de vigueur et de calme le poids aujourd'hui si pesant de la sollicitude de toutes les églises, toi qui as gémi avec nous, souffert avec nous, et qui, de ton lit de douleur, bénissant pour la dernière fois la ville et le mondey as jeté sur tes enfants un regard de père, mêlé de crainte et d'espérance, nous te rendons grâce de ta tendresse qui jusqu'au bout n'a point défailli, et nous te supplions de nous aimer, de nous aider encore de ta puissante prière, là où maintenant tu reposes, dans la demeure de paix que t'a ouverte, nous l'espérons, la miséricorde immense de notre Dieu.
Et toi qui, de toute éternité, dans les secrets conseils d'en haut, as aussi été sacré Père de tous les chrétiens, toi que nous ne pouvons encore nommer par ton nom, notre foi te salue d'avance ; nous apportons d'avance à tes pieds l'hommage de notre soumission sans bornes, et d'un amour indéfectible, qui nous en avons la confiance, t'adoucira le dur labeur, les chagrins, les soucis qui bientôt courberont ta tête vénérable.
Et pourtant elle est belle aussi, et, quand on la regarde avec foi, merveilleusement consolante, la mission que la Providence semble avoir réservée au Pontife que nous attendons. Jamais, depuis l'époque où s'accomplit la délivrance de l'univers, il n'en fut de plus élevée ; car elle commencera pour le christianisme une ère nouvelle, une ère de
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salut, de force et de gloire, d'une g^loire telle que toute gfloire passée pâlira devant son éclat.
Relégué peu à peu dans la famille, sans influence directe sur les gouvernements, gêné, opprimé de mille manières, séparé de la science qui s'efforçait de se créer une vie à part, étranger, pour ainsi dire, au sein de la chrétienté, il n'a pu diriger, durant les derniers siècles, le développement social, et ce développement dès lors s'est nécessairement opéré sous l'influence de deux principes : l'un de pure raison, abstraction faite de toute croyance obligatoire, lequel a dû produire l'anarchie intellectuelle ; l'autre de pure force, abstraction faite de tout droit originalement divin, lequel a dû produire le despotisme politique. Et comme ce qui manquait à la société sont des conditions rigoureuses de son existence, il y a eu désordre, souffrance, et enfin révolution, c'est-à-dire un immense effort pour rentrer dans l'état normal. La tâche du pontificat, au milieu de cette crise, sera de rétablir l'équilibre rompu de la nature humaine et de ses indestructibles lois, en opérant derechef l'union intime de la foi et de la science, de la force et du droit, du pouvoir et de la liberté.
Mais avant tout il est nécessaire qu'il recouvre la sienne, et c'est là visiblement le but prochain de la Providence dans les grands événements qui se passent sous nos yeux. L'Eglise était aux fers : Dieu brise ces fers par la main des peuples, afin que l'Eglise affranchie rende aux peuples ce qu'elle aura reçu d'eux, et les régénère en affermissant l'ordre et la liberté, qui ne sont unis, ne peuvent être unis que par elle. De Rome, maîtresse d'elle-
même et dégagée des liens dont l'enlaçaient depuis des siècles les souverainetés temporelles, émanera tout ensemble et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu'elles ne font qu'entrevoir encore, et la vivifiante énergie qui pénétrant les peuples jusqu'ici rebelles au christianisme, constituera dans l'unité, selon les promesses divines, l'humanité entière : Et erît unum ovile et unus pastor.
Qui ne voit que tout se dissout, mais se dissout pour renaître ? Non la vie n'est pas épuisée dans le monde; au contraire, elle déborde de toutes parts, et les ravages dont on gémit, viennent de ce que le fleuve ne s'est pas encore creusé le lit où il doit couler. Les époques de transition furent toujours des époques d'orages : mais l'orage n'a qu'un temps. Déjà, dans le sein de la confusion que produit le renversement de l'ancien ordre, se manifestent les éléments d'un autre ordre, plus parfait, qu'en fera sortir le christianisme. De même que, sur les décombres de l'empire romain, et pendant que les barbares, se croisant du Nord au Midi, passaient et repassaient sur ces vastes ruines, il construisit l'imposant édifice de la société du moyen âge, ainsi sur les débris de cet édifice usé, il élèvera une autre société qui ne sera encore que l'expression de l'état où le genre humain, par un développement progressif, est parvenu sous son influence, développement intellectuel et moral qui amène et nécessite un développement proportionnel de liberté, car l'homme, comme l'enfant, doit croître en liberté, à mesure qu'il croît en intelligence. Et n'est-ce pas de la sorte qu'originairement le
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christianisme peu à peu, fécondant les germer, primitifs du vrai et du bien ensevelis jusque-là dans la nature humaine, abolit l'esclavage et créa ce que parmi nous on appelle le peuple? Ce qui se passe maintenant, quelle que soit la différence qu'y apporte le mélange d'un principe divers, mais plus faible, n'est au fond que le prolongement de cette action libératrice, qui s'étendra dans les siècles à venir, jusqu'à ce que l'homme ayant parcouru le cercle entier de son perfectionnement possible, icibas, se transforme, selon les lois de sa nature immortelle, pour entrer dans un nouvel ordre de développement qui ne se consommera jamais, parce qu'il s'opère dans le cycle infini de l'éternité. Dix-huit cents ans se sont écoulés depuis que FEvangile fut annoncé aux peuples. L'Evangile a-t-il vieilli? Il ne vieillira pas plus que Dieu même; il est la loi dernière, la loi parfaite de l'humanité, et aussi se soumettra-t-il l'humanité entière. Les schismes qui longtemps arrêtèrent ses progrès en divisant l'Eglise, touchent à leur fin. Epuisé comme doctrine, le protestantisme est venu mourir sous la main des gouvernements qui le façonnent à leur gré, et le plient sans résistance à tous les besoins, à tous les caprices de leur politique. Réduit, dans ce qu'il a d'individuel, à une sorte de philosophie humaine, dans ce qu'il a de public, à un vain et stérile cérémonial, presque nulle part il n'offre aujourd'hui l'apparence même d'une religion : temple vide où l'on n'entend plus que des voix qui disent : Les dieux sont partis! Quand la puissance qui conserve et transmet la vie que le Christ est venu apporter sur la terre, soufflera sur ces osse-
ments arides, alors ce sera comme au dernier jour, lorsque les générations éteintes se lèveront soudain de leurs tombeaux.
Et maintenant tournez vos regards vers l'Orient : voyez l'islamisme s'écrouler avec les institutions politiques auxquelles son existence est irrévocablement attachée. Au delà, voyez la même cause agir dans l'Inde, et miner journellement les seules bases qui soutiennent encore le vieil édifice religieux de ses opiniâtres habitants. Voyez la Chine elle-même conservant à la vérité ses lois antiques, mais privée désormais presque entièrement de l'esprit qui les animait et en faisait la force. Oui, certes, il se prépare quelque chose d'extraordinaire; une grande époque approche, ou plutôt elle commence déjà : Jam albescit messis. La civilisation chrétienne, à l'étroit dans ses anciennes Hmites, presse sur tous les points la barbarie qui cède et recule devant elle. Bientôt une parole puissante et calme prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine, au pied de la croix, donnera le signal, que le monde attend, de la dernière régénération. Pénétrés d'un esprit nouveau, conduits à la science par la foi, à la liberté par l'ordre, les peuples ouvriront les yeux et se reconnaîtront pour frères, parce qu'ils auront un Père commun, et fatigués de leurs longues discordes, ils se reposeront aux pieds de ce Père qui n'étend la main que pour protéger, et n'ouvre la bouche que pour bénir.
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De la position de l'Éûîise de France